Paroles de Soviétiques

vendredi 7 février 2014, par Jean-Baptiste Mathieu

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A propos de : Svetlana Alexievitch, La Fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement, traduit du russe par Sophie Benech, Arles, Actes Sud, 2013.

Nous ne la connaîtrons pas autrement que comme la mère d’Olessia Nikolaïeva, sergent de la milice – la police russe. Elle est née, a grandi, a vécu dans un pays désormais disparu : l’URSS, mais qui reste, à l’en croire, le sien : « Je suis une Soviétique » (La Fin de l’homme rouge, p. 484). Sa fille est morte à 28 ans dans une guerre menée par un autre pays, la Russie : d’un coup de feu, le 11 novembre 2006, alors qu’elle était en mission en Tchétchénie. Suicidée, officiellement – ma is la mère d’Olessia n’a jamais cru à la version des autorités. Et tandis qu’elle raconte ses efforts pour que soit rétablie et reconnue la vérité : Olessia non pas suicidée, mais abattue par des collègues dont elle ne voulait pas couvrir les trafics, elle exprime toute sa souffrance, toute sa colère de vivre dans la Russie contemporaine – et son désarroi : « Avant, je comprenais notre vie... la façon dont nous vivions... Mais maintenant, je n’y comprends plus rien... plus rien du tout... » (p. 501).

Ces mots de la mère d’Olessia Nikolaïeva auraient pu servir d’épigraphe aux nombreux témoignages dont se compose La Fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement, le dernier ouvrage traduit en français de la journaliste Svetlana Alexievitch [1]. Distribués entre deux parties, « La consolation par l’apocalypse », qui couvre la période 1991-2001, et « La fascination du vide », qui couvre la période 2002-2012, ces témoignages rendent compte de la réaction des acteurs ordinaires du « drame socialiste » (p. 17) à la disparition de l’URSS et l’émergence de la Russie contemporaine – ou, pour le dire autrement, de la réaction de « l’homme soviétique » à la substitution d’un autre monde au sien. Car, affirme d’emblée Svetlana Alexievitch, il a bien existé, il existe encore un « homme soviétique » : « Le communisme avait un projet insensé : transformer l’homme « ancien », le vieil Adam. Et cela a marché...C’est peut-être la seule chose qui ait marché. En soixante-dix ans et quelques, on a créé dans le laboratoire du marxisme-léninisme un type d’homme particulier, l’Homo sovieticus  » (Ibid.). Cet Homo sovieticus n’est peut-être pas celui que les apprentis démiurges marxistes-léninistes avaient rêvé voir naître dans leurs éprouvettes ; c’est tout simplement, comme la mère d’Olessia Nikolaïeva, un individu né en URSS, éduqué, formé, socialisé dans et par les institutions de l’URSS, marqué par l’histoire de l’URSS. L’amener à parler, comme le fait Svetlana Alexievitch, sur la fin de sa patrie soviétique et son remplacement par l’actuelle Russie, nous permet de faire sa connaissance – et c’est là tout l’intérêt de La Fin de l’homme rouge. Précisons-le d’emblée : à l’inverse des images que sa patrie perdue aimait à donner des siens, Homo sovieticus n’est pas fait d’un bloc.

