Réseaux d’éducation prioritaires : La « refondation » se tromperait-elle de cible ?

mercredi 5 mars 2014, par Patrick Savidan

Thèmes : Justice sociale | Education

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L’éducation, en France, a son code. Celui-ci déploie, au niveau réglementaire, l’ensemble des dispositions qui visent l’organisation du système éducatif français. On y trouve les principes généraux de l’éducation, et les règles présidant au fonctionnement de l’administration, des enseignements scolaires, des enseignements supérieurs et des personnels. Et d’abord, ce chapitre 1er, du titre premier, du livre premier de la première partie, au tout début donc, ce premier chapitre qui énonce, avec toute la pompe et la résolution qui conviennent, que « l’éducation est la première priorité nationale » et que « le service public de l’éducation […] contribue à l’égalité des chances ». Phrase piégeuse s’il en est. En effet, s’il est vrai que le service public de l’éducation est nécessairement ce qui contribue à l’égalité des chances, alors le « service public de l’éducation » n’est pas service public de l’éducation, « l’école » n’est pas l’école, le collège et le lycée ne sont pas davantage ce qu’ils prétendent être, les profs ne sont pas profs et le ministre de l’éducation n’est ministre de rien, il n’est donc pas ministre.

On ne plaisante pas avec les définitions. Ni avec les statistiques, ni avec les rapports publics (français, européen et autres) qui, au fil de leur livraison, constatent que la France est, en matière d’éducation, un des pays de l’OCDE les plus inégalitaires qui soient. Comme la Cour des comptes le rappelait à juste titre, dans un référé adressé le 11 juillet 2012, au « ministre de l’éducation », Vincent Peillon, et au « Premier ministre », Jean-Marc Ayrault, les enquêtes PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) constatent avec une sidérante régularité que la France se situe dans les derniers rangs des pays de l’OCDE pour ce qui concerne l’égalité des chances ; échec répété que l’on mesure par l’écart persistant entre les résultats des élèves de statuts sociaux favorisés et défavorisés.

Le « système éducatif » n’est bien sûr pas seul responsable de cette injustice sociale. Il y participe cependant activement pour des raisons multiples. Certaines sont fort complexes et appelleraient une réflexion courageuse sur les conditions requises pour une mise en oeuvre de la réforme pédagogique nécessaire ; d’autres sont nettement plus simples et commencent avec l’évidente question des moyens. La Cour des comptes, à cet égard, observait en 2012 une troublante « absence de corrélation entre les difficultés scolaires constatées sur le terrain et les moyens d’enseignement alloués par le ministère de l’éducation nationale, voire même parfois des situations paradoxales, dans la mesure où des établissements confrontés à un échec scolaire important peuvent être moins dotés que des établissements qui ont des taux de réussite plus élevés » (Référé 64421, du 11 juillet 2012). Ces observations s’accordent avec celles que faisait un prérapport de cette même Cour des comptes (Les inégalités territoriales et l’égalité des chances dans l’éducation nationale [1]), où l’on apprenait, entre autres, que l’Etat dépensait 47 % de plus pour former un élève parisien qu’un élève des académies de Créteil ou Versailles, 51 % de plus pour former un Parisien qu’un Niçois.

Le ministère de l’éducation nationale a lancé en janvier 2014 une réforme de l’éducation prioritaire dont l’objectif est d’enrayer cette sinistre mécanique. Parallèlement à une remobilisation forte et légitime sur les apprentissages fondamentaux au niveau du primaire, est ainsi annoncé un soutien plus marqué aux établissements affrontés aux plus importantes difficultés, classés désormais Réseaux d’éducation prioritaire (REP) [2], selon un plan qui, si l’on en croit le ministère, devrait coûter entre 300 et 400 millions d’euros, mais devra être réalisé sans rallonge budgétaire, par simple « redéploiement » donc.

Déjà, là, le bât blesse et des critiques se font entendre : la mise en œuvre de cette réforme ambitieuse se fait dans une certaine opacité ; l’application des critères (taux de boursiers, hétérogénéité sociale, revenu des parents d’élèves, catégories socioprofessionnelles,…) en fonction desquels sont choisis les établissements des futurs REP est – toujours pour des questions de seuils –contestée, et les informations remontant des académies indiquent que des volumes d’heures sont retirés à des établissements classés ZEP, sans qu’aucun critère démographique ne le justifie, pour être versés dans l’escarcelle des REP.

