La jalousie est-elle une passion privée ?

samedi 26 octobre 2013, par Gabrielle Radica

Thèmes : émotions

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CONNAISSANCE DES PASSIONS, ÉVALUATION DES PASSIONS

Depuis ses études sur la philosophie morale grecque (notamment The Therapy of Desire) et jusqu’aux travaux de philosophie contemporaine comme Upheavals of Thought ou, plus récemment, Hiding from Humanity, Martha Nussbaum a entrepris de réfléchir sur les passions. Ce travail comprend deux aspects distincts : d’une part l’effort pour définir une méthode appropriée de connaissance des émotions 1 [1], d’autre part l’exhibition de la dimension possiblement publique des émotions [2]. Ces deux démarches sont liées, mais peuvent néanmoins entrer en tension.

Pour ce qui concerne l’entreprise de connaissance des passions, la méthode de Martha Nussbaum consiste à convoquer toutes les disciplines qui traitent des passions : sociologie, ethnologie, psychologie, histoire, littérature. Cette pluridisciplinarité lui permet de ne pas s’enfermer dans une définition exclusivement intérieure, subjective, ni non plus exclusivement corporelle des émotions. Une telle ouverture disciplinaire permet également de reconnaître que les passions subissent des déterminations collectives qui les modèlent et doivent être prises en compte dans leur définition.

Pour ce qui concerne la dimension publique des passions, le cadre aristotélicien de sa réflexion morale permet à Martha Nussbaum de comprendre que les émotions n’ont pas vocation à rester une affaire purement privée, parce qu’elles ont toute légitimité à devenir des arguments dans des discussions publiques, qui concernent notamment la justice ou la politique. Publiques, les émotions peuvent l’être à divers titres : elles le sont dans la mesure où elles ne sont pas étrangères à la raison et ne constituent pas des processus purement individuels dénués de sens. Au contraire, elles représentent même un instrument irremplaçable d’évaluation de notre monde humain, et de ce fait, elles peuvent et même doivent intervenir dans nos discours en tant qu’arguments légitimes, sous certaines conditions d’acceptabilité : un juge, par exemple, ne devrait pas refuser systématiquement pour élaborer ses décisions de prendre en compte certaines émotions, qu’il s’agisse des siennes ou de celles des différentes parties [3]. Certes, cette prise en compte suppose un regard critique, car certaines passions ont plus ou moins vocation à participer à l’élaboration d’un jugement, et à devenir ainsi plus ou moins publiques. Et il est certain que l’argumentation générale sur les émotions cède très rapidement le pas à une étude précise de chaque émotion, tant il est évident que toutes les émotions (peur, dégoût, colère, etc.) n’ont pas la même pertinence publique.

Or, dans ces deux démarches, cognitive d’une part, et évaluative-critique de l’autre, les passions sont toujours sujets et objets : Martha Nussbaum veut à la fois que les passions soient mieux connues et qu’elles soient reconnues à leur tour comme moyens de connaissance appropriés, voire indispensables, de certaines situations humaines. De façon analogue, dans la démarche évaluative, l’auteure cherche autant à évaluer différentes passions afin de mesurer leur possible reconnaissance publique, qu’à montrer que celles-ci sont des instruments d’évaluation légitimes des situations humaines.

Malgré tout, il semble qu’une tension demeure entre le fait que les passions ont une nature qui n’est pas purement privée ni intérieure, et le fait qu’elles ont une valeur qui peut devenir publique. Si telle émotion individuelle est plus ou moins susceptible d’être comprise, et reprise par d’autres acteurs, puis d’être ainsi reconnue collectivement et publiquement comme importante et pertinente, alors ce sont ultimement des jugements élaborés par un « je », puis repris par un « nous », qui accordent un statut public à telle ou telle passion ; telle est la voie critique empruntée et défendue par Martha Nussbaum dans Hiding from Humanity par exemple au sujet du dégoût et de la honte. Si l’on considère en revanche qu’une émotion est façonnée ou déterminée par des institutions et des cadres culturels particuliers, alors la détermination sociale prime, et, en incitant telle ou telle passion à se développer sous certaines formes, cette détermination impersonnelle empêche au contraire de prendre une distance critique vis-à-vis de la pertinence publique de la passion en question, puisque certains préjugés, certains présupposés font passer cette passion pour allant de soi dans la société où elle apparaît.

