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Care, capabilités, catastrophe - Introduction

lundi 23 novembre 2015, par Solange Chavel, Sandra Laugier

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[Nous tenons à remercier tout particulièrement Marie Gaille pour le soutien qu’elle a apporté au projet et pour les précieuses réflexions communes depuis le début du montage du dossier.]

Le but des contributions rassemblées dans le présent dossier n’est pas d’ajouter un chapitre à la litanie du catastrophisme qui a désormais trouvé sa place dans les discussions éthiques et philosophiques. La prise de conscience des enjeux climatiques et environnementaux, l’approche de la grande conférence de Paris sur le changement climatique (COP21), suscitent en effet, au-delà des préoccupations déjà anciennes sur les effets des gaz à effet de serre, une forme de concernement global sur la catastrophe climatique à venir. Sans nier la pertinence de ces inquiétudes, on peut aussi se préoccuper des désastres présents, passés, ou en cours.

Le thème omniprésent de la catastrophe semble, étrangement, remplacer celui du risque dans l’euphémisation de la réalité des situations qu’affrontent aujourd’hui les humains. Là où le risque présentait comme calculable et évitable le désastre humain, tout en niant au fond la réalité des menaces, la catastrophe le présente comme massif et incalculable, mais dans un avenir théorique que nous devrions affronter collectivement : en niant les inégalités face à la catastrophe, donc les catastrophes en cours. L’imaginaire métaphysique de la catastrophe nous présente une vie (occidentale) illusoirement préservée jusqu’ici, et menacée par sa propre action destructrice.

Une vision plus réaliste de la catastrophe, que nous voulons présenter ici, suppose une attention aux catastrophes réelles et non hypothétiques, sans exclure la réflexion prospective ; non, comme dans un mauvais scénario, pour y voir des préparatifs ou signes annonciateurs de LA catastrophe, mais plutôt pour y analyser les effets et causes des négligences envers les humains et leur environnement, autrement dit, de la vulnérabilité. C’est dans ce but que plutôt que le concept de catastrophe, nous proposons de mobiliser, à la suite de Joan Tronto et d’Amartya Sen, des concepts tels que le careou les capabilités comme alternative aux concepts de risque ou de catastrophe.

Les grands désastres collectifs récents et en cours (catastrophes dites naturelles, environnementales et technico-industrielles, qui surviennent parfois de façon dramatique, mais se révèlent aussi au long cours comme les pollutions de site ou les désastres décrits dans les plusieurs contributions ici) semblent signifier que nos outils conceptuels habituels sont insuffisants devant la perte totale de la forme de vie tissée par le carequotidien. Comment comprendre ce qui arrive aux êtres humains dans semblables situations de vulnérabilité parfois extrême ? Comment appréhender ces situations qui conduisent à la perte de formes de vie ?

Le care et les capabilités nous ramènent à la réalité ordinaire et vulnérable du travail de maintien de la vie, ou des conditions minimales d’une vie humaine. Pensons à la définition du carepar Joan Tronto et Berenice Fischer comme « activité caractéristique de l’espèce humaine qui inclut tout ce que nous faisons en vue de maintenir, de continuer ou de réparer notre "monde" de telle sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible [1] ». Ce n’est pas seulement un rappel de l’extension du « monde » à l’environnement, assez évidente. La définition souligne l’importance du travail de réparation et de maintenance constamment en cours.

La question environnementale est celle de notre dépendance, mais cette dépendance est réciproque. Ce qu’on appelle « changement global » est bien la codépendance de l’humain et de son environnement. Le changement climatique qui est au cœur des discussions aujourd’hui résulte de l’augmentation d’origine anthropique de la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Diverses catastrophes des dernières décennies ont également mis en évidence la vulnérabilité des sociétés humaines aux dégradations de l’environnement.

La notion de risque, développée dans les dernières décennies de façon incontrôlée, n’est clairement plus appropriée à des situations où il n’est ni calculable, ni maîtrisable et où l’idée de prévention ou de protection est déjà dénuée de sens puisque la réalité est déjà catastrophique (voir Fukushima). Il n’est pas surprenant que ce soit Tronto qui ait mis en évidence l’obsolescence de l’idée de risque dans Le risque et le care [2]. Depuis l’ouvrage d’Ulrich Beck, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité [3], la notion de risque, malgré son intégration à l’ensemble des politiques publiques contemporaines, a révélé ses limites : euphémisation de dommages déjà subis ou de menaces bien réelles, moyen commode de gérer les externalités du progrès et de ne pas prendre la mesure des défis environnementaux, sanitaires, économiques et humains, réduction de la vulnérabilité humaine au calcul, à la modélisation et au management.

Le souci de l’environnement et du climat montre la force du paradigme du care contre celui du risque ; mais aussi le nouveau sens que doit prendre le care lorsqu’il faut affronter une perte totale de la protection de la vie humaine : quand apparaissent l’inutilité et la vacuité de mots d’ordre généraux, et l’intérêt d’autres ressources pour penser et prendre en compte les besoins des humains en tant que victimes et vulnérables.