Avant d’en venir plus précisément à ce que l’homme soviétique nous dit de lui-même, il faut dire un mot de la manière dont Svetlana Alexievitch conçoit son travail. Journaliste de formation, elle se définit comme un écrivain, définit son approche du monde comme littéraire : « La civilisation soviétique... Je me dépêche de consigner ses traces. Des visages que je connais bien. Je pose des questions non sur le socialisme, mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse. Sur la musique, les danses, les coupes de cheveux. Sur les milliers de détails d’une vie qui a disparu. C’est la seule façon d’insérer la catastrophe et d’essayer de raconter quelque chose. De deviner quelque chose. Je n’en finis pas de m’étonner de voir à quel point une vie humaine ordinaire est passionnante. Une quantité infinie de vérités humaines... L’histoire ne s’intéresse qu’aux faits, les émotions, elles, restent toujours en marge. Ce n’est pas l’usage de les laisser entrer dans l’histoire. Moi, je regarde le monde avec les yeux d’une littéraire et non d’une historienne. Je suis étonnée par l’être humain... » (p. 21-22). Le regard littéraire, par opposition au regard historien (quelque peu caricaturé), aborderait l’histoire « par en bas », par la vie et les expériences des individus les plus ordinaires. De fait, à l’exception d’un haut fonctionnaire du Kremlin, qui témoigne anonymement, aucune des personnes dont Svetlana Alexievitch rapporte les propos n’appartient au sérail soviétique. Certes, l’un des « personnages » de La Fin de l’homme rouge n’est autre que le maréchal de l’Union Soviétique Sergueï Fiodorovitch Akhromeïev, mêlé au putsch d’août 1991 contre Gorbatchev, et qui finit par se donner la mort. Mais Svetlana Alexievitch n’a pas recueilli le témoignage d’Akhromeïev. Elle a recueilli des témoignages à propos d’Akhromeïev – deux séries d’« entretiens sur la Place Rouge » menés en 1991 et 1997, les propos du haut fonctionnaire du Kremlin – qu’elle a mêlés à des extraits du rapport d’enquête sur la mort du maréchal et des coupures de presse, faisant ainsi parler, au sujet et à partir de l’Homo sovieticus exemplaire qu’était le maréchal, diverses incarnations moins exposées de cet homme soviétique. Le traitement de l’histoire d’Akhromeïev met en évidence le souci de la composition à l’œuvre dans La Fin de l’homme rouge, ainsi que le travail de Svetlana Alexievitch à partir des témoignages qu’elle a recueillis. J’ai mentionné plus haut les deux grandes parties du livre de Svetlana Alexievitch. Chacune d’entre elle comporte dix « histoires » : « Dix histoires dans un intérieur rouge » pour la première partie, « Dix histoires au milieu de nulle part » pour la seconde partie. Elles sont l’une et l’autre précédées d’une série de propos allant de quelques lignes à une ou deux pages, ayant pour titre « Tiré des bruits de la rue et des conversations de cuisine ». Une histoire peut être le témoignage d’une seule personne, ou de plusieurs. On y entend rarement Svetlana Alexievitch, dont les questions, à l’inverse de la pratique journalistique la plus courante, sont absentes de La Fin de l’homme rouge, que son éditeur qualifie justement de polyphonique. Le livre est conçu pour que nous écoutions les voix, diverses, de l’homme soviétique – et elles seules. Les voix que nous fait entendre La Fin de l’homme rouge sont elles-mêmes habitées d’autres voix : celles d’un père, d’un grand-père, d’une grand-mère, qui nous font remonter le cours de l’histoire soviétique jusqu’à la période stalinienne et la guerre civile, et donnent au livre de Svetlana Alexievitch une saisissante profondeur temporelle.

Que nous disent-elles donc, ces voix soviétiques à l’écoute desquelles Svetlana Alexievitch nous convie ? Qu’expriment-elles ? D’abord, une insatisfaction profonde, le sentiment d’une perte – en somme, le « désenchantement » dont parle le sous-titre de La Fin de l’homme rouge. Ce sentiment de perte est bien évidemment ressenti par les interlocuteurs de Svetlana Alexievitch qui revendiquent leur fidélité envers l’URSS et le communisme, et considèrent avec mépris le matérialisme de la nouvelle Russie substituée à leur patrie soviétique et son idéal égalitaire. C’est le jugement d’un témoin anonyme : « Au lieu d’une Patrie, on a un immense supermarché. Si c’est ça la liberté, alors je n’en ai pas besoin ! » (p. 34). C’est aussi le point de vue d’Éléna Iourevna S., « troisième secrétaire du comité régional du Parti » : « Ce n’est pas sur la liberté qu’on s’est précipités, c’est sur les jeans » (p. 63). La liberté dont ils attribuent le désir à ceux qui ont soutenu l’action de Gorbatchev et la résistance d’Eltsine au putsch raté de 1991, le désir de cette liberté, apparaissent, dans leurs propos, comme une escroquerie : le désir de liberté était en fait désir de consommation – pire, la liberté se confond avec la consommation. Comment peut-on préférer la vie de consommateur à la vie pour un idéal ? Pour une patrie puissante, respectée, crainte ? « Personne ne pourra jamais me convaincre que la vie nous est donnée uniquement pour manger de bons petits plats et pour dormir » (p. 120) déclare Margarita Pogrebitskaïa, médecin, qui se souvient avec nostalgie des défilés militaires du 7 novembre sur la place Rouge, commémorant la révolution bolchevique.