Cette tension apparaît de manière exemplaire dans le cas de la jalousie : si l’on reconnaît, dans une perspective culturaliste, que les formes de cette passion varient en fonction de la société dans laquelle elle s’inscrit, alors on devrait comprendre que, par exemple, dans la société espagnole du xviie siècle, un homme trompé par une femme la tue, légitimement, voire impérativement, puisque c’est ce que dicte le code de l’honneur de cette société. Si l’on cherche plutôt à examiner si telle ou telle passion a légitimement fait agir une personne, si cette personne peut la citer pour se défendre, alors on renonce à donner droit de cité à une jalousie masculine qui tient la femme au rang de chose ou de sujet soumis à l’homme auquel elle s’est liée. Or, dans ce conflit entre la possibilité et l’impossibilité de juger la jalousie, Martha Nussbaum opte nettement pour la solution qui consiste à préserver son jugement, et elle préfère condamner la jalousie. C’est à ce titre qu’elle refuse à celle-ci une place privilégiée dans l’éventail des passions [4] et qu’elle en fait une passion qui devient parasite lorsque nous désirons exercer une attention morale fine [5] ; c’est à ce titre qu’elle valide les positions de psychanalystes comme Winnicott ou Fairbairn qui font de la jalousie en général un stade de développement des sentiments envers les proches qu’il est souhaitable de dépasser [6], dans la mesure où la jalousie contient un désir de maîtriser un environnement par définition non maîtrisable, et de posséder des personnes qui n’ont pas à être possédées. Une bonne part du travail moral consiste en effet selon Martha Nussbaum à reconnaître les limites de notre maîtrise sur les objets et les choses qui comptent pour nous, ainsi qu’à accepter la possibilité du tragique et de la souffrance causée par notre dépendance à leur égard. Parce qu’elle est fréquemment agressive, parce qu’elle peut entraîner la violence, la jalousie se voit refuser dans Hiding from Humanity le statut de motif légitime à prendre en compte dans les considérations juridiques : elle ne saurait plus de nos jours justifier l’adoucissement des peines réservées aux crimes passionnels. De même en effet que le dégoût socialement construit promeut souvent une revendication illégitime d’inégalité entre les êtres humains, de même la jalousie amoureuse et violente porterait avec elle l’idée d’une possession réifiante de l’amant(e) ou de l’époux (épouse), qui n’a plus lieu d’être dans une société libérale et égalitaire [7].

A propos de la jalousie, Martha Nussbaum semble donc faire prévaloir préjudiciellement l’approche critique et évaluative, au détriment de l’explication et de la description, dans la mesure où elle croit cette passion incapable de franchir le stade de la publicité des arguments : la jalousie est présentée comme une corruption violente de l’amour. D’une façon générale, l’auteure semble préférer défendre la possibilité d’évaluer les passions contre le repli relativiste qui renonce à juger une passion du fait de la variété de ses manifestations [8].

Et pourtant, sa propre méthode de connaissance des passions, si elle était appliquée à la jalousie, permettrait de mieux situer cette passion par rapport à la frontière du privé et du public, et peut-être également d’abandonner cette condamnation tranchée que l’auteure porte su la jalousie. Notamment, le rôle que Martha Nussbaum confère à la littérature dans notre connaissance des passions est particulièrement important en ce qui concerne la jalousie. Mon objet ici est donc de suspendre provisoirement le jugement critique de Martha Nussbaum sur la jalousie, afin de montrer qu’une connaissance de la jalousie développée selon les principes mêmes de Martha Nussbaum devrait permettre de nuancer cette première critique, et de renoncer par exemple à sa caractérisation systématique comme passion violente et intraitable.

Dans sa brutalité et sa violence, dans sa négation de la liberté de l’autre, la jalousie ne peut certes accéder à la sphère des émotions publiques. Mais elle n’est pas nécessairement violente et négatrice de la liberté d’autrui. Savoir qu’elle est un élément irréductible de la vie passionnelle, et que sa manifestation est toujours dépendante d’un cadre social et public, permet dans un premier temps de comprendre la différence entre des manifestations acceptables et des manifestations inacceptables de la jalousie.

En outre, si Martha Nussbaum enseigne que la littérature est une voie d’approche privilégiée des passions, je voudrais montrer à travers deux exemples (la nouvelle Chéri de Colette, et Julie ou la Nouvelle Héloïse de Rousseau) la possibilité d’un travail à la fois éthique et romanesque sur la jalousie, qui articule précisément sa connaissance à la recherche critique de sa légitimité. Ces deux textes permettent de voir comment s’entrelacent dans des histoires d’amour singulières la dimension privée, la dimension intersubjective et la dimension morale de la jalousie, révélant à cet égard que la jalousie peut être dépassée, voire rendue acceptable par un travail littéraire sur les représentations et les points de vue, et sur les relations entre les personnes.

