Les légitimités de l’Union européenne

L’Europe en quête de légitimité & La Règle et le choix

Une critique de Patrick Savidan

Thèmes : démocratie | Union européenne

Date de parution : 1er mars 2003


L’Europe en quête de légitimité de Jean-Louis Quermonne
Broché : 126 pages
Editeur : Fnsp - Presse de la (27 novembre 2001)
Collection : La bibliothèque du citoyen
Langue : Français
ISBN-10 : 2724608224
ISBN-13 : 978-2724608229


La Règle et le choix de Jean-Paul Fitoussi
Broché : 95 pages
Editeur : Seuil (3 octobre 2002)
Collection : La république des idées
Langue : Français
ISBN-10 : 2020566745
ISBN-13 : 978-2020566742

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Référence : Publié dans Raison publique, n°1, 2003.

La littérature consacrée à l’Union Européenne, comme réalité et comme projet politique, a beau parvenir le plus souvent à éclairer utilement certains pans de l’édifice, il est rare qu’elle réussisse à véritablement construire celui-ci en tant qu’enjeu politique fondamental pour 375 millions de personnes aujourd’hui, et, demain peut-être, à la faveur de l’élargissement de l’Union, pour 550 millions d’Européens. Dans le sentiment de dépossession politique dont se font très souvent l’écho certains déçus de l’Europe ou autres Eurosceptiques plus ou moins déclarés, s’exprime au moins implicitement l’opposition entre ce qui est perçu comme le cadre par excellence de la citoyenneté, soit l’État-nation, et un ensemble d’Institutions européennes en lequel on ne voit, au mieux, qu’une réalité techno-bureaucratique, indûment autonome à l’égard des pouvoirs politiques. Toutes les réponses techniques du monde ne pourront jamais apaiser un tel sentiment. Ce qu’il faut c’est que l’Europe devienne elle-même l’objet d’un débat politique à la faveur duquel nous cessions de la vivre comme quelque chose d’étranger. En tant qu’individu résidant dans telle ville, participant à l’économie et à la vie politique de telle région, au sein de telle nation, il faut que je perçoive qu’il n’y a pas de raisons décisives de ne pas ajouter, aux multiples facettes de mon existence citoyenne, celle de l’Union, qui vient en fait la parachever et vient accroître sa consistance dans notre monde globalisé.

Font encore cruellement défaut à ce titre des ouvrages qui parviennent à parler politiquement de l’Union européenne, à montrer à quel point, bien loin d’être l’artisan d’une mise en pièce de la souveraineté, le projet européen se révèle être l’occasion d’une forte réaffirmation de celle-ci. Une souveraineté transformée, soit, mais une souveraineté qui est sans commune mesure avec ce que peut le citoyen pensé à l’échelle de la seule nation, de la région, de la communauté d’agglomérations ou de la ville. L’argument, pour avoir été vigoureusement défendu, est désormais bien défini : quand bien même, nous n’adhérerions pas à l’idée de « constellation postnationale », telle que la défend Jürgen Habermas [1], nous pouvons au moins convenir de la pertinence de son constat quant à l’état de la souveraineté nationale aujourd’hui [2]. Il écrit : « La mondialisation des échanges et de la communication, de la production économique et de son financement, du transfert de la technologie et des armes, et surtout celle des risques écologiques et militaires, nous place devant des problèmes qui ne peuvent plus trouver de solution, ni dans le cadre de l’État-nation ni par la voie, jusqu’ici courante, des accords entre États souverains » (1998, p. 96-97), pour ajouter immédiatement que « la souveraineté des États-nations continuera à se vide de sa substance et appellera la construction et le développement de capacités d’action politique à un niveau supranational, dont les amorces sont déjà observables » (1998, p. 97). Si le diagnostic est confirmé, pourquoi faudrait-il que nous ne nous préoccupions que de renforcer l’exercice de la citoyenneté dans le cadre de l’État-nation. Ce que les Eurosceptiques feignent trop souvent d’ignorer, c’est que la poursuite du processus d’intégration européenne et sa politisation constituent peut-être l’unique moyen de conserver une pertinence au cadre national. Sauf à tout attendre de cet « État commercial fermé » que Fichte pouvait encore appeler de ses vœux en 1800, il convient d’intégrer à l’idée de souveraineté celle de paliers. Cela suppose fondamentalement de réhabiliter l’idée, inhérente à la conception que nous avons de la vie démocratique, de choix, en aménageant les conditions de son exercice à des niveaux qui peuvent ne plus être seulement celui de l’État-nation. Une telle différenciation interne de la souveraineté est un processus inquiétant, nul ne songera à le contester. Comme le veut la sagesse populaire : on sait ce que l’on quitte, on ne sait pas ce que l’on trouve. Et il faut bien admettre qu’historiquement, et en dépit de ses indéniables faiblesses et errements, les mérites de la nation comme horizon de la citoyenneté et du développement sont immenses [3]. Mais le temps est peut-être venu de se demander si le risque, réel, ne doit pas être pris et pleinement assumé plutôt que subi, précisément pour que nous soyons collectivement en mesure de garantir que l’intégration politique européenne corresponde effectivement à une avancée dans la voie de la démocratisation et du développement et non l’inverse.

Une critique de Patrick Savidan

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Habermas J. (2000), Après l’État-nation. Une nouvelle constellation politique, trad. fr. par R. Rochlitz, Paris, Fayard.

[2] Habermas J. (1998), L’intégration européenne. Essais de théorie politique, trad. fr. par R. Rochlitz, Paris, Fayard, p. 67-150.

[3] Cf. sur ce point Dominique Schnapper (1994), La Communauté des citoyens, Paris, Gallimard, coll. « NRF » ; David Miller (1997), On Nationality, Oxford, Oxford University Press.

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