"La santé globalisée" en débat

mercredi 10 décembre 2014, par Céline Lafontaine

Thèmes : Santé

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Extrait du livre de Céline Lafontaine, Le Corps-Marché. La marchandisation de la vie humaine à l’ère de la bio-économie, Paris, Seuil, 2014, 283 p. (p. 61-65).

(Page 61) En hausse constante au sein des pays développés, la part des dépenses dans le domaine de la santé a atteint, en 2009, une moyenne d’environ 10 % des produits intérieurs bruts nationaux, avec un record de 16 % aux États-Unis [1]. Produites par la Banque mondiale, ces données englobent les activités de prévention et de soins de santé tant privées que publiques, bien que la proportion des dépenses publiques varie d’un pays à l’autre. Face à de tels montants, il n’est pas étonnant de constater que la recherche et développement dans le domaine de la santé constitue l’un des principaux secteurs visés par le programme de l’OCDE. Si l’on se fie aux investissements massifs de 30,7 milliards octroyés par le gouvernement américain au National Institute of Health pour la seule année 2012 [2], la recherche en santé est devenue un enjeu économique (page 62) majeur à l’échelle internationale – du fait, notamment, de l’entrée de l’Asie dans la course à l’innovation biomédicale. Il serait toutefois vain de tenter de justifier le poids des dépenses de santé dans les pays développés uniquement par les transformations démographiques en cours, soit l’allongement de l’espérance de vie et le vieillissement de la population. Ces phénomènes ont certes une incidence considérable sur l’orientation actuelle des recherches, servant très souvent de prétextes pour légitimer les investissements dans des domaines de pointe comme la génomique, la médecine régénératrice ou la nanomédecine. Cependant, les assises profondes de la bioéconomie du corps humain sont plutôt à chercher du côté d’une biopolitique néolibérale caractérisée par un individualisme triomphant et une logique identitaire désormais associée au culte de la santé parfaite. Pour prendre toute la mesure du phénomène, il suffit de penser à la place croissante des médicaments délivrés sous ordonnance dans la gestion de la vie quotidienne. Qu’il soit question d’antidépresseurs, de somnifères, d’anxiolytiques, de Ritalin ou encore de Viagra, la gestion chimique de l’existence est devenue l’enjeu d’un immense marché au sein duquel trône l’industrie pharmaceutique [3]. Directement liée au processus de biomédicalisation, la croissance des laboratoires pharmaceutiques semble toutefois être en voie de subir des modifications profondes face aux avancées de la médecine régénératrice et de la nanomédecine. La bioéconomie favorise, en effet, le remplacement progressif de l’industrie chimique par une commercialisation de procédés thérapeutiques utilisant des éléments d’origine biologique, en l’occurrence des produits du corps (page 63) humain (gène, cellule, tissu, etc.). L’extension du domaine de la santé conduit ainsi à un redéploiement de l’industrie biomédicale et à une redéfinition des frontières du corps humain qui tendent à devenir de plus en plus poreuses.

Tant la notion de propriété que celle de travail se voient aujourd’hui profondément modifiées par la transformation de processus biologiques et de processus économiques. À la fois ressources premières, dispositifs technologiques et forces productives, les produits du corps humain sont au coeur d’un vaste complexe technoscientifique dont on commence à peine à percevoir les contours. Parce qu’elles participent d’une profonde reconfiguration juridique et politique de « la vie en elle-même », les nouvelles formes de mise en valeur économiques et financières des produits organiques humains demeurent difficiles à cerner. Et ce, d’autant plus que, contrairement aux formes historiques d’appropriation du corps humain (esclavage, travail ouvrier), la personne n’est pas directement, du moins en apparence, impliquée dans le processus marchand. C’est la vitalité de ses processus organiques qui entre désormais dans le circuit de la marchandisation, par le biais notamment du brevetage et de la spéculation financière fondée sur la promesse d’une santé parfaite. Les ramifications de ce nouveau marché du corps humain ne cessent de s’étendre sous l’impulsion de l’entrée fulgurante des pays asiatiques (Inde, Chine, Corée, etc.) dans la course à l’innovation biomédicale. L’externalisation des essais cliniques, le développement du tourisme médical, la mise en banque du patrimoine génétique de certaines communautés culturelles, le commerce illicite d’organes et de tissus humains ainsi que l’internationalisation de l’industrie de la procréation assistée sont autant de voies qu’emprunte aujourd’hui la bioéconomie globalisée.