JALOUSIE PRIVÉE, JALOUSIE SOCIALE

Le refus récurrent de Martha Nussbaum de simplifier la conception des rapports entre privé et public s’oppose notamment à l’idée que cette frontière coïnciderait avec une distinction elle-même trop simple entre les passions et la raison, comme si la raison devait occuper la sphère publique et les passions la sphère privée. Les passions informent en réalité l’activité publique et juridique [9], parfois sans même que l’on en soit conscient, et inversement la rationalité n’est pas absente des passions.

Or, une des représentations banales de la jalousie, relayée dans les films ou les romans, et loin des scènes sanglantes que les tribunaux ont parfois à traiter, est celle d’une douleur individuelle, d’une expérience solitaire, mêlée de honte, difficile à partager parce que l’on répugne à le faire. Tel est le cas du personnage récemment interprété par Dominique Blanc dans le film L’Autre de Trividic (2009). Une femme, qui a voulu tenir à distance de toute vie conjugale un amant plus jeune qu’elle, se retrouve malgré elle victime d’une jalousie envahissante, lorsqu’elle comprend que celui-ci est en train de s’installer dans une vie conjugale avec une autre femme. Cette jalousie croît d’autant plus qu’elle n’a pas le droit d’être exprimée, et que la protagoniste déploie plus d’efforts pour la cacher et faire bonne figure ; cette jalousie est d’autant plus mordante que, la rivale étant du même âge que la protagoniste, une équivalence confuse et sommaire entre elles deux s’impose à elle, et rend encore plus difficile à l’héroïne de comprendre pourquoi une autre lui a été préférée. L’impossibilité de dire cette jalousie, aussi bien que la fixation obsessionnelle de l’héroïne sur l’identité de sa rivale si proche et qu’elle ne connaît pas, aura raison de sa santé mentale et de son identité. Le spectateur comprend que « l’autre » femme qui la rend folle, celle qui est désignée par le titre du film, est bien sa rivale, mais aussi en même temps elle-même, elle-même qu’elle finit par croire apercevoir en face d’elle, dans un métro, elle-même dont le reflet dans la glace commence à agir indépendamment d’elle lors de crises hallucinatoires : elle finira par se faire du mal dans un accès de folie, ne sachant plus très bien qui est sa véritable ennemie, ni comment la jalousie l’a rendue aussi étrangère à elle-même.

Mais au-delà de tels emblèmes de douleur solitaire et incommunicable, on peut aisément donner certains arguments raisonnables pour montrer que la jalousie n’est pas une affaire purement psychologique ou intérieure ; un premier travail consisterait à énoncer les différentes façons dont on peut dire que la jalousie n’est pas privée.

Privée, au sens très large de « libre de l’intrusion du politique et des décisions collectives », ou « libre de l’intrusion du juridique et des institutions », comme pourrait le réclamer une revendication libérale, la jalousie ne l’est pas, puisque les relations amoureuses sont déterminées par différentes décisions politiques, lois, structures familiales, droits des individus, qui font varier la jalousie en fonction de ce cadre. Martha Nussbaum montre par exemple que les décisions judiciaires états-uniennes sur les crimes passionnels ont plus ou moins suivi l’évolution des droits des femmes. Même quand elles protègent les femmes des violences de la jalousie après les y avoir livrées, les lois portent encore avec elles une norme collective déterminant le champ qu’il est acceptable de laisser à la jalousie.

Privée au sens, libéral encore, de « libre de l’intrusion des mœurs, de l’opinion publique, et du regard normatif de ceux avec qui nous faisons société », la jalousie risque de ne pas l’être puisque normes sociales et culturelles modèlent en permanence les comportements, donnant à la jalousie et ses manifestations des limites raisonnables. Freud établit par exemple une différence entre la jalousie normale de l’époux réellement trompé et la jalousie pathologique de l’époux qui, désirant tromper sans s’autoriser réellement à le faire par respect du mariage, projette ses désirs sur le conjoint, et finit par le soupçonner faussement des infidélités que lui-même voudrait en réalité commettre [10]. Loin de relever d’une norme seulement psychologique, la normalité de la première jalousie relève en fait de normes sociales, culturelles, liées à une conception précise d’un amour qui doit être familial et monogamique, hétérosexuel, etc.

Privée au sens de « relevant du seul for intérieur » et non de l’interaction avec autrui, enfin, et malgré l’exemple du film L’Autre, la jalousie a très peu de raison de l’être, même quand la douleur de la jalousie amoureuse concerne un être esseulé. La jalousie naît en effet d’une relation à deux personnes au moins et découle toujours partiellement de l’attitude qu’adoptent ces deux personnes.