Mais il n’est guère besoin de se dire encore et toujours communiste pour juger sévèrement le matérialisme de la Russie post-soviétique. L’une des interlocutrices de Svetlana Alexievitch, qui définit le mensonge comme la caractéristique du « monde soviétique » : « Quelqu’un est debout sur une tribune, il ment, tout le monde applaudit, mais tout le monde sait qu’il ment, et lui, il sait qu’on le sait » (p. 186), décrit ainsi le « moment » gorbatchevien : « Bref, encore une révolution… Mais celle-là, avec des buts bien terrestres : un bungalow et une voiture pour tout le monde. Ce n’est pas un peu mesquin pour un être humain ? » (p. 189). Le « désenchantement », pour reprendre le terme employé par Svetlana Alexievitch, touche également les soutiens de Gorbatchev, les manifestants d’août 1991 contre les putschistes du Kremlin, ceux qui avaient rêvé dans l’espace de liberté qu’étaient leurs cuisines, en lisant, en discutant, d’un autre régime que le régime soviétique. A chacun sa révolution perdue.

Un autre aspect marquant des témoignages recueillis par Svetlana Alexievitch, c’est l’empreinte profonde laissée dans l’esprit de ses interlocuteurs par l’expérience, directe ou indirecte, de la violence : violence de la Révolution de 1917, de la seconde guerre mondiale, de la répression et des camps, et par le sentiment d’avoir vécu dans une société disciplinaire et perpétuellement mobilisée. Marina Tikhonovna Issaïtchik le résume ainsi : « On a passé toute notre vie dans des casernes, dans des dortoirs, des baraquements » (p. 109) ; Olga Karimova lui fait écho : « La guerre et la prison – ce sont les deux mots les plus importants de la langue russe » (p. 255) – et « prison », ou plutôt « camp », est le mot le plus important du témoignage d’Olga Karimova. Elle y raconte sa vie avec son second époux, Gleb, un rescapé du système concentrationnaire soviétique : « Il avait vécu dans les camps depuis l’âge de seize ans jusqu’à presque trente ans. Vous pouvez faire le compte… » (p. 259-260). Au fil de son récit s’accumulent des détails, des images de la vie dans les camps, et aussi de la manière dont la vie dans les camps continue de façonner la conduite d’un homme, une fois qu’il en est sorti : « … Tenez, cette panetière… Dès qu’il voyait du pain, il se mettait à le manger, méthodiquement. Quelle que soit la quantité. On ne peut pas laisser du pain. La ration de pain, c’est sacré. Et il mangeait, il mangeait tout ce qu’il y avait. Je n’ai pas compris tout de suite… » (p. 253). La vie qu’Olga Karimova mène avec Gleb lui rappelle celle menée par sa mère avec son père, après la victoire de 1945 : « Si ma mère a été heureuse ? Mon père est revenu de la guerre en 1945, épuisé et détruit. Malade de ses blessures. […] Après le retour de mon père, maman pleurait souvent. Les vainqueurs ont mis des années à reprendre une vie normale. À se réhabituer » (p. 254). Pour Olga Karimova, la vie de sa mère et sa propre vie sont emblématiques de la vie des femmes russes, dont le destin est de prendre soin d’hommes « tous traumatisés, soit par la guerre, soit par la prison. Par les camps », ou bien, à présent, par « l’effondrement d’un empire » (p. 255) – guère avare en traumatismes.

Si « camp » est le terme le plus important du récit d’Olga Karimova, « guerre » pourrait bien être celui du récit, particulièrement poignant, de la mère d’Igor Poglazov, collégien suicidé à l’âge de quatorze ans. Elle s’accuse de l’avoir éduqué dans une culture martiale, de la guerre, de l’héroïsme, et de la mort : « Je lui offrais des jouets « guerriers » : un tank, des petits soldats de plomb, un fusil de sniper… C’était un garçon, il devait devenir un soldat ! […] Je ne sais pas pourquoi, cela paraissait normal, cela ne faisait peur à personne. Pourquoi ? On se préparait psychologiquement à la guerre. « Si demain la guerre éclate, si demain il faut partir… » Je ne vois pas d’autre explication. Je n’en ai pas d’autre » (p. 172). Elle se présente elle-même comme une héritière, et une victime, de cette éducation, dispensée par sa propre mère, « de la génération des intellectuels d’avant-guerre » (p. 174). Un jour de grande douleur, elle lui lance à la figure : « Tu es un monstre, avec tes théories à la Tolstoï ! Et tu as élevé des monstres comme toi ! Qu’est-ce que tu nous as répété toute notre vie ? Qu’il fallait vivre pour les autres… pour une grande cause… Se jeter sous un tank, brûler vif dans un avion pour sa Patrie. Les roulements de tambour de la révolution, une mort héroïque… La mort était toujours plus belle que la vie. Nous sommes des monstres et des dégénérés ! Et j’ai élevé Igor comme ça. Tout ça, c’est de ta faute ! » (Ibid.). Bien sûr, qui saura jamais si le suicide d’Igor est la conséquence de la culture martiale et sacrificielle que se plaisait à lui transmettre sa mère, et qu’elle dit avoir reçu de la sienne ? Ce qui importe ici, c’est que la mort de son fils conduit la mère d’Igor à prendre conscience de cette culture, à tenter de la comprendre – et, grâce au truchement de Svetlana Alexievitch, à nous en communiquer la prégnance dans la patrie d’Homo Sovieticus.