Déjà problématique en soi, cette mise en œuvre, avec ses perdants et ses « gagnants », ne saurait cependant dissimuler une difficulté plus grande encore. Nous en savons désormais très long sur l’échec des politiques éducatives et les insuffisances des dispositifs d’éducation prioritaire. Nous pourrions formuler la chose autrement, et parler de faillite des politiques de ciblage en matière d’éducation. Ne devrions-nous pas dès lors nous étonner que soient reconduites, dans des termes plus radicaux encore, des politiques qui échouent depuis 1981, année de leur mise en place en France ? D’où vient cette conviction qu’un ciblage plus resserré des moyens (avec les cruels problèmes de seuils que cela pose immanquablement) peut constituer une solution aux problèmes sur lesquels les précédentes politiques de ciblage liées aux ZEP ont toujours buté ?

A cela, on pourrait rétorquer que n’ont jamais été véritablement alloués aux politiques ciblées les moyens que celles-ci nécessitaient et qu’il serait temps de le faire. Cela procède, me semble-t-il, d’une erreur massive de perspective. Il faut reconnaître que le ciblage dont les ZEP ont jusqu’ici bénéficié est très limité sur le plan des ressources budgétaires et qu’il n’est clairement pas à la hauteur des enjeux sur son versant pédagogique. Ce constat ne doit cependant pas nous faire oublier l’essentiel : parallèlement aux effets inégalitaires produits par le secteur éducatif privé, la France pratique, et depuis fort longtemps, une autre politique de ciblage dans le secteur public, qui, pour sa part, est tout à fait considérable par l’ampleur des ressources qu’elle mobilise et par les conséquences qu’elle entraîne.

L’histoire de notre système éducatif est, de fait, l’histoire d’un ciblage réussi, celui des moyens, des structures, des conceptions et des méthodes pédagogiques au bénéfice des élèves des familles les plus favorisées [3]. Contrairement au ciblage mis en place pour les élèves défavorisés – qui, répétons-le, mobilise des proportions infimes du budget Éducation de l’État et des collectivités locales et ne facilite pas vraiment les initiatives pédagogiques développées sur le terrain – il est économiquement tout à fait conséquent et donne, sur le plan de la réussite socio-scolaire, les résultats que l’on sait. En ce sens, il est efficace. Personne ne songera évidemment à dire que cette efficacité rime avec équité.

Le Président Hollande s’était engagé à faire de l’éducation une priorité nationale, et l’on pouvait alors croire qu’il entendait ainsi assumer quelque chose de cette exigence démocratique qui, comme le philosophe américain John Dewey l’affirmait justement, nous conduit à juger de la valeur de tout dispositif social, et en particulier du système éducatif, en fonction de ses effets pour les individus et la société dans son ensemble : « Ce dispositif est-il favorable à l’épanouissement ? demandait-il. Jusqu’à quel point ? Est-il favorable à l’épanouissement de quelques-uns au détriment des autres ou bien de façon homogène et équitable [4] ? ». Avec les réponses que ce gouvernement nous donne, nous sommes encore bien loin du compte : la « refondation de l’école » proposée serait bien inspirée de ne pas se tromper de cible. Les écarts les plus significatifs ne se situent pas vraiment entre les établissements des ZEP et ceux des futurs REP, mais entre les établissements ayant des défis éducatifs relativement lourds à relever et les autres. Si arbitrage, il doit y avoir, c’est donc bien plutôt du côté des Zones d’éducation privilégiées qu’il conviendrait de se tourner. Et si refondation il doit y avoir vraiment, c’est peut-être moins par la multiplication des labels et le renforcement des logiques de territorialisation qu’elle pourrait finalement passer, que par une réforme pédagogique d’ensemble et une attention accrue à la spécificité de chaque établissement, ainsi qu’aux besoins correspondant à sa mission et aux projets qui lui donnent forme.

par Patrick Savidan

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Pour citer cet article :

Notes

[1] http://www.lemonde.fr/societe/artic...

[2] http://www.education.gouv.fr/cid187...

[3] Par rapport à l’évolution de l’écart dans l’allongement de la durée des études, voir l’article du sociologue Pierre Merle, « A qui profitent les dépenses éducatives ? », sur le site de La Vie des idées (http://www.laviedesidees.fr/A-qui-p...).

[4] J. Dewey, Reconstruction en philosophie (1920), trad. fr. par P. Di Mascio, Paris, Gallimard, coll. « folio », p. 254.

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