La démarche philosophique pourrait s’en tenir là, et se satisfaire de cette critique du statut privé de la jalousie et du repérage des nombreuses déterminations collectives ou interindividuelles qui pèsent sur la jalousie. Mais par le privilège accordé à Proust aux dépens de Platon dans « La connaissance de l’amour » [11], Martha Nussbaum indique qu’à s’en tenir à un tel point de vue extérieur et objectivant, on rate l’épreuve singulière que constitue une passion. Suivant cet approfondissement de l’étude proposé par Martha Nussbaum, nous sommes invités à découvrir que, malgré les déterminations sociales, institutionnelles, et intersubjectives dont elle est certes l’objet, la jalousie creuse toujours, en marge de la norme sociale et du rapport à l’autre qui la modèlent, un espace que l’on peut qualifier à nouveau de privé, une expérience du moins particulière et singulière. À défaut d’un sujet préconstitué de la jalousie, c’est du moins une subjectivation opérée par la jalousie qui se donne à voir, et certaines œuvres littéraires qui en traitent la laissent mieux voir que des textes philosophiques.

JALOUSIE SOCIALEMENT ACCEPTABLE, FOLIE PRIVÉE

Outre le retravail qu’elle propose de la frontière du privé et du public, Martha Nussbaum oppose également un refus à la tentative de réduire la connaissance des émotions à une recherche générale et objective de causes impersonnelles. C’est ce qu’il convient aussi d’éviter, après avoir repéré les déterminations sociales qui pèsent sur la jalousie, pour comprendre qu’elles n’en épuisent pas l’explication. Passer à ce point de vue subjectif permet également de comprendre que l’épreuve de la jalousie peut être normée par une certaine mesure, et son épreuve vécue comme un écart plus ou moins important avec cette jalousie normale. Comment réapparaît donc la subjectivité dans cette passion largement façonnée par des normes collectives ?

Parmi les trois types de déterminations collectives différentes qui pèsent sur la jalousie, je choisis d’illustrer celle qu’imposent les mœurs et l’opinion par la pièce Médée d’Euripide, qui raconte comment Médée, délaissée par son mari pour Créüse, concocte une vengeance qui devrait couper à Jason toute envie de se rire d’elle et de lui faire honte : rien de moins que la mort de leurs enfants et de la future femme de Jason.

La Médée campée par Euripide n’exprime pas sa jalousie dans la solitude. Euripide offre à la passion de son héroïne à la fois une sorte de jauge et de réconfort, dans la figure du chœur des femmes corinthiennes ainsi que du coryphée – qui est la nourrice. Se faisant l’écho de la jalousie de Médée, et la rendant par là plus accessible à une seconde compassion qui serait celle du public, le chœur et le coryphée véhiculent l’opinion commune des femmes de cette société, leurs instruments d’évaluation et de mesure morale de ce qu’est une jalousie acceptable. Le chœur confirme d’abord Médée dans son désespoir car la situation d’abandon qui la guette est affreuse ; il n’y a rien de pire pour une femme que de se retrouver sans foyer et sans soutien :

Ô patrie, ô demeure, puissé-je ne pas me voir sans cité, traversant durement une existence de misère, de lamentables chagrins ! Vienne la mort, la mort, auparavant me dompter ! Qu’à mes jours elle mette un terme ! Entre les peines, nulle ne passe la privation de la patrie [12].

Toutefois, ce rôle de spectatrice impartiale avant la lettre, et d’agent moral raisonnable tenu par le chœur féminin et le coryphée, met bien en lumière, précisément parce qu’il s’agit d’une norme, à la fois un soutien et les limites de ce soutien. Dès que Médée parle de vouloir s’en prendre à ses enfants, la frontière est tracée entre elle et le coryphée qui se récrie : « Puisque tu nous as communiqué tes desseins, je veux à la fois te servir, et aux lois humaines prêter main-forte : loin de toi ces actions ! » [13]. Médée répond : « Impossible autrement. Mais ton langage a une excuse : tu n’es pas, comme moi, cruellement traitée » [14]. L’indication de la singularité de la détresse de Médée révèle alors en creux, précisément comme ce que nous ne pouvons atteindre ni comprendre par empathie, une jalousie qui n’appartient qu’à la seule Médée, et qu’elle ne peut que subir de façon privée et solitaire [15].

La folie de sa jalousie ne sera de ce fait pas une maladie individuelle, mais bien cet écart avec la norme sociale de la jalousie et avec sa modération convenable décrite par le chœur. Privée, la jalousie le redevient dans la mesure où éprouvée dans un écart avec la norme, elle retrouve une expérience incapable de susciter l’empathie et la compréhension.

Se contenter de décrire les déterminations causales et impersonnelles qui pèsent sur les émotions serait tout à la fois manquer la nature également subjective des émotions, et s’interdire de mener une réflexion normative et évaluative à leur sujet.

Or les romans, plus propices que le théâtre à la compréhension d’une évolution des personnages et de leurs passions, apportent à une telle étude des éléments absents des traités philosophiques des passions, qui recourent à une démarche conceptuelle généralisante ou encore purement causale.

