Une question de confiance et de reconnaissance

Une critique de César Meuris

Thèmes : Care

Date de parution : 18 juin 2015

A propos de :
Pascale Molinier, Le travail du care
Paris, La Dispute, 2013, 222 p.
ISBN-10 : 2843032407
16 euros.

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Les difficultés qu’éprouvent les différents penseurs qui se sont intéressés à la question du care pour traduire le terme en français reflète bien l’ « impensé », le « vide », l’ « oubli » épistémologique dont souffre cette notion au sein d’une société néolibérale dont le noyau moral est fondé sur l’autonomie et la performance. Si nous ne disposons pas d’un vocabulaire pour décrire toutes les richesses de ce que l’on nomme le care, c’est essentiellement parce qu’il a été écarté de la sphère publique pour être cantonné à la sphère domestique, privant jusqu’à très récemment la notion d’une réelle portée politique et sociale. A chaque tentative de définition, ce sont les concepts « phallocentrés » ayant servi à « rendre invisible » le care, qui sont sollicités, contribuant ainsi à entretenir un certain nombre d’ambiguïtés et d’apories sur la notion. En effet, comme nous le rappelle d’une judicieuse manière Pascale Molinier dans cet ouvrage, « on ne démolira pas la maison du maître avec les outils du maître ». (p.158)

La spécialisation des professions, toujours plus grande, et la compartimentation des savoirs, soulignent l’hétérogénéité et les égoïsmes des disciplines médicales, difficilement capables d’entrevoir l’importance du « Lien » et les enjeux des interdépendances, à tous les niveaux du soin. Segmenter la médecine, hiérarchiser les soins et ses acteurs, c’est segmenter ses malades. Dans un tel contexte, le malade est désunifié, comme pris par morceaux, ce qui est en totale contradiction avec l’idée d’une médecine personnalisée, valorisant les parcours et les subjectivités de chacun. L’ « autonomie » des spécialisations médicales se fait au prix de l’ « hétéronomie » de la prise en charge des parcours de soin des malades. En effet, ne pas considérer l’importance de tous les acteurs du soin, c’est ne pas considérer le patient comme inscrit dans un projet de soin en tant qu’individu compris dans toute sa globalité et sa singularité.

Cette enquête de terrain offre une analyse singulière et judicieuse, illustrant les tiraillements et les dominations de la scène du care. Toutefois, la puissance des différentes réflexions et analyses de l’auteure sur le sujet donnent parfois l’impression, par leur importance, de se faire au détriment de la voix brute, ancrée dans la réalité, des témoignages des acteurs, affaiblissant dès lors légèrement la force de percussion propre aux enquêtes de terrain.

C’est au travers une immersion au sein d’une maison de retraite en périphérie parisienne que l’auteure propose de s’intéresser à l’ « éthique des subalternes » : celle portée par les aides-soignantes (car la profession est essentiellement féminine), le personnel de nettoyage, les brancardiers, etc., dont les tâches consistent en une série de gestes pénibles, répétitifs, peu valorisants, voire dégradants : en bref, « le sale boulot ».

Penser la bonne prise en charge de nos personnes âgées commence par l’analyse des parcours et des subjectivités des celles et ceux qui en prennent soin. Ces travailleuses du care, généralement issues de l’immigration, constituent un salariat subalterne, peu qualifié et surexploité, fréquemment dirigé par des femmes blanches : le schème de l’esclavagisme, en toile de fond, sollicité de manière explicite ou implicite, ressurgit de manière quasi systématique dans les discours des différents acteurs sur lesquels porte l’enquête.

Ce schème de l’esclavagisme se traduit notamment pour les aides-soignantes par une disponibilité permanente, largement induite par la non spécialisation liée à leurs rôles : toute intervention qui n’entre pas dans le cadre d’une profession médicale bien définie devient alors leur champ d’intervention potentiel. De plus, l’indétermination de la profession implique qu’il n’existe pas de critère d’évaluation précis pour ce type de travail : dès lors, il n’a ni de début, ni de fin. Le travail s’achève lorsque la pourvoyeuse du care estime qu’il est terminé, mais, les critères d’évaluation étant relatifs, d’autres subjectivités peuvent aisément penser le contraire et juger que le travail doit être recommencé ou réalisé autrement. C’est donc dans un inconfort moral et physique permanent que se retrouve ce personnel.

