L’avenir libéral du socialisme

lundi 1er mai 2006, par Daniel Innerarity

Traduction : Serge Champeau

Thèmes : Justice sociale

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Référence : Article publié dans Raison publique, n° 4, mai 2006, pp. 19-20.

Anthony Giddens, un des principaux idéologues de la troisième voie, avait donné à son livre-programme un sous-titre : La rénovation de la social-démocratie. Je voudrais ici poser les bases d’une autre rénovation de la social-démocratie qui prendrait comme fil directeur la tradition libérale. Une des tâches les plus urgentes du socialisme libéral devrait être la limitation du pouvoir étatique et l’élimination des positions dominantes dans le domaine économique. On considère habituellement que ces dernières ont leur origine dans une liberté excessive du marché alors que, tout au contraire, c’est l’absence de liberté économique qui en est la cause. L’ordre constitutionnel et démocratique ne peut être viable que s’il reconnaît et combat activement l’existence de concentrations de pouvoir incompatibles avec la liberté. Il s’agirait donc de généraliser le principe constitutionnel de la limitation du pouvoir en l’appliquant au monde de l’économie, qui souffre beaucoup, aujourd’hui, des distorsions dues aux nouveaux oligopoles, dont certains Etats faibles se font les complices.

La gauche a de grandes difficultés à mener à bien cette rénovation parce qu’elle ne parvient pas à se défaire de sa tendance à l’étatisation. La social-démocratie – et pas seulement la gauche radicale – n’a pas compris que l’exigence de dérégulation n’est pas un slogan capitaliste mais l’exigence croissante d’une société individualisée. La gauche a manqué l’occasion de s’approprier cette revendication d’un espace plus ample de liberté pour la gestion autonome de sa propre vie. Elle n’a pas su profiter de cette chance qui lui était offerte : convertir le désir de désétatisation en tremplin pour une rénovation libérale de la société et pour éviter l’instrumentalisation de celle-ci par les pouvoirs économiques. Si le socialisme veut à nouveau être reconnu comme une force de transformation de la société, il doit récupérer sa capacité subversive, libertaire. Peut-on concevoir une gauche individualiste, anti-étatique, qui ne chercherait pas à réaliser la justice sociale au moyen de la redistribution étatique mais grâce à une meilleure égalité des chances face au marché, en promouvant l’initiative et la responsabilité ?

Une telle rénovation du socialisme n’est concevable que si l’on se livre à un examen général de son histoire, en remontant jusqu’à ses origines. Au XVIIIe siècle, la gauche était favorable non seulement à la liberté politique mais à la liberté économique. Les différentes traditions qui lui donnèrent forme défendaient le marché libre et l’ouverture du commerce mondial, et elles croyaient en la force civilisatrice de la passion du lucre. Ce furent les apologistes de la restauration qui réclamèrent un contrôle strict de la vie économique. La première critique radicale du capitalisme fit son apparition du côté de la droite autoritaire. Cette corrélation s’inversa au XIXe siècle. La gauche devint collectiviste et, grâce à la répression des courants libertaires du mouvement ouvrier, elle se convertit à la défense de la planification étatique. La droite, inversement, d’abord antilibérale, se transforma jusqu’à se faire l’avocate de la liberté d’entreprise. L’idée du laisser-faire ne fut donc jamais le monopole du libéralisme bourgeois, il était également présent dans les aspirations libertaires du mouvement ouvrier.

La critique habituelle du système économique mondial stigmatise la marchandisation, comme si le marché était responsable de la misère du monde. Le problème réside plutôt dans le fait qu’il n’existe pas d’authentique économie de marché. Aucune grande entreprise n’aurait pu atteindre sa taille actuelle sans la protection de l’Etat. Les moins intéressés par l’existence d’un marché véritablement libre sont les grands groupes, qui ont constitué leur énorme masse de capital en dépouillant les citoyens. Un socialisme libéral devrait se donner pour objectif de promouvoir une véritable égalité des chances dans le domaine économique. La mondialisation peut être utilisée pour dépouiller de leur pouvoir les concentrations économiques existantes et ouvrir effectivement les marchés mondiaux. La création d’une plus grande égalité des chances dans un marché libre, se substituant à la redistribution centralisée, pourrait donc être l’objectif de ceux qui cherchent, aujourd’hui, à combiner les idées libérales et sociales. Voilà en quoi consisterait une rénovation radicale du socialisme, qui ne se résignerait pas à voir les conservateurs monopoliser une dimension de la liberté et la gérer sans se soucier de l’égalité, assurés de la supériorité que leur confère l’échec des stratégies de redistribution étatique.

par Daniel Innerarity

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