Figures et figurations du pouvoir politique

lundi 21 octobre 2013, par Sylvie Servoise

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Ce dossier a été tout d’abord publié, en mai 2010, dans le numéro 12 de la revue Raison publique.

Si la réflexion sur le pouvoir est au centre de la philosophie politique, elle constitue également un enjeu fort de la littérature et des arts : et le titre du présent dossier, qui met en avant les « figures et figurations » du pouvoir politique, ne saurait renvoyer à une quelconque opposition entre réflexion et mise en forme. Au contraire, la représentation du pouvoir politique – dans le roman, le théâtre et le cinéma – est inséparable d’un questionnement sur l’essence de ce pouvoir, ses modalités pratiques d’affirmation et les conséquences de son déploiement à l’échelle individuelle et collective. Pour reprendre Sartre et élargir son propos au discours tenu par les images, si représenter « c’est agir », puisque « toute chose que l’on nomme » – ou représente – « n’est déjà plus tout à fait la même, au sens où elle a perdu son innocence » [1], alors cette force de dévoilement inhérente au fait même de mettre en forme devrait atteindre son acmée quand l’objet saisi est le pouvoir politique. Car qu’est-ce que ce pouvoir sinon précisément celui qui, agissant sur la vie de chacun, est à la fois invisible et omniprésent ; celui qui, nourrissant les fantasmes – ou les sinistres réalités – d’une machination occulte, est par ailleurs enclin à donner des représentations de lui-même ?

De fait, le pouvoir politique est autant organisateur et régulateur de l’espace public (et, de manière plus ou moins forte selon sa nature, de l’espace privé) que metteur en scène de lui-même. Figurer le pouvoir politique, c’est alors dévoiler son mécanisme, s’introduire dans les coulisses, donner à voir le spectacle qu’il offre et le présenter comme tel, mais aussi interroger le statut de tous ceux qui contribuent ou assistent au lever de rideau : acteurs (ou pantins), spectateurs (engagés ou non ; au parterre ou au paradis), scénaristes plus ou moins inspirés. Et sans doute ne serait-il pas absurde de réserver alors à l’artiste le rôle d’éclairagiste qui met en lumière, sous un angle particulier, ces divers espaces et individus.

Les articles consacrés aux figures et figurations du pouvoir politique dans le roman signalent tout particulièrement la capacité de l’écrivain à donner à voir l’envers du décor : John Dos Passos dévoile ainsi, dans sa trilogie USA, un pouvoir oligarchique qui n’a plus de démocratique que l’apparence (Aurore Peyroles). Montrer le pouvoir revient alors souvent à le démystifier, en recourant à une écriture du décalage : celle-ci peut consister, comme dans les romans d’Agota Kristof et György Dragomán, àfaire d’enfants les narrateurs du récit (Gabrielle Napoli) ou encore à jouer de toutes les ressources de l’ironie, un procédé efficace dont José Saramago révèle le pouvoir dévastateur (Benoît Doyon-Gosselin et David Bélanger). Dans tous les cas, la démystification ne fonctionne qu’au moyen d’une participation active du lecteur, qui contribue ainsi à faire de l’espace romanesque un lieu de révélation effective, mais aussi de refondation d’une communauté : parce qu’il se fait, au rebours d’une parole politique manipulatrice, mensongère ou clivante, espace de libre-échange et de reconstruction d’un langage commun, le roman, tel qu’il s’écrit par ces auteurs, apparaît dès lors comme « structurellement politique » (Aurore Peyroles). Les articles de Jean-Michel Wittmann et Caroline Julliot qui encadrent la section du dossier consacrée à la littérature montrent la cristallisation, par et dans l’écriture, de paradigmes imaginaires qui font long feu et qui nourrissent à leur tour d’autres discours : la notion de décadence, appréhendée au travers des romans de Maurice Barrès et Drieu La Rochelle, et la figure du Grand Inquisiteur, qui ne cesse de hanter l’imaginaire collectif et politique ainsi que la création littéraire, de Voltaire à Orwell en passant par Dostoïevsky.

La création théâtrale ne pouvait manquer dans ce dossier consacré au pouvoir politique, dont on a rappelé plus haut la dimension essentiellement spectaculaire : s’appuyant sur les œuvres de Michel de Ghelderode, Jean Genet et Olivier Py qui révèlent le goût des auteurs pour le grotesque et la bouffonerie, Isabelle Ligier-Degauque analyse la représentation d’un pouvoir politique devenu lui-même spectacle, qui se montre ou se dit plus qu’il n’agit. Répondre aux fables par les fables, c’est aussi le parti-pris, au cinéma cette fois, de Béla Tarr dans Les Harmonies Werckmeister, analysé par Estelle Bayon. Aux fictions que tentent d’imposer les figures du pouvoir en quête de reconnaissance répondent – ou non – les « corps ordinaires » de la communauté, auxquels le spectateur est associé par les effets d’une caméra aussi fascinante que le spectacle politique qu’elle dénonce.

C’est cette question du rapport du spectateur citoyen à la figuration du pouvoir politique qui est au cœur de l’article d’Éric Nuevo, consacré à la représentation du président américain dans les films hollywoodiens. Si le pouvoir politique passe avant tout par l’image, comment penser les liens entre portrait médiatique du chef de l’État et représentation cinématographique ? Quel sens donner à des œuvres qui prennent pour sujet un président en exercice et quelle influence ont-elles sur un public d’électeurs ? Se pose alors avec force une question qui, sans doute, constitue l’un des fils rouges du dossier : celle de la figuration du pouvoir politique comme contre-pouvoir.

À ces textes, initialement publiés sous format papier dans le numéro 12 de Raison publique, s’ajoutent les articles suivants : « Les rois de Shakespeare : des rois sous contrôle ? » de Sandra Coulaud ; « Le cinéma selon Goebbels : les films antisémites et l’imaginaire nazi » d’Emmanuelle Glon ; « L’Aube le soir ou la nuit de Yasmina Reza ou comment figurer le politique sans politique ? », d’Hélène Jaccomard ; « Satire, fantastique et mythe dans Cœur de chien de Boulgakov : une vision décalée du pouvoir soviétique ? », de Natalia Leclerc ; « Figuration du pouvoir politique dans le théâtre Verbatim » de Jérémy Mahut ; « Devenir un dieu : évolution politique des portraits de Napoléon », d’Émilie Sitzia ; « Figurations du pouvoir militaire dans le cinéma brésilien » d’Erika Thomas ; « “Vive le roi”, “Vive la République” : l’État moderne en spectacle » d’Alexandre Wong.

par Sylvie Servoise

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ? (1948), Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2001, p. 27.

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