L’empreinte de la guerre – la seconde guerre mondiale, la « Grande guerre patriotique » –, et celle de la peur, se font également sentir dans le récit de la fin et des funérailles de l’ancien combattant Timérian Zinatov. Celui-ci, « l’un des héroïques défenseurs de la forteresse de Brest-Litovsk qui a subi le premier choc de l’assaut des troupes hitlériennes au matin du 22 juin 1941 » (p. 222), selon les termes des journaux, s’est donné la mort sur les lieux mêmes de son fait d’arme, pour échapper à la misère et l’indignité dans lesquelles la nouvelle Russie le condamnait à vivre. À ses obsèques, ses camarades se rappellent la guerre, échangent leurs points de vue sur l’état de la Russie. Les déclarations martiales et définitives sont bientôt submergées par les souvenirs de la peur, celle des cadres du régime soviétique autant que des Allemands, des violences de toutes sortes vues, endurées, commises – en particulier sur les Juifs. Svetlana Alexievitch a recueilli le témoignage détaillé de l’un de ces hommes. Il commence ainsi : « J’ai passé toute ma vie au garde-à-vous. Sans oser ouvrir la bouche. Maintenant, je vais parler… » (p. 231).

Observons, pour conclure sur ce point, que la violence ne disparaît pas, loin s’en faut, de la vie des interlocuteurs de Svetlana Alexievitch avec la fin de l’Union Soviétique. Ce n’est plus la violence institutionnalisée de l’ancien régime, de la patrie disparue, mais la violence plus « anarchique » libérée par leur décomposition : celle du gangstérisme, des sécessions aux frontières de la Russie, de la guerre en Tchétchénie et du terrorisme à Moscou, de la chasse aux immigrés caucasiens. L’histoire offre aux héritiers d’Homo Sovieticus de quoi faire, à leur tour, provision de souvenirs de violence.

La tension, qui traverse La Fin de l’homme rouge – la première partie du livre tout particulièrement –, entre la nostalgie de l’idéalisme soviétique, et la mémoire de la violence soviétique, se manifeste avec acuité dans certains témoignages, où le souvenir de la répression, parfois vécue par le témoin ou l’un de ses proches, vient comme fissurer les professions de foi communistes les plus catégoriques. C’est l’un des aspects les plus saisissants du livre de Svetlana Alexievitch. La fissure dans la profession de foi apparaît ainsi dans le témoignage, dont j’ai déjà parlé plus haut, d’Éléna Iourevna. Celle-ci rapporte comment, après l’échec du putsch contre Gorbatchev, elle se fait insulter par un directeur d’école, jusque-là communiste impeccable : « « C’est fini pour vous ! Vous allez devoir répondre de tout ! À commencer par Staline ! » J’en ai eu le souffle coupé…Il me disait ça à moi ? Moi, dont le père avait été dans les camps… […] Je n’ai jamais aimé Staline. Mon père lui avait pardonné, mais pas moi. Je ne lui ai pas pardonné… » (p. 86). L’accusation de stalinisme fait aussitôt affleurer, dans les propos d’Éléna Iourevna, la part de son expérience la plus difficilement assimilable par sa foi communiste : les années de camp de son père, sa propre détestation de Staline. Ensuite, elle évoque son expérience de « présidente de la commission régionale pour la réhabilitation des victimes des répressions politiques » (Ibid.), qui l’a conduite à se plonger dans les archives du KGB : « Je passais des nuits entières à lire, à feuilleter d’énormes dossiers. Honnêtement, très honnêtement… J’en avais les cheveux qui se dressaient sur la tête. Le frère dénonçait son frère, le voisin dénonçait son voisin… Ils s’étaient brouillés à cause d’un potager, d’une pièce dans un appartement communautaire. Quelqu’un avait chanté à un mariage : « Merci à Staline le Géorgien, pour nos vestes en peau de chien ! », et cela avait suffi. D’un côté, le pouvoir broyait les êtres humains, mais d’un autre côté, les gens ne se faisaient pas de cadeaux entre eux. Ils ne demandaient que ça… » (p. 87). « D’un côté, le pouvoir… mais d’un autre côté, les gens… » : en parcourant les archives du KGB, autant que la violence de l’ordre soviétique, c’est la méchanceté des hommes qu’Éléna Iourevna semble avoir découverte – et la méchanceté des uns vient en quelque sorte balancer la violence de l’autre. Plus loin, elle cite son père – rescapé des camps : « Je me souviens, mon père disait toujours : "On peut survivre au camp, mais pas aux êtres humains" » (Ibid.).

