De l’usage de Schmitt

Une critique de Patrick Savidan

Date de parution : 8 mars 2013

Cet article a d’abord été publié dans La Quinzaine littéraire, 16 mai 2005.

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A propos de :

- David Cumin, Carl Schmitt. Biographie politique et intellectuelle, Paris, Cerf, coll. « Passages », 2005, 244 p., 30 €.
- Jean-François Kervégan, Hegel, Carl Schmitt. Le politique entre spéculation et positivité (1992), Paris, PUF, rééd. augmentée d’une nouvelle préface, 2005, 349 p., 20 €.
- Jan-Werner Müller, A Dangerous Mind. Carl Schmitt in Post-War European Thought, New Haven et Londres, Yale University Press, 2003, 292 p., 27 €.
- Yves-Charles Zarka, Un détail nazi dans la pensée de Carl Schmitt, Paris, PUF, coll. « Intervention philosophique », 2005, 96 p., 12 €.

Commentant La Persécution et l’art d’écrire de Leo Strauss, Claude Lefort rappelait, dans Ecrire à l’épreuve du politique, que la philosophie est toujours en danger. Confrontés à ceux qui « lui sont instinctivement hostiles, du fait qu’ils ne sont pas aptes à la comprendre », le philosophe est amené à « écrire à l’adresse de ses amis réels ou potentiels, en s’appliquant à ruser avec ses ennemis réels ou potentiels ». Il en résulte que « procéder politiquement, pour le philosophe, suppose de tenir compte de l’opposition ami-ennemi », de la ligne de partage entre lecteurs « intelligents et dignes de foi » et lecteurs malveillants. Dans une tout autre perspective et avec des visées bien différentes, cette opposition est au cœur de la pensée de Carl Schmitt, cet important juriste allemand qui consacra une part essentielle de son talent à justifier la « politique » du régime nazi – dont les lois de Nuremberg –, à tel point que l’on put envisager de lui reconnaître le statut de Kronjurist du IIIe Reich. Carl Schmitt était sans doute bien placé, du fond de l’« exile intérieur » que lui valut, après-guerre, son indignité, pour penser que cet « art d’écrire » était aussi fait pour lui. Aujourd’hui, une bonne part des tensions que suscite la question de savoir s’il est un usage légitime, en philosophie politique, de l’œuvre de Carl Schmitt ne provient évidemment pas de la bataille que se livreraient « partisans » et « adversaires » de Schmitt. En revanche, ces tensions bien réelles procèdent, plus subtilement, de la question de savoir si, dans l’œuvre de Schmitt, il est possible de trouver des « arguments », des « fragments théoriques », pour reprendre la formule de Jan-Werner Müller, dont on pourrait faire usage afin de développer une critique légitime du libéralisme. On imagine aisément quelle démultiplication des interprétations rend possible ce parti pris herméneutique, associé à la thèse de l’éventuelle pratique, par Schmitt, d’un double langage philosophique. S’agissant de la question de la légitimité ou l’illégitimité des usages de la pensée de Schmitt, nous avons donc là tous les ingrédients requis pour la formation d’un débat qui, considérant l’extrême importance des enjeux politiques, devrait être durable et tendu.

Dans A Dangerous Mind, Jan-Werner Müller a fait très utilement l’inventaire des différentes formes de réception de l’œuvre de Schmitt dans la pensée politique d’après-guerre, en Italie, en Espagne, en France et ailleurs. Il montre que, bien souvent, cette réception était rendue possible par la conviction que ses travaux pouvaient donner matière au repérage de disjecta membra nettement plus fréquentables. Dans la récente réédition de son ouvrage, Hegel, Carl Schmitt. Le politique entre spéculation et positivité, Jean-François Kervégan s’inscrit dans une telle perspective. Ayant pris soin de signaler clairement les « écrits souvent abjects » de la « production idéologique des années 1933-1936 », il salue néanmoins un propos qu’il juge « percutant » et « efficace », « en regard de la doxa qui aujourd’hui fait souvent office de philosophie politique ». Pour lui, il n’est nullement besoin de recourir à une reductio ad Hitlerum pour souligner les limites d’une œuvre que grèvent plusieurs contradictions internes majeures. Pour autant, parce qu’il estime possible, dans l’œuvre de Schmitt, de séparer, synchroniquement et diachroniquement, le philosophique et l’idéologique, J.-F. Kervégan soutient que, pour ses vertus critiques, « la plupart de sa production [lui] paraissait digne d’être discutée ». Dans ses récents travaux, Yves-Charles Zarka rejette cette logique et vise une restitutio in integrum dont la finalité est d’établir que Schmitt n’est pas devenu « profondément nazi » par hasard. Son ambition est de démonter qu’il y a une convergence puissante entre l’œuvre théorique et l’engagement politique de Carl Schmitt. L’oublier, c’est se rendre incapable de comprendre et l’une et l’autre.

Ce bref rappel des lignes de force du débat – déjà largement éprouvées à propos du cas Heidegger –, permet de souligner les raisons pour lesquelles peut être jugée bien venue la parution d’un ouvrage proposant, pour la première fois en français, une « biographie politique et intellectuelle » du juriste allemand. David Cumin [1], dans cette biographie détaillée – version remaniée d’une thèse soutenue à l’Université Jean-Moulin-Lyon III –, suit l’itinéraire politique d’un savant qui, projetant sur le monde environnant les termes de sa distinction ennemi-ami, eut à ses propres yeux de solides raisons d’en trouver partout la trace. Antisémite virulent et notoire à ses heures, catholique intransigeant, proche des conceptions du fascisme et de sa théorie du stato totalitario rallié à la cause de Hitler dès 1933, il ne prendra de distance relative à l’égard du régime que, parce qu’en 1936, pressenti pour un poste de secrétaire d’Etat, il allait subir les assauts d’une opposition interne conduite par Himmler sur la base d’une conception du nazisme différente de celle qu’il professait. De cette lutte interne, Schmitt sortira vaincu, tout en conservant cependant, grâce au soutien jamais démenti de Göring, sa chaire à l’Université de Berlin et son poste de conseiller d’Etat prussien.