ARRANGEMENTS AVEC LA JALOUSIE

C’est donc dans les romans que l’on acquiert une connaissance supplémentaire de la jalousie ; je veux étudier plus particulièrement les biais éthiques particuliers imaginés par les amants pour en éviter les pires effets. Mes deux exemples présenteront des techniques de négociation à la fois romanesque et morale avec les souffrances de cette passion de jalousie.

En femme qui désire contrôler les débordements de son émotion, Léa de Lonval s’emploie dans la nouvelle Chéri de Colette [16] à se prémunir contre la jalousie. La jalousie est pourtant la nouvelle compagne qui doit désormais remplacer son amant actuel car celui-ci, Chéri, le fils de sa camarade de toujours, Charlotte, doit bientôt se marier. Chéri a cherché auprès de Léa la bonne mère, dans une opposition à sa propre mère Charlotte, cauchemardesque et vulgaire. En « courtisane bien rentée » [17] Léa comprend donc qu’elle vit certainement avec lui, à quarante-neuf ans, son dernier amour et la nouvelle raconte la fin de cette histoire. Le lecteur assiste au dressage émotionnel permanent que s’impose cette femme de caractère. Dialoguant avec Chéri ou avec Charlotte, sa meilleure ennemie, qui ne cherche qu’à la piquer en disant les choses qui blessent le plus, Léa a d’abord nié son amour dans ses propos, par bravade. Désormais elle nie sa jalousie. Mais le lecteur a tout loisir de comprendre la latence de ces sentiments dans les dialogues, notamment dans les échanges semi-joueurs, semi-agressifs qui ont lieu entre elle et Chéri, et qui disent en creux tout l’attachement que les personnages refusent d’exprimer pour garder leur contenance de personnes maîtresses d’elles-mêmes. Le sentiment est visé, rarement nommé, sauf dans les crises. C’est une telle crise qui advient à Léa, une fois seule avec elle-même, quand le monologue intérieur lénifiant qu’elle opposera obstinément à la situation (« Ils font l’amour en Italie, à cette heure-ci, sans doute. Et ça, ce que ça m’est égal… » [18]) se fera interrompre violemment par les manifestations incontrôlées de son corps, totalement indépendantes de sa conversation intérieure consciente et volontaire [19] : convulsions, douleurs à l’estomac intempestives, larmes. À cela, elle n’oppose que de nouvelles dénégations [20], mais ces accommodements solitaires, et certainement trop privés, ne fonctionnent pas, et les gestes quotidiens qui indiquent l’absence de Chéri l’abattent systématiquement à nouveau [21].

C’est son amant, pourtant le falot de l’histoire, et le taciturne, qui propose à Léa une voie pour sortir de cette jalousie par un montage moral et narratif. Quand, lors de leur ultime rencontre, Léa se lance dans des invectives inopportunes contre sa rivale, celui-ci proteste et invoque l’ancienne Léa, qu’il oppose à cette mauvaise Léa actuelle. L’ancienne Léa n’était jamais mesquine mais généreuse, et ce, jusqu’avec ses rivales, et jusqu’avec sa propre jalousie. Lui offrant cette vision qu’il a toujours eue d’elle, il lui donne ainsi un meilleur rôle dans une meilleure histoire, et offre à la jalousie de Léa une place compatible avec son orgueil et son estime de soi :

Moi, je sais comment doit parler Nounoune ! Je sais comment elle doit penser ! J’ai eu le temps de l’apprendre. Je n’ai pas oublié le jour où tu me disais, un peu avant que je n’épouse cette petite : « Au moins, ne sois pas méchant… Essaie de ne pas faire souffrir… j’ai un peu l’impression qu’on laisse une biche à un lévrier… » Voilà des paroles ! Ça, c’est toi ! […] Et cette nuit encore, reprit-il, est-ce qu’un de tes premiers soucis n’a pas été pour me demander si je n’avais pas fait trop de mal là-bas ? Ma Nounoune, chic type je t’ai connue, chic type je t’ai aimée, quand nous avons commencé. S’il nous faut finir, vas-tu pour cela ressembler aux autres femmes [22] ?

Il lui fait par là gentiment, mais fermement, changer son rôle en revenant dans le passé et Léa accepte ce retravail de leur histoire commune en le remerciant :

Tu as dit tout cela, tu as pensé tout cela de moi ? J’étais donc si belle à tes yeux, dis ? Si bonne ? À l’âge où tant de femmes ont fini de vivre, j’étais pour toi la plus belle, la meilleure des femmes, et tu m’aimais ? Comme je te remercie, mon chéri… La plus chic, tu as dit... Pauvre petit [23]…

Il ne s’agit donc plus de taire la jalousie, mais de la dire différemment, de l’intégrer dans une autre histoire avec des personnages meilleurs, dont la générosité et la jalousie peuvent être enfin combinées et débarrassées de toute mesquinerie. Toutefois, il est trop tard quand Chéri lui révèle qu’elle lui est apparue ainsi, et au moment où l’amant donne le remède, il s’en va.

