« France-village ou France-monde ? » : réflexions et propositions d’une historienne engagée

Une critique de Jean-Baptiste Mathieu

Date de parution : 19 décembre 2012

A propos de : Esther Benbassa, Égarements d’une cosmopolite
Broché : 387 pages
Editeur : Bourin Editeur (9 novembre 2012)
Collection : SOCIETE
ISBN-10 : 2849413534
ISBN-13 : 978-2849413531
Prix : 24 euros

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Égarements d’une cosmopolite est un recueil de textes publiés par Esther Benbassa dans des ouvrages collectifs, des revues, des journaux, de 2000 à 2012. Titulaire de la chaire d’histoire du judaïsme moderne à l’École Pratique des Hautes Études, Esther Benbassa est également, depuis septembre 2011, sénatrice écologiste du Val-de-Marne : dernier stade de l’engagement pour celle à qui Pierre Vidal-Naquet dit un jour : « Maintenant, Esther, vous arrêtez d’écrire vos livres savants », lui enjoignant ainsi de « devenir une intellectuelle publique » (Égarements d’une cosmopolite, p. 366).

Égarements d’une cosmopolite se clôt sur l’entrée d’Esther Benbassa dans la vie parlementaire ; mais la matière du livre, ce sont les prises de position de l’« intellectuelle publique », les interventions de l’historienne engagée au cours d’une période marquée, pour elle, par les attentats du 11 septembre 2001, la persistance du conflit israélo-palestinien et ses répercussions françaises, les émeutes de 2005 dans les banlieues, la triple obsession du voile, de la laïcité et de l’identité nationale.

Le fil directeur de ces interventions peut être ainsi défini : comment, dans une France qui redécouvre l’existence et la vitalité des religions, qui se découvre le théâtre d’affirmations identitaires, de tensions communautaires, et d’une sorte de névrose nationale, faire en sorte à la fois que nul ne soit assigné à un groupe comme on assigne à résidence, et que soit enfin reconnue positivement la diversité de la population française ? Des analyses et des propositions d’Esther Benbassa, d’une grande richesse, je n’évoquerai que trois aspects.

Pour commencer, celle-ci donne elle-même un bel exemple de refus d’une quelconque assignation identitaire en critiquant la défense inconditionnelle de la politique israélienne dans laquelle s’enferme une partie de la communauté juive de France, comme en critiquant l’absolutisation de la Shoah : la première fait courir le risque « qu’entre les Juifs et les différentes composantes de la société française la défiance se renforce et le fossé se creuse » (p. 167) ; la seconde entraîne les autres groupes porteurs de revendications mémorielles, comme celles associées à la traite des Noirs ou la colonisation, dans une surenchère grosse d’affrontements [1].

Esther Benbassa donne également un bel exemple d’ouverture sans complaisance à l’autre dans les textes qu’elle a consacrés à la place en France de l’islam et des musulmans, ainsi qu’aux relations entre Juifs et musulmans dans notre pays. Elle ne ferme pas les yeux devant l’antisémitisme, que nourrit leur identification aux Palestiniens, de certains jeunes issus de l’immigration maghrébine dans les banlieues françaises [2]. Mais elle ne ferme pas non plus les yeux devant la précarité de leur situation, comme devant la diabolisation de l’islam – sous le voile, parfois, de la laïcité –, la seconde occultant la première : « Seul le dur et exigeant combat contre la pauvreté, la relégation, la discrimination aurait le pouvoir d’enrayer les extrémismes avec lesquels on nous fait peur. À l’inverse, donner libre cours à une islamophobie feutrée sous couvert de laïcité nous mène à un nouvel obscurantisme clivant, et compromet les chances d’un avenir partagé » (p. 99).

Cet « avenir partagé » pourrait, selon Esther Benbassa, commencer à l’école – une école sachant ouvrir ses portes et ses fenêtres, à l’enseignement des religions, par exemple : « Il ne s’agirait nullement de catéchèse, mais d’un enseignement envisagé sous un angle culturel, allant de la littérature à la musique. Puisque les signes et les manifestations religieuses dérangent, pourquoi ne pas contribuer à une dédramatisation et à une relativisation en organisant un tel enseignement, lequel enrichirait et diversifierait le contenu des disciplines existantes, valoriserait les cultures d’origine des élèves et établirait des points de rencontre entre les civilisations [3] » (p. 324-325).

Savoir cultiver en soi la critique et l’ouverture, pour faire en sorte qu’aucune origine, aucune confession ne soit, a priori, un carcan ou bien un stigmate, dans une République débarrassée de ses fantasmes d’homogénéité : telle pourrait bien être la leçon [4] des « égarements » de la cosmopolite Esther Benbassa.

Une critique de Jean-Baptiste Mathieu

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Ces critiques ont valu à Esther Benbassa l’aimable qualification de « traître », comme elle le rapporte dans le premier texte de son livre, « Comment devient-on un traître ? », p. 19-48.

[2] Pas plus qu’elle ne ferme les yeux sur l’hostilité aux maghrébins de certains rapatriés juifs d’Afrique du Nord, dont le sentiment d’avoir été chassés de chez eux nourrit la solidarité avec la politique israélienne à l’égard des Palestiniens.

[3] Il est permis de préférer un tel enseignement à l’enseignement annoncé de la « morale laïque ».

[4] Que pourrait faire sienne une Martha Nussbaum.

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