L’une des observations majeure de l’enquête est de souligner que le care représente un savoir-faire qui défie tout cadre de pensée fondé sur l’idée de spécialisation, il représente un « travail inestimable » : « la capacité à entrer en relation demeurera toujours hors professionnalisation », « hors compétence ». (p. 71) En cela, l’éthique du care assume une forme d’inachèvement, d’imperfection, ce qui est en complète inadéquation avec la « voix dominante » liée au culte de la performance, ciblé et quantifiable, de notre société.

Cette non-spécialisation se couple d’une autre caractéristique, plus perverse, du travail du care : il n’est visible que lorsqu’il est mal fait. Tout d’abord l’évaluation d’un travail bien fait est, pour cette profession, difficilement définissable, mais de surcroît, il n’est identifié que lorsqu’il pose problème.

Ces différents constats insistent sur le fait que le care n’est pas consensuel et reste inexorablement lié à une culture du conflit, de la controverse, dans laquelle chaque voix compte. La dé-hiérarchisation des professions est une des conditions nécessaires pour permettre l’émergence d’une éthique du care digne de ce nom. Molinier nous rappelle d’ailleurs à juste titre que la société est instituante et non instituée une fois pour toutes. Cet inconfort est nécessaire et reste, semble-t-il, le meilleur gage pour une culture médicale plus démocratique où chaque voix a la possibilité de se faire entendre. L’auteure nous invite à considérer les effets indésirables de l’indétermination du travail du care, en gardant bien en tête qu’ils le sont généralement lorsqu’ils sont pris au travers du prisme de la « position dominante ». Car en effet, une fois libérée des épistémé viriles, l’indétermination liée à la profession a souvent pour effet de favoriser les sensibilités et les adaptations, l’ajustement aux situations particulières, elle incite à la créativité, à une vision plus collective des tâches et des responsabilités. C’est en ce sens que le care peut être dit « hors compétence ».

La proximité intense avec la grande dépendance, la grande maladie, les corps rigides et désinhibés, les excréments, et ce que cela renvoie en termes de représentation personnelle et collective pour les uns et pour les autres, obligent les soignantes à instaurer des mécanismes pour se protéger. Au travers des différents témoignages de l’enquête, l’on constate qu’il existe par exemple une démarcation très nette entre service et servitude : lorsque la réalisation d’une tâche est nécessaire du fait de la maladie d’un patient, cela relève du service ; mais lorsque la même tâche est nécessaire pour des raisons qui émanent d’un désintérêt volontaire, cela renvoie à de la servitude. La distinction entre service et servitude se situe au niveau de l’intentionnalité de la demande d’aide d’une personne.

Pour gérer les comportements inadaptés de certains patients et faire face aux difficultés de leur prise en charge, les soignantes utilisent notamment la mimésis, procédé qui leur permet de faire émerger une « humanité commune » et de se rapprocher des patients « difficiles ». Cette stratégie de domestication du réel sert en quelque sorte de bouclier : en faisant « corps » avec les patients, en s’identifiant à eux sur le mode de l’autodérision, les soignantes évitent le piège d’un masochisme narcissique où se jouerait une tragi-comédie ayant dans le rôle principal l’esclavagisme ou le sacrifice.

C’est par un collectif de travail que les soignantes semblent ici déplacer ce qui peut être vécu comme de la domination dégradante ou de l’irrespect. Car en l’absence d’un collectif, la dépendance du patient peut rapidement être occultée et les comportements parfois déplacés du malade sont alors vécus comme de la domination malsaine et abusive d’un point de vue singulier, transformant de ce fait les soignantes en servantes.

Selon Pascale Molinier, les changements espérés pour les aides-soignantes au sein des institutions prenant en charge les personnes âgées les plus dépendantes se feront, non pas par la reconnaissance des difficultés des tâches liées à la profession, mais bien par la confiance accordée aux pourvoyeuses du care dans leurs capacités à réaliser ces tâches de manière appropriée. Pour cela, il s’agit d’évacuer la suspicion réciproque entre les différents acteurs, ce qui semble difficile étant donné la place que l’on accorde à la vulnérabilité dans notre société, où l’altruisme et l’empathie font l’objet d’un désintérêt évident, voire d’une méfiance.

La difficulté majeure étant alors la suivante : comment renverser « la voix dominante » et faire « confiance » à ce salariat subalterne, alors même que la société semble résolue à l’oublier, lui, tout autant que ses bénéficiaires ?

Une critique de César Meuris

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