S’il n’est certes pas question de rendre ce récit acceptable ni propice pour une sphère publique, il s’agit du moins de trouver une version de l’histoire qui satisfasse deux personnes à la fois, et qui mette en outre en forme leurs passions privées dans un récit qu’elles veuillent bien reconnaître toutes les deux simultanément. Ce récit étant possible puisqu’il ne déforme pas outrageusement la réalité, une fois adopté, il permet à la jalousie de Léa de prendre un sens tout à fait différent, de recevoir une pondération moins forte par rapport aux autres sentiments louables à côté desquels il prend place et ainsi de devenir moins douloureux.

De tels efforts rhétoriques peuvent aller plus loin qu’une légitimation rétrospective d’un personnage, et participer à une véritable entreprise d’amélioration ou de réformation morale. Dans la Nouvelle Héloïse [24], on voit Julie recourir à ce genre de fiction morale pour s’épargner sa propre jalousie, mais elle ne songe pas seulement à elle-même en faisant cela. L’articulation de son dispositif discursif d’interprétation de la jalousie à la morale et au reste des hommes, est encore plus frappante que dans l’exemple de Chéri. En effet, quand Saint-Preux lui avoue qu’il s’est laissé entraîner malgré lui dans une maison close par des amis qui voulaient mettre sa fidélité envers Julie à l’épreuve, qu’il a pris des prostituées pour la femme d’un colonel entourée de sa compagnie, du vin blanc pour de l’eau, et en somme « des vessies pour des lanternes », Julie déploie l’argumentaire suivant, destiné également à empêcher la jalousie.

Elle explique qu’elle n’est pas en colère, mais triste. Puis, elle assortit très étonnamment cette réponse d’une leçon agacée de sociologie et d’une leçon de stylistique à l’adresse de son amant penaud. Elle assure qu’elle en veut moins à Saint-Preux d’avoir couché avec une prostituée, que d’avoir mal raconté, mal analysé les mœurs parisiennes dans ses précédentes lettres. Plus précisément, elle accuse son amant d’avoir jugé de la ville par ses oisifs et par ses grands, d’avoir jugé du pays par sa capitale, d’avoir en sus pris ce faisant un ton de petit-maître et de bel esprit.

Le lecteur ne sait d’abord que penser de ces méthodes d’esquive d’une scène de jalousie. S’agit-il d’un stratagème pitoyable et désespéré de déplacement du problème, ou d’une analyse vraiment fine de la situation dans laquelle se trouve Saint-Preux ? Il semble bien que tous ces griefs procèdent au contraire d’une analyse intelligente de la logique des sentiments respectifs de Julie et de Saint-Preux, et même d’une intelligence qui lui est donnée par ces sentiments eux-mêmes : au ton où se trouve l’amour de Julie, elle ne peut se contenter d’une jalousie ordinaire.

Les commentateurs de Rousseau ont pu à juste titre souligner l’importance de ces indications de la lettre XXVII, mais peu ont noté le surprenant contexte amoureux de lutte contre la jalousie dans lequel prennent place ces règles de la méthode sociologique et les préceptes de ce nouvel art d’écrire à son amante.

Une explication psychologique assez rase pourrait arguer de motifs inconscients de Julie : « Retourne dans des ateliers », lui dirait-elle à ce prix, « va dans des foyers modestes, tu fréquenteras moins de dames séduisantes ». Et la moralité de Saint-Preux ainsi que son habileté sociologique, dont Julie regrette tant qu’elles lui fassent actuellement défaut, découleraient ainsi à nouveau et comme mécaniquement des fréquentations de Saint-Preux redevenues démocratiques.

Mais Julie s’en prend moins directement aux fréquentations de Saint-Preux, qu’aux sentiments dont ces fréquentations sont le symptôme. Sans cela, cette lettre aurait peu d’intérêt moral, et serait platement moralisatrice et jalouse.

