L’avenir est à la démocratie

lundi 1er mai 2006, par Marc Fleurbaey

Thèmes : Justice sociale

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Référence : Article publié dans Raison publique, n° 4, mai 2006, pp. 21-24.

A quoi ressemblera la société dans un ou deux siècles ? Rares sont ceux qui osent se poser ouvertement cette question. La raison de cette prudence, ou de cette myopie, n’est pas l’incertitude qui entoure la question mais plutôt, vraisemblablement, le consensus assez général que la réponse s’impose avec une évidence déprimante. Selon cette opinion répandue, peu de changements notoires sont envisageables. Même si les inégalités sont généralement jugées trop fortes, en particulier à l’échelle mondiale, l’économie de marché paraît indépassable, les institutions fondamentales des sociétés modernes soulèvent peu de contestations. Les mouvements protestataires se bornent à proposer des réformes mineures, telles qu’une taxe très modeste sur les transactions financières, et admettent ouvertement qu’ils n’ont pas de réelle alternative. Si le projet socialiste consistait à envisager l’élaboration d’une société sensiblement différente du capitalisme, il paraît donc largement admis que ce projet n’est plus crédible. L’échec des pays du "socialisme réel" est patent. Cela fait plusieurs décennies que le seul espoir des responsables politiques de gauche se réduit à donner une touche plus sociale à l’économie capitaliste, voire seulement à maintenir un peu plus longtemps les derniers acquis sociaux encore en place, avant leur extinction inéluctable sous les coups de boutoir de la globalisation.

Le socialisme apparaît désormais rétrograde, passéiste. L’heure n’est plus à la gestion étatique, planifiée, aux grandes entreprises publiques offrant un service uniforme et standardisé. L’heure n’est plus aux métiers et aux statuts figés et encadrés, aux productions de masse, à l’uniformité du salariat. Le projet de réduire la sphère marchande pour donner une place toujours plus grande au secteur public et à la planification n’est en effet pas viable.

Certes, l’étatisme n’est pas la seule orientation adoptée par les penseurs socialistes. Mais les diverses variantes de "socialisme de marché", par exemple, conservent pour la plupart une forte dose d’étatisme et suscitent peu d’intérêt. Doit-on alors se résigner à subir l’âpreté de la compétition économique, avec les phénomènes d’inégalités, de précarité et de pauvreté qui l’accompagnent, jusqu’à la fin des temps ? L’analyse de prospective sociale étant aujourd’hui un domaine laissé en friche, il est difficile de formuler un pronostic sérieux, mais une évolution intéressante mérite d’être notée, et fournit même peut-être la clef de l’évolution future des sociétés modernes.

On observe en effet un mouvement de fond qui, s’il n’est pas arrêté, se poursuivra jusqu’à une transformation assez profonde des structures sociales et le dépassement du système capitaliste tel que nous le connaissons. Ce mouvement est une évolution conjointe des idées et des institutions dans la direction d’un approfondissement de la démocratie. Il ne s’agit pas simplement de démocratie au sens étroitement politique de suffrage universel, mais plus profondément de la possibilité pour chacun d’être maître de sa propre vie. Cet idéal d’autonomie personnelle, héritage central des Lumières, est commun au libéralisme et au marxisme, et en forme le noyau le plus consensuel. On peut en trouver également des expressions parallèles dans les civilisations orientales, et il est en train de s’imposer aujourd’hui à la planète entière.

Cet idéal de base n’est pas qu’une vague aspiration à la fois légitime et creuse. Il est porteur de projets précis, il peut animer des revendications concrètes, il peut servir de principe directeur pour la réflexion politique et sociale d’aujourd’hui. C’est l’idéal démocratique lui-même, par exemple, qui peut nous indiquer quelle place accorder au marché dans l’économie et la société, renvoyant dos à dos les sirènes libérales et les illusions collectivistes. L’idéal démocratique a bien d’autres implications, jusque dans les domaines de la morale et de la religion par exemple, mais on se concentrera ici sur la question des structures économiques. Il est habituel de concevoir l’articulation entre marché et démocratie comme une lutte d’influence entre intérêts économiques et pouvoir étatique. Or, si l’on conçoit la démocratie non pas comme la réalisation étriquée du principe "une personne, une voix" dans la sphère politique, mais comme l’octroi d’une autonomie réelle à chacun, alors on s’aperçoit que l’idéal démocratique est lui-même à la fois le socle qui donne sa légitimité à l’économie de marché et un guide pour circonscrire le domaine des échanges marchands.