(Page 64) Si la notion de biocitoyenneté permet de saisir l’inversion du rapport entre zoe et bios instauré par la biopolitique de « la vie en elle-même », la redéfinition du statut de l’individu contemporain en fonction de sa perfectibilité biologique laisse de côté un aspect sombre et troublant de cette mutation historique. Absente de la perspective théorique foucaldienne, la question des inégalités liées à la biopolitique moléculaire et à son corollaire, la bioéconomie, demeure une dimension encore trop peu abordée, malgré ses conséquences dévastatrices sur la vie de millions d’êtres humains sur la planète. Dans un article intitulé « Another Politics of Life is Possible », le sociologue Didier Fassin a d’ailleurs souligné l’absence de la problématique des inégalités sociales chez Foucault et ses héritiers [4]. Pourtant, l’une des conséquences les plus directes et les plus néfastes du déploiement du corps-marché réside justement dans l’apparition de nouvelles formes de privatisation et d’exploitation. Il est vrai qu’à l’échelle mondiale tous les corps ne sont pas touchés de la même façon par la logique de biomédicalisation. Sans prétendre apporter une analyse exhaustive de l’ensemble des processus impliqués dans la bioéconomie du corps humain, les chapitres qui suivent tâcheront d’en éclairer certains des rouages épistémologiques, symboliques, culturels, politiques et économiques. Pour rendre visible les corps transparents de la bioéconomie et ainsi faire voir les logiques d’appropriation et d’exploitation qu’elle sous-tend, il faut adopter une perspective transversale tenant compte du fait que tous les corps n’ont pas la même valeur sur le marché globalisé. La biomédicalisation repose sur des logiques inégalitaires de sexe, de classe et d’ethnicité qui tendent à s’accentuer à (page 65) travers l’orientation actuelle de la recherche biomédicale. Par exemple, la recherche sur les cellules souches et la médecine régénératrice reposent sur le détournement des processus biologiques propres à la reproduction humaine et, de ce fait, se nourrissent davantage du corps des femmes que de celui des hommes [5]. Sur cette question, le point de vue adopté ici s’inspire des postulats de la philosophe britannique Donna Dickenson pour qui la commercialisation des produits du corps humain (ovules, sperme, sang, cellules, organes, tissus) participe d’une féminisation de tous les corps, dans la mesure où la logique anthropologique d’appropriation du corps des femmes s’étend désormais à l’ensemble des corps [6]. Cet angle d’approche ne signifie aucunement que seuls les enjeux liés aux corps des femmes seront pris en compte, mais plutôt que tous les corps apparaîtront sous l’optique d’une exploitation invisible. Pour bien examiner cette invisibilité, il faut commencer par se demander comment le corps a été progressivement déconstruit par la science, pour finalement disparaître dans sa matérialité. C’est d’ailleurs cette matérialité première du corps que la monnaie, avant d’être définitivement dématérialisée, conservait symboliquement en mémoire.

Discussions de l’ouvrage

- Catherine Larrère, La bioéconomie au-delà du corps humain
- Marie Gaille, La marchandisation du corps : quels arguments pour quelle critique ?

Voir également sur le site de Raison publique
- Ruwen Ogien, La « marchandisation du corps humain » : les incohérences et les usages réactionnaires d’une dénonciation
- La bioéthique en débat : angles vifs et points morts

par Céline Lafontaine

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Pour citer cet article :

Notes

[1] 1. Banque mondiale, « Dépenses en santé, total (% du PIB) », Banque mondiale. org.

[2] Hervé Chneiweiss, « La France peut-elle manquer le train de la bioéconomie ? », HuffingtonPost.fr, 25 janvier 2012.

[3] Pour une perspective critique sur ce phénomène, cf. Roland Gori, Marie-Josée Del Volgo, La Santé totalitaire. Essai sur la médicalisation de l’existence, Paris, Denoël, 2005.

[4] Didier Fassin, « Another Politics of Life is Possible », Theory, Culture & Society, vol. 26, n° 5, 2009, p. 44-60.

[5] Sarah Franklin, « Embryonic Economies : The Double Reproductive Value of Stem Cells », Biosocieties, vol. 1, n° 1, 2006, p. 71-90.

[6] Donna Dickenson, Property in the Body, op. cit., p. 8.

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