Raison publique, n° 18

Retour à la vie ordinaire


Thèmes : Nouvelle livraison de Raison publique

Date de parution : avril 2014

Editeur : Presses universitaires de Rennes
ISBN : 978-2-7535-3323-3
Nombre de pages : 258 pages.
Prix : 14 euros

Numéro téléchargeable dans son intégralité, en cliquant ici

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L’idée du retour à la vie ordinaire est doublement paradoxale. La vie ordinaire est un objet indéfinissable et étrange, dont on ne prend conscience ou connaissance qu’une fois qu’il est perdu, ou éloigné : les études réunies dans ce dossier de Raison publique décrivent ainsi différentes situations de perte ou de fuite de l’ordinaire. Ces situations sont de natures très diverses. Elles renvoient parfois à des conditions pathologiques, comme l’indique l’étude de Pascale Molinier et Lise Gaignard, "L’ordinaire tient à un fil". Cette dimension pathologique elle-même entretient des frontières troubles avec l’état dit de "santé" ou de "normalité" : nous sommes toujours tous, de façon délibérée ou non, au bord de l’extra-ordinaire, de la perte de l’ordinaire.

D’autres situations nous inscrivent dans des contextes historiques de rupture : la guerre, l’expérience de la violence, de l’exil, de l’emprisonnement. Les contributions de Sylvie Servoise ("L’“ordinaire” des camps") et de Michel Naepels ("Après toutes ces guerres") sont des réflexions sur la manière dont l’idée ou le désir d’un retour à l’ordinaire imprime sa marque dans des moments où ce retour paraît tout à fait impossible à imaginer et à réaliser. Toutes ces situations de rupture incitent à réaliser et représenter ce qui est perdu, comme objet de nostalgie : d’une normalité tenue pour acquise et invisibilisée, jusqu’au moment où elle s’effondre, et où il faut alors la réinstaurer. Elle est, comme dans les stratégies goffmaniennes de réparation, ce qui doit être visé par l’individu et les collectivités. Mais que savons-nous de la signification de la visée d’un retour à l’ordinaire ? Celle-ci s’avère difficile à démêler et complexe, ainsi que le montre la réflexion de Hourya Bentouhami sur la justice, "Qu’est-ce que réparer ? De la justice réparatrice à la réparation du bien commun." Cette visée doit faire l’objet d’une réflexion critique, car souvent indiscutée, elle s’impose au détriment d’une réelle attention aux parcours individuels, à leurs singularités et aux désirs qui les étayent. C’est ce qu’illustre l’étude de Séverine Mayol sur l’objectif de réinsertion sociale : "L’ordinaire comme commencement du travail sur soi : le cas de la prise en charge des hommes et des femmes sans domicile." La dimension critique de la réflexion est d’autant plus requise que la visée du retour à la vie ordinaire a parfois une signification politique ambivalente. C’est ce que pointe l’analyse de M. Bessone, "Le territoire national comme ordinaire de la solidarité politique : réflexions à partir du cas des roms migrants en Europe."

Dans tous ces cas, le retour à la vie ordinaire n’est pas un retour en arrière, et la rupture a mis en évidence la vulnérabilité de l’ordinaire, le fait qu’il est toujours déjà perdu ou mythologique. Il s’agirait alors de faire retour, pour reprendre une expression de Stanley Cavell, "là où l’on n’a jamais été" – d’où ce qu’il appelle "l’inquiétante étrangeté de l’ordinaire", et de la vie ordinaire comme par définition ce qui est menacé, voire inaccessible. S’approprier sa vie quotidienne devient alors un travail permanent, et c’est bien ce qu’on entend dans l’idée de ce retour. La contribution de Hélène L’Heuillet éclaire cette dimension à partir du travail mené dans le cure psychanalytique : "Le sujet de l’inconscient, une exception ordinaire ou l’ordinaire dans la cure psychanalytique."

Car savons-nous vraiment ce qu’est la vie ordinaire, ce qui nous est ordinaire ? N’y a-t-il pas là quelque chose d’à la fois évident et mystérieux ? L’ordinaire n’est pas le sens commun, car il n’a rien d’évident, et nous ne savons pas ce que c’est. Mais il y a bien un rapport entre l’ordinaire et le commun, le partagé. La vie ordinaire et tout « retour » à elle se fait par le partage d’un langage et de formes de vie.

