Pourquoi Balibar ?, par Vittorio Morfino

mardi 20 janvier 2015, par Vittorio Morfino

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Trad. de l’italien de Didier Contandini.
A l’occasion de la parution du dossier "Pourquoi Balibar ?" dans le n°19 de la revue Raison publique

Si je devais répondre en un seul mot à la question « pourquoi Balibar ? », ma réponse serait : « Althusser ». Ma rencontre avec Althusser et Balibar remonte à mes années d’études universitaires à Milan il y a environ 25 ans. C’est d’abord l’histoire d’une rencontre avec un livre, Lire le Capital, publié chez Feltrinelli dans une version partielle comprenant les deux essais d’Althusser et celui de Balibar. Presque à l’insu de l’histoire d’Althusser, de son école, du séminaire, des éditions successives du livre, j’ai été foudroyé par cette extraordinaire force du « concept », cette quasi-arrogance, qui me semblait d’autant plus justifiée face au contexte de la philosophie italienne de l’époque dominé par l’herméneutique et la « pensée faible ». Aujourd’hui, avec quelques connaissances historiques et philologiques en plus, et après avoir collaboré à une nouvelle traduction intégrale, je reste malgré les années encore ému par ce livre de poche de Feltrinelli, avec sa couverture à rayures diagonales vertes et oranges, ses pages jaunies à moitié détachées. Ce livre eut pour moi l’effet d’une illumination, d’une conversion au concept : après Lire le Capital on ne pouvait plus penser comme avant. Quelque chose d’exceptionnel s’était produit dans l’histoire de la pensée, bien entendu avec Marx, mais Althusser et Balibar me l’ont révélé et m’en ont fait saisir toute la profondeur.

Ma première rencontre avec Balibar eut lieu à Paris quelques années plus tard, probablement au printemps 1991, à l’occasion de ma participation à l’organisation d’un colloque milanais sur Althusser. Althusser était décédé l’année précédente et, c’est là, par la presse, que je découvris l’événement tragique qui a marqué les dernières années de sa vie. Balibar, qui venait de publier son Pour Althusser, m’accueillit avec gentillesse, mais il me dit fermement qu’il ne participerait pas au colloque, qu’il ne voulait plus « tourmenter la mémoire du maître ». D’autres rencontres eurent lieu les années suivantes, à l’occasion d’une petite édition des textes de Leibniz sur Spinoza pour laquelle je lui demandais une préface. La préface se fit attendre quelques mois, mais chaque promesse de remise du texte était invariablement suivie d’une rencontre, à la Sorbonne ou chez lui. C’est ainsi que le dialogue avec lui commença. Je ne me rappelle pas le sujet de ces conversations, il est probable que mon ignorance et mon ingénuité les rendaient difficiles. Pourtant je me souviens de son attitude, d’un trait fondamental de son caractère : la générosité. Je l’ai retrouvée avec encore plus d’intensité lors de nos échanges durant mon travail de thèse. En novembre 1991 je m’étais inscrit à l’Université de Saint Denis d’abord pour un DEA, puis, l’année suivante, pour un IIIe cycle, sous la direction de Jean Marie Vincent : ce furent les années de « Futur antérieur ». Jean Marie Vincent accueillait plusieurs jeunes gauchistes rejetés par le « système féodal » de l’université italienne ; ce furent les années des séminaires organisés par Negri à l’Harmattan, qui furent très importants pour ma génération. Cependant, Vincent, en connaissant la passion qui m’animait pour Spinoza et Althusser, m’orienta vers Balibar. Il pensa qu’il s’agissait du meilleur directeur de thèse possible pour ma formation, lui qui avait édité le Contre Althusser, mais qui n’oubliait jamais de mentionner le petit billet qu’Althusser lui avait fait remettre par l’intermédiaire de Poulantzas : « nos différences sont de bonnes différences ». Balibar m’accepta. C’est à ce moment-là que je connus un autre aspect prééminent de son caractère : sa rigueur inflexible. Je me souviens encore très bien de l’accablante série d’objections qu’il m’opposa à un tout premier projet, que je lui présentai, sur la « Métaphysique comme politique chez Spinoza et ses contemporains », et de la lettre, encore plus sévère, qui suivit la tentative de le rectifier : il me suggéra de définir avec précision l’objet de mon enquête au lieu de l’étendre indéfiniment. Je me rappelle également d’une conversation téléphonique où, à la proposition de changer mon projet en le focalisant sur le rapport entre Machiavel et Spinoza, il m’exprima tous ses doutes sur le sujet, épuisé à ses yeux car abondamment traité par Althusser, Negri et d’autres encore. Je lui proposai, alors, de rédiger un status quaestionis, après quoi s’ouvrit une toute nouvelle phase : j’ai encore un souvenir limpide du jour où, en nous promenant dans les allées de Montsouris, nous discutâmes du plan de la thèse. En très peu de mots il m’indiqua une nouvelle voie pour penser la relation entre Spinoza et Machiavel, du certain au conjectural, et de plus me fit le don d’une hypothèse interprétative qu’il n’avait jamais explorée jusqu’alors : que l’un des aliae causae, dont Spinoza parle en passant dans l’Appendice de la première partie de l’Ethica (praeter mathesin, en tant que norma veritatis), fût la politique, voir, dans la perspective de mon travail de thèse, l’ouverture du domaine de la « vérité effectuelle » de la politique produite par Machiavel. A partir de là, la thèse est devenu un véritable travail commun, et, au fur et à mesure que j’avançais dans l’écriture, il se créait une syntonie toujours plus grande. Mon hypothèse était que la rencontre avec Machiavel, qui eut lieu au moment de l’écriture du Traité théologique-politique, avait produit un changement dans le modèle de causalité : de la causalité sérielle à la causalité par connexio, en valorisant dans le terme spinozien le sens étymologique de trame, d’entrecroisement, d’entrelacs. C’est bien à ce moment-là, en octobre 1997, qu’Etienne mit entre mes mains un petit essai qui venait d’être publié en anglais, From Individuality to Transindividuality, qui devait à la fois me confirmer dans mon parcours et en agrandir l’horizon. Et encore, c’est dans le rapport préalable à la soutenance que je trouvai une expression qui résumait parfaitement mon interprétation en lui ajoutant une nuance nouvelle : la connaissance du troisième genre en tant que connaissance de « connexions singulières », une expression que j’ai maintes fois utilisée dans mes études successives sur Spinoza, sans pourtant signaler ma dette. Je pensais que ce n’était pas nécessaire puisque j’avais retrouvé en lui le travail de la théorie exactement comme je l’avais imaginé, peut être idéalisé, dans le groupe althussérien des années soixante : un travail commun où il n’y a pas de rapport aux concepts de nature propriétaire, mais une générosité qui est la marque même dans la théorie d’une appartenance politique.