Si Saint-Preux a trompé Julie, c’est que le mal était déjà fait, et c’est à ce mal qu’il faut remonter. Que s’est-il passé ? Le diagnostic de Julie porte bien sur les sentiments de Saint Preux et leur évolution : Saint-Preux aurait commencé à développer son amour-propre trop fortement, et aurait voulu se distinguer à Paris. C’est donc une même corruption de son amour de soi en amour-propre qui l’a fait tout à la fois mal décrire Paris, tromper Julie, et devenir trop sensible à l’attrait des apparences et du luxe, ainsi qu’à cette mauvaise honte qui l’a empêché de se tirer franchement de ce mauvais pas. Condamner les fréquentations aristocratiques de Saint-Preux, c’est donc surtout condamner le développement regrettable de son amour-propre, qui seul menace l’amour de ces amants suisses, placé initialement sous le signe de l’amour de soi innocent.

Julie distingue donc ce qu’a fait Saint-Preux, qu’elle oublie, de ce qu’il est en train de devenir, et qui transpire dans ses lettres. Elle préfère être triste pour ce qu’il sent, que jalouse de ce qu’il a fait. La jalousie est ainsi évitée avant d’avoir pu naître, et remplacée par cette tristesse moins déchirante pour elle-même, au terme d’une réflexion sur ce que doit rester Saint-Preux. En rappelant rhétoriquement à l’existence certains sentiments à préserver contre d’autres qu’il faut empêcher de faire naître, elle propose de prévenir assez philosophiquement sa jalousie.

On pourrait considérer ces fictions morales des amants suisses comme des esquives du problème posé par la jalousie et destinées à l’échec, ou ces rôles meilleurs donnés à Léa et à Saint-Preux comme des fardeaux trop lourds à porter. Leur intérêt ne réside pas toutefois dans leur succès, mais dans le fait qu’ils traduisent une activité et un effort créatifs propres aux passions elles-mêmes, et dans le fait que ces stratagèmes révèlent la lucidité ou ce que Martha Nussbaum appelle « l’intelligence » des émotions. De telles entreprises visent à transformer la violence de la jalousie en un effort pour tisser un lien avec l’amant et même, dans le cas de Julie, avec le reste de la société, car les relations morales des amants avec l’ensemble de l’humanité déterminent nécessairement la qualité de la relation amoureuse elle-même ; ces efforts visent également à intégrer la jalousie dans un dialogue commun aux deux amants, au lieu de la laisser s’exercer dans la violence de la solitude. Elles proviennent des passions elles-mêmes et de la connaissance que celles-ci nous donnent sur nos buts, sur ce qui compte vraiment.

Certes, ces deux efforts narratifs pour modeler la jalousie et lui donner une forme acceptable, ou bien pour l’empêcher de naître, n’ont ici de vocation qu’interpersonnelle ou morale, et non politique. Ce sont les caractéristiques et le contexte de chacune de ces histoires singulières (le tempérament de Julie, les rapports de Chéri et Léa) qui ont rendu ces issues possibles. De telles solutions ne pourraient être transposées dans une sphère plus large, et ne sauraient être généralisées. En ce sens, ces efforts s’intègrent davantage dans une visée morale perfectionniste, que dans une visée politique. Il n’en reste pas moins que l’articulation avec une morale est présente dans l’exemple de Chéri et que l’articulation avec une société donnée est présente dans l’exemple de Julie et Saint-Preux : ce n’est pas par hasard que les manifestations de la jalousie engagent dans les deux cas plus qu’une relation entre deux amants, mais doivent aussi trouver place dans le rapport à autrui.

Dans ces deux cas, on trouve autre chose que la violence et la brutalité que Martha Nussbaum semble considérer comme indissociables de la jalousie ; on trouve bien plutôt une réflexion sur la légitimité d’éprouver une jalousie et d’essayer d’en éviter la brutalité. Et s’il est clair que les réserves de Martha Nussbaum concernant la légitimité qu’il y a à citer la jalousie comme circonstance atténuante dans les cas de violence passionnelle touchent la question de la légalisation d’une violence masculine, on peut remarquer que chez Colette, c’est l’homme, Chéri, fût-il féminisé dans le roman, qui suggère à Léa une voie pour éviter la violence de sa jalousie.

Une double question avait été posée au départ sur la jalousie : est-elle privée, et est-elle légitime ? Il est apparu que ces deux questions sont liées. Comprendre dans quelle mesure elle n’est que partiellement privée oriente le regard que l’éthique porte sur elle. Une connaissance littéraire de la jalousie montre en outre qu’elle peut s’accorder à la morale et aux exigences de la société dans une entreprise perfectionniste.

par Gabrielle Radica

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Voir Martha Nussbaum, La Connaissance de l’amour (1990), trad. Solange Chavel, Paris, Cerf, 2010 ; Upheavals of Thought. The Intelligence of Emotions, Cambridge, Cambridge University Press, 2001.

[2] Voir Poetic Justice, Boston, Beacon Press, 1995 ; Hiding from Humanity. Shame, Disgust and the Law, Princeton & Oxford, Princeton University Press, 2004.