– C’est ce que les êtres humains disent qui est vrai et faux ; et ils s’accordent dans le langage qu’ils utilisent. Ce n’est pas un accord dans les opinions mais dans la forme de vie (Wittgenstein).

La forme de vie humaine, comme le langage humain, est à la fois commune, partagée et quotidienne, structurée par la répétition.

Pour la philosophie, l’idée d’ordinaire est à la fois objet de rejet et de fascination, l’ordinaire est comme l’autre de la philosophie, ce qu’elle veut, dans son arrogance, dépasser, mais aussi ce vers quoi elle aspire, nostalgiquement, à retourner, dans la (dé)négation de notre langage ordinaire et de notre caractère ordinaire, dans la fausse évidence de nos « croyances ordinaires » ou de nos « formes de vie ». La tâche de la philosophie de l’ordinaire serait nous ramener à nous-mêmes – ramener nos mots, dit Wittgenstein, « de leur usage métaphysique à leur usage quotidien », sur terre, ramener la connaissance du monde à l’acceptation du réel, ramener aussi notre fantasme de connaissance ou de proximité d’autrui à la pratique et à la coordination sociale ordinaire – ce qui n’a rien d’aisé ni d’obvie, et fait de la recherche de l’ordinaire la quête la plus difficile qui soit, même si (précisément parce que) elle est là, à portée de n’importe qui. Des raisons d’être de cet objectif et des difficultés à l’atteindre, témoignent les contributions de Albert Ogien et de Marie Gaille, "Revenir à l’ordinaire – l’exercice de la connaissance en situation d’intervention" et "Le retour à la vie ordinaire : un enjeu épistémologique pour la philosophie morale".

Sommaire

Retour à la vie ordinaire
Dossier dirigé par Sandra Laugier et Marie Gaille

- Sandra Laugier - Introduction
- Pascale Molinier et Lise Gaignard -« L’ordinaire tient à un fil … »
- Hélène L’Heuillet – « Le sujet de l’inconscient, une exception ordinaire ou l’ordinaire dans la cure psychanalytique »
- Sylvie Servoise – « L’"ordinaire" des camps (R. Antelme, P. Levi, I. Kertész) »
- Michel Naepels – « Après toutes ces guerres »
- Albert Ogien – « Revenir à l’ordinaire – l’exercice de la connaissance en situation d’intervention »
- Marie Gaille - « Le retour à la vie ordinaire : un enjeu épistémologique pour la philosophie morale. Ce que nous apprend l’enquête éthique en contexte médical »
- Séverine Mayol – « L’ordinaire comme commencement du travail sur soi : le cas de la prise en charge des hommes et des femmes sans domicile »
- Magali Bessone – « Le territoire national comme ordinaire de la solidarité politique : réflexions à partir du cas des roms migrants en Europe »
- Hourya Bentouhami – « Qu’est-ce que réparer ? De la justice réparatrice à la réparation du bien commun »

Questions présentes

- Stephen Holmes - « Repenser le libéralisme et la Terreur »
- Johan Michel - « Le paradoxe de l’origine des institutions »
- Laura Quintana - « Démocratie, conflit, violence. Du pari conceptuel aux impasses politiques de la Marche patriotique en Colombie »

Critiques

- Jean-Baptiste Mathieu –« Quand la recherche littéraire redécouvre les émotions » (A propos de : Modernités 34. "L’émotion, puissance de la littérature ?", textes réunis et présentés par Emmanuel Bouju et Alexandre Gefen, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, 2013)
- Naël Desaldeleer – « La République n’a pas dit son dernier mot » (A propos du dossier « Neo-republicanismo », paru dans la revue Diacritica, 24/2, 2010.
- Diogo Sardinha – « Revers silencieux de la violence » (à propos de Michel Naepels, Conjurer la guerre. Violence et pouvoir à Houaïlou. Nouvelle-Calédonie), Paris, Éditions de l’EHESS, 2013.

Les contributrices et contributeurs

Co-directrices du dossier : Retour à la vie ordinaire

Sandra Laugier est Professeur de philosophie à l’Université de Paris I Panthéon Sorbonne. Directrice de l’EA Philosophies Contemporaines (EA 3562). Derniers ouvrages : Wittgenstein, Le mythe de l’inexpressivité (Vrin, 2010) et en collaboration avec Albert Ogien, Pourquoi désobéir en démocratie ? (La Découverte, 2010).