Retraçant ce parcours, David Cumin s’attache à rassembler les éléments requis pour nourrir une interprétation du « rapport historique entre un intellectuel et un régime politique tant au plan de la pratique de cet intellectuel qu’à celui de la signification systématique des idées qu’il formule et de leur réception ». Des ressources qu’il mobilise pour faire la lumière sur l’évolution des positions de Schmitt – qui prend en compte l’époque de la République de Weimar, celle marquée par son intérêt pour le fascisme puis par son ralliement au national-socialisme, pour enfin se conclure sur la période de l’après-guerre, marquée, entre autres, par une activité intellectuelle intense et un rapprochement avec l’Espagne de Franco –, David Cumin tire sans équivoque le constat qu’« il n’y a pas "deux Carl Schmitt" ». Ce dernier n’a jamais renié, ni même critiqué sur le fond, son engagement nazi, persuadé, écrit Cumin, que « ce n’est pas parce qu’il a été "vaincu" que ses conceptions politico-juridiques sont frappées d’irrecevabilité. »

Précieux par le contexte qu’il contribue à restituer et par l’effort fourni pour tâcher d’y situer le parcours de Carl Schmitt ainsi que son apport en théorie du droit, l’ouvrage de David Cumin laisse en même temps subsister quelques interrogations frappantes, comme lorsqu’il note, par exemple, que Schmitt fut le « contempteur » d’une « idéologie humanitaire » dont il aurait révélé, « de surcroît », « l’agressivité intrinsèque », ou lorsqu’il insiste sur le fait que sa position pourrait être distinguée de celle des « "raciologues" du parti » ; lorsqu’il glisse, sans s’y attarder davantage, que « beaucoup de commentateurs tentent (rétrospectivement) de discréditer moralement le personnage afin de disqualifier ses thèses, comme si un choix politique contestable induisait un raisonnement défectueux », pour ajouter immédiatement : « que Carl Schmitt se soit engagé dans le national-socialisme ne prouve pas que ses analyses soient fausses ou qu’il faille les ignorer ». Laissons de côté la question du discrédit moral (on voit mal, à dire vrai, ce qui pourrait justifier de soustraire Schmitt à un tel discrédit), mais le « choix » du national-socialisme n’est-il vraiment que « contestable » ? Et quel est, selon l’auteur, le lien qu’il s’agirait alors d’établir entre le raisonnement de Schmitt et le choix dont il détaille, par ailleurs, les tenants et les aboutissants ? Toujours dans cette même optique, on peut aussi se demander quelle est la logique d’un choix consistant à conclure l’ouvrage par le simple rappel de la critique d’une « gauche moraliste », incarnée par Jürgen Habermas, dont le tort serait de penser que la fin de la seconde Guerre Mondiale correspondrait à une libération et non à une défaite. Dans le prolongement d’un article de G. Maschke, paru dans la revue du G.R.E.C.E., Nouvelle Ecole (n° 44, 1987), David Cumin écrit : « In fine, la possibilité qu’auront les Allemands de recouvrer leur unité, leur souveraineté et leur identité passe par "l’historicisation" du national-socialisme : 1933-1945 est une période de l’histoire passée qu’il convient de traiter selon les règles de l’historiographie ». Ce ne sera pas céder aux facilités d’une reductio ad schmittum que de dire de David Cumin qu’il recherche aussi, non sans un certain talent, une historicisation : celle de la pensée de Schmitt. Son objectif est bien de montrer que celui-ci ne serait finalement pas « un penseur "national-socialiste" au sens strict » (ni, en tant que tel, puisqu’il ne partagerait pas « le noyau idéologique, racial, anti-"judéo-bolchévique", millénariste, du mouvement », ni dans le temps puisque qu’il ne serait, au pire, qu’« un collaborateur du national-socialisme, dont l’œuvre ne se réduit pas aux douze années du régime »). Pour Cumin, Schmitt serait, plus fondamentalement, un conservateur catholique, anti-libéral et anti-marxiste – rebaptisé pour l’occasion, en un clin d’œil pesant à notre actualité, « néoconservateur » (Bush et ses amis apprécieront) – et dont le seul « raisonnement défectueux » aurait été de penser qu’il pourrait imposer sa vision du nazisme. Il appartiendra à l’auteur de montrer dans l’avenir que ce type d’interrogation renvoie à autre chose qu’aux simples effets d’un certain « art d’écrire ».

Une critique de Patrick Savidan

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Ce maître de conférences en droit public à Lyon III, a déjà publié plusieurs ouvrages, dont Philosophie des relations internationales, Paris, Presses de Sciences Po, 2002 (en collab. avec Frédéric Ramel) et Le Japon, puissance nucléaire ?, Paris, L’Harmattan, 2003, 232 p. (en collab. avec Jean-Paul Joubert). L’auteur a par ailleurs publié plusieurs articles consacrés à Carl Schmitt, dont : « L’actualité de Schmitt », dans la revue Eléments, n° 101, 2001 et « L’interprétation schmittienne de Clausewitz », dans Stratégique n° 78-79, 2-3/2000.

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