[3] Voir Poetic Justice, p. 99, ouvrage dont l’ambition est de montrer qu’une telle capacité empathique des juges pourrait se développer par la lecture des romans. Voir aussi les toutes premières pages de Hiding from Humanity, qui offrent des exemples frappants de recours aux émotions lors de procès américains contemporains.

[4] La citation de Proust placée en exergue du livre (Upheavals of Thought, op. cit., p. VII), présente simplement la jalousie comme un des aspects et un des effets de l’amour chez Charlus.

[5] La Connaissance de l’amour, op. cit., p. 80, 84, 246.

[6] Upheavals of Thought, op. cit., chap. 4, « Emotions and infancy », p. 174 sq.

[7] Hiding from Humanity, op. cit., p. 15 : « On the other hand, one could argue that jealousy is always suspect, always normatively problematic as a basis for public policy (however inevitable or even at times appropriate in life) because it is likely to be based on the idea that one is entitled to control the acts of another person, an idea reinforced by centuries of thought that have represented women as men’s property ».

[8] Voir Martha Nussbaum, « Constructing love, desire and care », dans D. Estlund & Martha Nussbaum (dir.), Sex, Preference and Family. Essays on Law and Nature, New York, Oxford University Press, 1997, p. 17-43, p. 18.

[9] Dans Hiding from Humanity, Martha Nussbaum reconnaît l’existence d’une norme de la peur raisonnable qui permet de justifier la catégorie de meurtre en légitime défense par exemple ; elle critique en revanche le recours à l’idée d’un « dégoût normal », standard, sur lequel on pourrait fonder la condamnation de l’homosexualité. Par là, elle montre les limites de l’application du principe de non-nuisance de Mill : se voir mis en danger est incomparable avec le fait d’être « dégoûté » par les pratiques sexuelles d’autrui.

[10] Sigmund Freud, « De quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité », Revue française de psychanalyse, 1932, vol. V, n° 3, p. 391-401.

[11] La Connaissance de l’amour, op. cit., p. 387-423.

[12] Euripide, Médée, tome I, Paris, Les Belles Lettres, 1956, trad. Louis Méridier, p. 147

[13] Ibid., p. 153.

[14] Ibid.

[15] Sur la Médée de Sénèque, voir Nussbaum, The Therapy of Desire, op. cit., chapitre 12, « Serpents in the Soul : A Reading of Seneca’s Medea », p. 439-483, p. 441 : « What does this awful nightmare have to do with us ? Seneca’s claim is that this story of murder and violation is our story – the story of every person who loves […]. Medea’s problem is not a problem of love per se, it is a problem of inappropriate, immoderate love ». Et dans la note de la page 441, Martha Nussbaum précise que le chœur adopte une position modérée et aristotélicienne sur les passions, position qui suppose que l’on doit pouvoir éprouver les passions en général et l’amour en particulier dans un cadre vertueux, tandis que l’histoire de la folie de Médée représente la méfiance stoïcienne vis-à-vis de la possibilité de modérer ses passions, notamment l’amour.

[16] Colette, Chéri, Œuvres, 4 vol., Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 1984-2001, t. II, p. 717-828.

[17] Ibid., p. 722.

[18] Ibid., p. 760 sq.

[19] « Soudain un malaise, si vif qu’elle le crut d’abord physique, la souleva, lui tordit la bouche, et lui arracha, avec une respiration rauque, un sanglot et un nom : “Chéri !”. Des larmes suivirent, qu’elle ne put maîtriser tout de suite. Dès qu’elle reprit de l’empire sur elle-même, elle s’assit, s’essuya le visage, ralluma la lampe », Ibid., p. 760.

[20] Ainsi, prenant sa température après une crise : « Trente-sept. Donc ce n’est pas physique. Je vois. C’est que je souffre. Il va falloir s’arranger », p. 761.

[21] Ibid., p. 761 : « “Je crois que j’étais folle, tout à l’heure. Je n’ai plus rien.” Mais un mouvement de son bras gauche, involontairement ouvert et arrondi pour recevoir et abriter une tête endormie, lui rendit tout son mal et elle s’assit d’un saut ».

[22] Ibid., p. 823.

[23] Ibid., p. 825. Certes elle nuance ensuite le jugement de Chéri, mais cette nuance est encore une façon d’accepter cette perspective morale proposée par Chéri : « Si j’avais été la plus chic, j’aurais fait de toi un homme, au lieu de ne penser qu’au plaisir de ton corps, et au mien. La plus chic, non, non, je ne l’étais pas, mon chéri, puisque je te gardais ».

[24] Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse, Partie II, lettre XXVII, Œuvres complètes, éd. Raymond Gagnebin, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 1959-1995, 5 vol., t. II.

 

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