Ce fut pour moi une époque extraordinaire, même si je ressentais l’inquiétude de ceux qui ne font plus partie de la communauté des étudiants, mais pas encore de celle des chercheurs. Dans ces années-là j’enseignais au lycée, et pourtant je décidai début 1997 d’aller à Paris pour conclure ma thèse de doctorat : c’est à ce moment que Balibar m’invita à suivre le séminaire qu’il tenait à Nanterre avec Catherine Colliot-Thélène. Ce fut une expérience extrêmement intéressante qui s’entrelaça vigoureusement avec l’écriture d’un petit livre, publié quelques années plus tard en Italie (Sulla violenza. Una lettura di Hegel). Ce livre fut le fruit non d’un travail commun comme celui de la thèse, mais de la rencontre entre ses réflexions sur Aristote, Hegel, Marx, la violence, le temps, le concept d’eschatologie sans téléologie proposé par Derrida et, si parva licet, mes travaux sur la matérialité du texte hégélien, sur la syntaxe conceptuelle qui gouverne le terme Gewalt, de la Logique à la Phénoménologie jusqu’à la Philosophie du droit. Dans ce cas également, ma dette envers lui dépassait décidément ce dont témoignaient les notes de bas de page, car l’ensemble du texte était le produit du dialogue réel et imaginaire avec lui.

Il en fut de même dans les années suivantes, en particulier en ce qui concerne un concept que j’avais trouvé plusieurs années auparavant dans sa Philosophie de Marx, l’ontologie de la relation, et dans la lecture de Spinoza qu’il proposait à travers le concept simondonien de transindividuel. J’ai passé ces dix dernières années à développer cette conception du transindividuel, à partir des suggestions de Balibar où je retrouvais le point crucial du défi althussérien : le primat de la relation sur les éléments. En tentant de définir avec précision la question de la relation d’un point de vue historico-philosophique et théorique, je considérais nécessaire de la croiser avec les écrits althussériens des années quatre-vingt, ceux du matérialisme de la rencontre (même avec toutes les ambigüités et les approximations qui leur sont propres), et avec l’« Esquisse du concept de temps historique », qui reste, à mon avis, une des réflexions philosophiques les plus importantes du XXème siècle. Je crois que, si l’on veut proposer une ontologie de la relation (un véritable oxymore), il faut la penser sous le primat du matérialisme aléatoire (et certaines annotations d’Althusser des années soixante vont déjà dans ce sens), qui à son tour doit être pensé sous le primat d’une théorie de la temporalité plurielle. C’est ainsi seulement qu’on peut penser les mouvements de composition et décomposition de toute structure relationnelle (de toute forme) dans l’histoire comme issue des rencontres produites par un tissu de temporalités dont la complexité excède autant le schéma continuiste de toute téléologie de l’histoire que l’irruption discontinuiste des formes différentes de messianisme : seule la connaissance de cette complexité fournit à la politique son propre champ d’intervention. Je ne suis pas sûr que Balibar souscrirait in toto ce parcours, mais je ne doute point que c’est bien grâce à cette recherche qu’il a été possible non seulement d’ouvrir un nouveau terrain de travail commun, mais aussi de développer le projet d’un recueil de textes sur le transindividuel. Les essais qui le composent ont été écrits par des chercheurs d’Europe et des Amériques avec l’objectif de mettre à l’épreuve le concept dans l’histoire de la pensée philosophique et dans les domaines des sciences de la vie, de la linguistique, de la psychologie, des sciences sociales et de la théorie de l’histoire. La réalisation de ce projet a demandé plusieurs années de travail. Nous avons commencé à en parler sans doute en 2006 et il s’achève début 2014 avec la parution de Il transindividuale. Soggetti, relazioni, mutazioni, coordonné par Etienne Balibar et Vittorio Morfino (Milano, Mimesis, 2014). J’y retrouve la fidélité à l’extraordinaire moment althussérien des années soixante, la fidélité au matérialisme, mais aussi une fidélité encore plus profonde au défi de la théorie qui, comme Etienne me l’a chuchoté à l’oreille pendant un colloque il y a quelque mois, est toujours « un vol sans retour ».

par Vittorio Morfino

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