Affaires Sarkozy

Politique et morale sont inséparables en démocratie

vendredi 11 avril 2014, par Patrick Savidan

Thèmes : démocratie

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Tribune publiée en premier lieu dans le journal Le Monde, 20 mars 2014.

Qu’est-ce qui, au juste, fait affaires ? Les écoutes de l’ancien président de la République ? Ou les exactions dont il est soupçonné ? Les deux sans doute. Difficile pour autant de les mettre sur un même plan. Difficile de considérer que les affaires pour lesquelles Nicolas Sarkozy fait l’objet d’une enquête posent un simple problème de compétence. Si les faits reprochés à l’ancien président de la République sont avérés, ils jetteraient une lumière crue sur des pratiques tout simplement illégales.

Dans le premier cas, on a un problème de compétence qui appelle des solutions d’ordre technique. Dans le second, c’est l’honnêteté des protagonistes qui est en cause. Le problème appelle donc une enquête judiciaire et le cas échéant une condamnation de cette nature. On aurait cependant tort d’en rester à la dimension judiciaire qui distingue ces affaires. Les conditions éthiques de la vie démocratique exigent que l’on aille au-delà.

Rester "aussi innocent qu’une colombe"

Ou, pour le dire autrement, les affaires Sarkozy, dans l’éventualité où les soupçons seraient confirmés, appellent une sanction morale dont on ne comprendrait pas qu’elle ne soit pas suivie d’effets politiques. Cela ne va pas de soi. On a déjà vu des politiques aller chercher dans les urnes une légitimité que l’éthique leur contestait. Pour en arriver là, il suffit que l’on admette largement qu’il est au fond légitime de séparer morale et politique.

En 1796, le philosophe allemand Emmanuel Kant avait contesté avec force le principe d’une telle séparation. S’il soulignait bien que la « politique dit : “soyez habiles comme les serpents” », c’était pour ajouter aussitôt que la morale exige en revanche, comme « condition restrictive », que l’on reste toujours « aussi innocent qu’une colombe ». Kant et les kantiens ont toujours eu le souci de ne pas se salir les mains.

On a pu y voir une forme d’idéalisme coupable, ou bien encore une manière un peu naïve de ne pas vouloir prendre au sérieux la vraie difficulté, celle qui surgit bien sûr quand, pour préserver son innocence, il faut se résoudre à renoncer à toute habileté, ou quand l’habileté recommande de plumer quelque peu la colombe qui veille ou qui sommeille.

Au nom du réalisme, parfois de l’efficacité, on y insiste : il ne faut pas confondre morale et politique. Pour justifier un tel point de vue, on se contente en général de faire-valoir que la politique renvoie au champ du pouvoir pur ; un domaine seulement soumis à des exigences d’ordre tactique, qui se préoccupe des seuls rapports de force.

La morale, de son côté, serait affaire de purs principes indiquant où résident nos devoirs et comment les accomplir. La bonne politique, autrement dit, pas plus que la bonne littérature, ne serait affaire de bons sentiments. Mais n’est-ce pas là confondre le fait et le droit ? Qu’il y ait divorce de la morale et de la politique ne signifie pas qu’il soit légitime qu’il en aille ainsi.

L’importance de l’éthique

La relation entre démocratie et éthique est beaucoup plus ambivalente qu’on fait mine parfois de le croire. Cette relation fait certes naître des problèmes – d’un côté, celui du moralisme et du paternalisme moral, de l’autre celui du relativisme moral par exemple –, mais elle fournit aussi des ressources pour tenter de les résoudre. On sait ainsi que l’importance de l’éthique réside précisément dans l’effort qu’elle organise pour identifier, critiquer ou justifier les nombreux critères sur la base desquels les citoyens sont amenés à évaluer l’action des responsables politiques. Elle nourrit notamment nos attentes en matière de reddition de comptes.

Inversement, la démocratie offre un soutien déterminant à l’éthique. En théorie et en pratique, la politique démocratique a précisément pour objectif de faire aboutir certaines discussions dont les implications sont clairement d’ordre moral. C’est le cas dans de très nombreux domaines, de la lutte contre la pauvreté, à l’usage des biotechnologies ou au droit de la famille, tous domaines où se trouvent engagées des questions relatives à des valeurs morales. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que la démocratie puisse exiger le respect de contraintes de type éthique, qui elles-mêmes sous-tendent la contrainte qu’entendent exercer les lois civiles.

C’est à ce niveau que les faits reprochés à Nicolas Sarkozy excèdent leur simple caractérisation judiciaire et tiennent de la faute morale. Ce type d’agissements déstabilise en effet la politique démocratique elle-même. La tromperie, l’absence de transparence et la manipulation sont des vices qui empêchent l’évaluation critique par les citoyens. Elles font obstacle au jugement, à tel point parfois que les citoyens peuvent ne pas même savoir qu’ils ne sont pas en position d’exercer quelque jugement critique que ce soit.

On peut éventuellement admettre que, dans certains contextes, un responsable politique puisse se salir les mains (s’il y va par exemple de la survie de milliers de personnes), mais jamais que, par des efforts de dissimulation, il contrecarre la possibilité de l’évaluation et de la reddition de comptes.

par Patrick Savidan

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