Dans les propos de Vassili Petrovitch N., « membre du Parti communiste depuis 1922 », la profession de foi communiste est plus virulente, plus radicale que chez Éléna Iourevna, et la violence observée, infligée, subie, plus sauvage, plus impitoyable également. À la fin de son témoignage, Vassili Petrovitch, communiste indéfectible dont l’épouse est morte dans un camp, qui a lui-même connu les camps, invective les Russes d’après la fin du communisme, dont il sent, sur lui et les vieux croyants comme lui, le regard réprobateur : « Vous croyez que le communisme, cette plaie, comme on dit aujourd’hui dans les journaux, nous est arrivé d’Allemagne dans un wagon plombé ? Foutaises ! Le peuple s’était soulevé. Il n’a jamais existé, cet « âge d’or » du temps des tsars dont on nous parle aujourd’hui. C’est des histoires, tout ça ! Et aussi le fait qu’on nourrissait l’Amérique avec notre blé, et qu’on décidait des destins de l’Europe. Le soldat russe mourait pour tout le monde, ça, c’est vrai ! Mais pour ce qui était de sa vie… Dans ma famille, on avait une paire de bottes pour cinq enfants. On mangeait des pommes de terre avec du pain, et l’hiver, sans pain. Juste des patates… Et vous demandez d’où sont sortis les communistes ? (p. 219-220). C’est l’ultime justification de toute une vie obstinément communiste, aussitôt suivie, micro coupé, de son aveu le plus terrible. Alors qu’il avait quinze ans, et qu’il était komsomol, il a dénoncé son oncle maternel Sémione, qui cachait du blé, à des soldats de l’Armée rouge en quête de nourriture. Nuitamment, il a mené les soldats, dans la forêt, jusqu’aux cachettes du blé : « Au matin, j’ai été réveillé par les cris de ma mère : la maison de Sémione était en feu. Lui, on l’a retrouvé dans la forêt, les soldats l’avaient découpé en morceaux avec leurs sabres » (p. 220). La mère de Vassili Petrovitch s’est séparé de lui. Son témoignage se termine dans les larmes, et par ces mots : « Je veux mourir communiste. C’est mon dernier souhait... » (Ibid.) – que lui resterait-il, autrement, de sa vie ?

De la lecture de La Fin de l’homme rouge, je suis ressorti, d’une certaine manière, perplexe et partagé comme Homo sovieticus – mais pour d’autres raisons. Il est difficile de ne pas être accablé par la violence multiforme et durable qu’évoquent nombre de témoignages recueillis par Svetlana Alexievitch, et de ne pas sympathiser même avec ceux qui en furent à la fois les auteurs et les victimes. Il est difficile, également, de ne pas s’agacer de la nostalgie de l’Union Soviétique qu’expriment certains des interlocuteurs de Svetlana Alexievitch. Il est difficile, enfin, d’accepter que les explications d’un siècle d’histoire russe données par des Russes – et par Svetlana Alexievitch elle-même – ressemblent tant à ce que l’on pourrait considérer comme des clichés culturalistes dignes de M. de Norpois ou des Mémoires du général de Gaulle : les Russes veulent un maître, les Russes sont dans la souffrance comme des poissons dans l’eau, etc. Mais il est possible que ma perplexité ne soit que la manifestation du regret que l’histoire des peuples ne puisse s’écrire en noir et blanc. Il me faut alors remercier Svetlana Alexievitch pour sa leçon de complexité historique et politique [2].

par Jean-Baptiste Mathieu

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Elle est notamment l’auteur des Cercueils de Zinc, qui traite de la guerre d’Afghanistan, publié en 1990 chez Christian Bourgois, et de La Supplication. Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse, publié en 1998 chez Jean-Claude Lattès. Pour en savoir davantage sur Svetlana Alexievitch, on pourra lire son portrait en dernière page du Monde des livres daté du 4 octobre dernier.

[2] Cette conclusion m’a été inspirée par une conversation avec mon collègue Sylvain Dufraisse, spécialiste d’histoire soviétique, rapportant un jour la perplexité de ses élèves de terminale devant la possibilité qu’on puisse vivre dans l’Allemagne d’aujourd’hui et regretter la RDA.

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