Care, capabilités, catastrophe

lundi 23 novembre 2015, par Solange Chavel, Sandra Laugier

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Les grands désastres collectifs récents (guerres, catastrophes naturelles, environnementales et technico-industrielles) et leurs conséquences en termes d’atteinte à la santé des individus et des populations suscitent des interrogations éthiques radicales : quels possibles restent ouverts aux êtres humains dans ces situations de vulnérabilité extrême ? Comment appréhender ces processus qui conduisent à la perte de formes de vie ? Que peuvent-ils nous apprendre de ces formes de vie, que nous tenons d’ordinaire pour acquises ?

Ces désastres, parce qu’ils font entrer dans le questionnement éthique au sujet de situations-limite semblent signifier que nos outils conceptuels habituels sont insuffisants : la notion de risque, telle qu’elle s’est développée dans les dernières décennies, est-elle encore appropriée à des situations où il n’est ni calculable, ni maîtrisable, et où l’idée de prévention est déjà obsolète ?

De fait, depuis l’ouvrage d’Ulrich Beck, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité (1986) la notion de risque est devenue un concept central des sciences sociales, mais a été également mise en cause de façon essentielle : caractéristique pertinente des sociétés contemporaines, qui ont appris à l’intégrer, ou euphémisation de dommages déjà subis ou de menaces bien réelles ; moyen commode de gérer les externalités du progrès et de ne pas prendre la mesure des défis sanitaires, environnementaux, économiques et humains ; réduction de la vulnérabilité humaine au calcul et au management ?

Les situations de désastre qui ont marqué la dernière décennie ont en tout cas bien montré les limites de ce concept et ont mis en évidence l’intérêt d’autres ressources pour penser et prendre en compte les besoins de l’humain vulnérable : l’idée de care (Gilligan, Tronto) et celle des capabilités (Sen, Nussbaum), concepts que Raison Publique a largement contribué à faire découvrir et à problématiser de façon à ouvrir le champ de la réflexion éthique et politique.

La pensée du care a récemment cherché à intégrer cette dimension globale du risque et un certain nombre de recherches, individuelles et collectives, ont repris à leur compte l’ambition de proposer un questionnement sur le nouveau sens pris par le care lorsqu’il faut affronter une perte radicale de toute protection de la vie humaine. Cette anthropologie de la vulnérabilité extrême n’a plus pour centre de gravité les relations sociales entre caregiver/receiver mais la fragilité que chacun ressent quand il s’efforce, au quotidien, d’incarner sa subjectivité et d’explorer les manières d’être humain. Fragilité radicale qui émerge d’autant plus quand c’est le monde ordinaire et l’ensemble du monde social et naturel qui est menacé pour les personnes concernées par un désastre, engagées dans un conflit, ou tombant dans les angles morts des institutions politiques. Face à la catastrophe, à la contingence et à l’inattendu, dans l’urgence et devant l’incertitude, comment dessiner les limites du care, du « périmètre » de ce dont il doit y avoir « care » ?

Si le care est le souci quotidien du proche, on peut se demander comment l’appliquer à des situations lointaines et exceptionnelles. Mais le care est aussi maintien en toutes circonstances du fil de la vie ordinaire, au prix de mobilisations extraordinaires. Le care doit alors être conçu comme soutien à la vie, comme créativité ambivalente face à cette fragilité du monde et à la précarité des formes vitales, mais parallèlement comme attention à ce qui dans la forme de vie humaine résiste au désastre.

Le concept de résilience, souvent repris face aux catastrophes et aux guerres, ne suffit pas à rendre compte de la capacité de survie des individus dans des circonstances difficiles. Car il suppose fondamentalement la continuité, là où les catastrophes obligent à penser les conditions de la recréation de formes de vie, au-delà d’une rupture qu’on ne saurait euphémiser. Il ne remplace pas une véritable réflexion sur les capacités humaines : sur les conditions, individuelles et collectives, sociales et psychologiques, qui rendent un être humain capable d’accomplir certains gestes, d’être tel ou tel. Il s’agit de comprendre dans quelles circonstances la vulnérabilité est irrémédiable et ne saurait être « compensée » ; et dans quels cas la vulnérabilité est le masque fataliste de capabilités non encore inventées ou reconnues.

La revue Raison Publique a déjà consacré trois volumes à ce qu’on pourrait appeler un nouveau paradigme de la vulnérabilité de l’ordinaire : « Martha Nussbaum – émotions privées, espace public » (n° 13, octobre 2010) ; « Grammaires de la vulnérabilité » (n°14, avril 2011) ; « Le retour à la vie ordinaire » (avril 2014). Nous poursuivons cette série par un dossier consacré au care, aux capabilités et à la résistance (des corps, des esprits, des communautés) en situation de désastre.

Le présent dossier poursuit cette réflexion par une série d’articles qui explorent ce qu’apportent ces situations extrêmes à l’éthique et au politique.

Sommaire

Solange Chavel, Sandra Laugier, Introduction
Sandra Laugier, Anthropologie du désastre, care, formes de vie
Laura Centemeri, L’apport d’une sociologie des attachements pour penser la catastrophe environnementale
Anne Lovell, Le triage social et les limites du care : penser la catastrophe, le care et les capabilités à travers l’exemple de Katrina
Anne Gonon, Quelles vies pour les corps irradiés ? Désorientation et résistance après l’accident nucléaire de Fukushima
Cécile Asunuma-Brice, De la vulnérabilité à la résilience, réflexions sur la protection en cas de désastre extrême - Le cas de la gestion des conséquences de l’explosion d’une centrale nucléaire à Fukushima
Vincent Bourseul, Prendre soin de soi, envers et contre tout : version du care
Solange Chavel, Le paradigme des capabilités face aux situations de désastre

par Solange Chavel, Sandra Laugier

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