L’économie de marché est une expression directe du principe démocratique dans la mesure où les échanges décentralisés sont nécessaires à la réalisation de l’autonomie personnelle. Imaginer qu’il serait démocratique de laisser la collectivité nationale décider, par l’intermédiaire de la planification centrale, si un individu doit consommer du pain bis ou du pain blanc, doit louer un logement dans telle ville ou dans telle autre, etc. est un contresens radical qui a conduit le projet socialiste, dans sa version étatiste, à l’impasse. C’est aussi un contresens de croire qu’une société pleinement démocratique verrait l’administration, bras de la représentation nationale, contrôler la gestion des entreprises dans le détail. C’est donc la démocratie elle-même, en tant que principe d’autonomie, qui légitime l’économie de marché, laquelle est donc indépassable non seulement parce qu’elle est efficace (ce qui est d’ailleurs tout relatif, comme l’analyse bien la théorie économique), mais aussi et surtout parce qu’elle donne aux personnes l’autonomie à laquelle elles peuvent légitimement aspirer.

Mais ce même idéal démocratique montre aussi pourquoi l’économie de marché, dans la forme capitaliste qui nous est familière, est critiquable et doit être dépassée. Lorsque les participants au marché ont des niveaux de richesse semblables, leurs échanges reflètent leurs choix autonomes et la décentralisation marchande est alors généralement impeccable au regard du principe démocratique. En revanche, lorsque les inégalités de richesse sont importantes, les échanges marchands ne font plus que refléter les désirs des plus riches, et les moins riches deviennent alors le jouet d’autrui. Cela prend une forme tout à fait explicite dans les contrats salariaux, où l’employé accepte contre rémunération de se mettre au service, c’est-à-dire sous l’autorité, de l’employeur. L’organisation autoritaire des entreprises constitue généralement une violation du principe démocratique, et le fait que les contrats qui font entrer les individus dans cette organisation soient superficiellement volontaires ne peut occulter une réalité souvent très dure. Or, l’idéal démocratique a longtemps été maintenu en dehors de la sphère privée, mais il est en train de s’y imposer progressivement et inexorablement : l’autorité patriarcale est remise en cause dans la famille et la démocratie s’y installe, même dans les rapports entre parents et enfants ; l’autorité du magistère est ébranlée dans la religion catholique où le mot « démocratie » est de plus en plus prononcé ; les partis politiques mettent en place une forme de démocratie en leur sein, pour désigner les candidats voire même pour trancher des questions ponctuelles de programme. Les entreprises n’échappent pas à cette lame de fond et des formes plus participatives d’entreprises ou d’organisation du travail tendent à se développer. Les méthodes de gestion brutales, le harcèlement moral, les licenciements sauvages, les déménagements d’entreprise à l’insu des salariés, sont de plus en plus considérés comme inacceptables et cela est révélateur de l’évolution en cours.

L’approfondissement de la démocratie dans la sphère économique n’implique pas en général un renforcement des interventions étatiques, mais peut exiger une certaine forme de régulation, voire l’interdiction faite à chacun de vendre son autonomie pour un quignon de pain, de façon à préserver les droits de base contre toute forme de marchandisation. C’est ainsi que la démocratie peut borner la sphère marchande. On n’imaginerait pas que le droit de vote aux élections politiques puisse faire l’objet de transactions marchandes, que les pauvres puissent améliorer l’ordinaire en cédant aux plus riches leur vote aux élections législatives et présidentielles. Et pourtant on laisse quelque chose d’analogue s’opérer à grande échelle, actuellement, dans toutes les formes d’échange où un individu se soumet au bon vouloir d’autrui pour gagner sa vie. Cet idéal démocratique, qui légitime et limite à la fois l’emprise du marché, est aujourd’hui plus ou moins confusément dans tous les esprits. On le retrouve souvent sous la plume d’économistes soucieux de progrès social, comme Joseph Stiglitz et Amartya Sen. Au niveau mondial comme au niveau local, chaque fois que des personnes sont ballottées par le jeu d’intérêts plus puissants, on voit de plus en plus fréquemment surgir des propositions de solutions afin que leur droit démocratique à la juste prise en compte de leurs intérêts personnels soit mieux respecté.

Le socialisme n’a pas d’avenir dans sa forme traditionnelle, mais le capitalisme peut-être pas davantage, et ces observations suggèrent que nous entrons dans un « âge démocratique » qui a commencé avec le suffrage universel dans la sphère politique et va s’épanouir avec l’extension de l’exigence démocratique à toutes les collectivités, en particulier dans l’économie. La démocratie, comprise comme défense et promotion de l’autonomie personnelle, est en outre un idéal qui ne risque pas d’être dévoyé en totalitarisme ou en autoritarisme. Que l’on revête ou non cet idéal de l’étiquette socialiste est, face à l’immense enjeu que représentent l’approfondissement de la démocratie et la promotion de la justice sociale, assez secondaire.

par Marc Fleurbaey

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