Marie Gaille est philosophe, directrice de recherche au CNRS (UMR 7219, laboratoire SPHERE) et membre du comité de rédaction de la revue Raison publique. Derniers ouvrages : Le désir d’enfant (PUF, 2011) et La valeur de la vie ( Les Belles Lettres, 2010).

Auteurs

Hourya Bentouhami est philosophe, maître de conférences à l’Université de Toulouse Le Mirail, membre de l’Equipe de Recherche sur les Rationalités Philosophiques et les Savoirs (ERRAPHIS).

Magali Bessone est philosophe, maître de conférences à l’Université de Rennes 1 et membre de l’Institut universitaire de France. Dernier ouvrage : Sans distinction de race ? (Vrin, 2013)

Naël Desaldeleer est doctorant en philosophie à l’Université de Poitiers et membre du secrétariat de rédaction de la revue Raison publique.

Lise Gaignard est psychanalyste. Elle a travaillé douze ans en psychiatrie, dans les cliniques de psychothérapie institutionnelle de la Chesnaie puis de La Borde, ensuite en maison d’arrêt et auprès de déficients profonds. Installée comme psychanalyste en ville depuis vingt ans, elle a soutenu une thèse sur la place du travail dans la cure psychanalytique.

Stephen Holmes est philosophe, professeur de droit à l’Université de New York. Dernier ouvrage : The Matador’s Cape : America’s Reckless Response to Terror (Cambridge University Press, 2007)

Hélène L’Heuillet est philosophe, maître de conférences à l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV), et psychanalyste, membre de l’EA 3559 Rationalités contemporaines et membre du comité de rédaction de la revue Raison publique. Dernier ouvrage : Aux sources du terrorisme. De la petite guerre aux attentats-suicide (Fayard, 2009).

Jean-Baptiste Mathieu est professeur agrégé de Lettres au lycée Marcel Pagnol d’Athis-Mons et membre du comité de rédaction de la revue Raison publique.

Sévérine Mayol est sociologue, chargée d’enseignement à l’Université Paris-Descartes.

Johann Miche est Professeur des Universités en science politique (Université de Poitiers) et chercheur rattaché à l’Institut Marcel Mauss (EHESS). Il est notamment l’auteur de Paul Ricoeur. Une philosophie de l’agir humain (Éditions du Cerf, coll. « Passages », 2006), de Mémoires et Histoires. Des identités personnelles aux politiques de reconnaissance (Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2005, dir.), de Dictionnaire de la pensée politique (en collaboration avec Olivier Nay et Alain Roger), Paris, Armand Colin, 2005) et de Gouverner les mémoires. Les politiques mémorielles en France (Paris, PUF, 2010). Il est également membre du conseil scientifique du Fonds Ricœur, membre du comité éditorial de Dicopo, et Co-rédacteur en chef de Etudes ricœuriennes/Ricœur studies (Pittsburgh university Press).

Pascale Molinier est Psychologue,Professeure de psychologie sociale à l’Université Paris 13 Nord et membre de l’UTRPP (Unité transversale de recherche psychogenèse et psychopathologie - EA443).

Michel Naepels est ethnologue, Directeur d’études à l’EHESS, Directeur de recherche au CNRS (Iris – EHESS). Dernier ouvrage : Conjurer la guerre. Violence et pouvoir à Houaïlou (Nouvelle-Calédonie) (Éditions de l’EHESS, En temps & lieux, 2013).

Albert Ogien est sociologue, directeur de recherche au CNRS, enseignant à l’EHESS et membre du CEMS1. Dernier ouvrage : Désacraliser le chiffre dans l’évaluation du secteur public (Quae, 2013).

Laura Quintana est philosophe, professeur associé du Département de la Philosophie à l’Universidad de los Andes, Colombie. Dernier ouvrage : Hannah Arendt : Política, violencia, memoria (Bogotá, Universidad de los Andes, 2012). Diogo Sardinha est philosophe, directeur de programme au Collège international de philosophie, chercheur associé de NoSoPhi, Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Dernier ouvrage : Ordre et temps dans la philosophie de Foucault, (dir. avec Stéphane Douailler, Jacques Poulain et Patrice Vermeren (L’Harmattan, 2011)

Sylvie Servoise est maître de conférences en littérature générale et comparée à l’Université du Maine (Le Mans), membre du 3LAM et rédactrice en cherf de la revue Raison publique. Son dernier ouvrage : Le Roman face à l’histoire (PUR, 2011).

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