Le cas emblématique depuis 2011 de la situation de Fukushima, traité ici par Anne Gonon et Cécile Asanuma Brice, allie durablement désastre « naturel » (tsunami et séisme) à une catastrophe industrielle (accident de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi), environnementale (contamination des terres environnantes), sanitaire (exposition des populations locales à des radiations à un taux inacceptable pour d’autres catégories), alimentaire (contamination des cultures et animaux), humaine, qui a son origine comme ses effets dans le peu de cas fait de cette région et de ses habitants… C’est un exemple emblématique, au-delà de la déplorable fascination pour la catastrophe, des inégalités environnementales qui structurent la planète.

On sait à quel point désormais le monde social et humain est inscrit dans un environnement, dans un ensemble de contraintes, ressources et données naturelles, et en dépend. Réciproquement l’humain, femme ou homme, fait partie de la chaine causale de la nature, par les transformations qu’il/elle suscite dans le monde qu’il/elle habite. Ce qu’on appelle « changement global » ne doit cependant pas cacher que les interdépendances entre humains et environnement se jouent à toutes les échelles, du global au local, suscitant une spatialisation des inégalités qui est sans doute une donnée première de la réflexion sur le genre. Le « nous » qui transforme ou dégrade l’environnement n’est pas le même que le « nous » qui en subit les conséquences. Combien d’humains sont victimes de conditions environnementales qu’ils n’ont pas créées ? L’affichage d’un « nous » abstrait et collectif relève, par un dispositif que plusieurs formes de critique sociale, ainsi que les études de genre et les éthiques du care, ont très classiquement mis en évidence, de la protection d’une catégorie d’humains bien spécifiques. Les débats de la COP21 qui s’annoncent risquent ainsi de se focaliser sur la préservation d’un « avenir commun » ou des « générations futures », qui se révèle être l’argumentation mise en place pour la préservation des intérêts de « nos » sociétés libérales et de « nos » générations futures. Au contraire, comme le montre ici Laura Centemeri en prenant l’exemple de Seveso, la catastrophe met au centre de l’attention le rapport singulier qu’un individu particulier développe avec ce qui l’environne, et qui ne saurait être simplement dilué dans le discours du « nous ».

La pensée du care a récemment cherché à intégrer cette dimension : en réfléchissant à la dimension globale et politique du care [4], en affrontant directement la question de la catastrophe [5], ou en envisageant l’extension du careà l’environnement au sens large [6]. Actuellement, un certain nombre de recherches collectives ont repris à leur compte l’ambition de proposer un questionnement sur le nouveau sens pris par le care lorsqu’il faut affronter une perte radicale de toute protection de la vie humaine.

Les situations de désastre qui ont marqué la dernière décennie ont bien montré les limites de ce concept de risque et ont mis en évidence l’intérêt d’autres ressources pour penser et prendre en compte les besoins de l’humain vulnérable : l’idée de care (Gilligan, Tronto) et celle des capacités (Sen, Nussbaum), concepts que Raison Publique a largement contribué à faire découvrir et problématiser, et qui ont transformé les approches de la vulnérabilité, de l’éthique et de la politique.

Une anthropologie de la vulnérabilité extrême est en train de naître (voir ici Lovell, Laugier), qui n’a plus pour centre de gravité les relations sociales entre caregiver/receiver mais la fragilité que chacun ressent quand il s’efforce, au quotidien, d’incarner sa subjectivité et d’explorer les manières d’être humain, fragilité radicale qui émerge d’autant plus quand c’est le monde ordinaire et l’ensemble du monde social et naturel qui est menacé pour les personnes concernées par une catastrophe ou engagée dans un conflit. Ces situations invitent aussi à se demander s’il n’y a pas lieu de reconnaître des atteintes irréversibles, devant lesquelles le care se trouve mis en échec, du moins en demeure d’inventer de nouvelles formes de relations caring (voir ici Centemeri). De façon concomitante, ces situations nous invitent à reconsidérer ce que nous concevons comme des formes humaines de vie. C’est ce sentiment aigu de la fragilité et de la vulnérabilité de la vie humaine qui est également au cœur de l’approche des capabilités, et qui en fait une ressource au moment de chercher à définir une pensée de la justice dans des circonstances qu’il est tentant de rejeter dans l’exceptionalisme de l’extraordinaire.

Rien ne révèle mieux cette tragédie de l’ordinaire que les désastres collectifs extraordinaires où la vulnérabilité foncière des êtres humains est mise à nu. La Nouvelle-Orléans ravagée par Katrina, la région de Fukushima par le séisme puis l’accident nucléaire, et d’autres circonstances... sont les théâtres paradoxaux où, dans la détresse et le dénuement, s’inventent de nouvelles manières d’exister et de s’exprimer, et des formes inédites d’attention à l’autre. Face à la catastrophe, à la contingence et à l’inattendu, dans l’urgence et devant l’incertitude, comment dessiner les limites du care, du « périmètre » de ce dont il doit y avoir « care » ? Comment retrouver un sens politique de ce que tout être humain doit pouvoir être en droit d’attendre de son environnement social, une défense de ses capabilités, c’est-à-dire de sa capacité concrète et pratique à faire et à être ?

Si le care est le souci quotidien du proche, et on peut se demander comment l’appliquer à des situations lointaines et exceptionnelles. Par ailleurs, le care est aussi maintien en toutes circonstances du fil de la vie ordinaire, au prix de mobilisations extradordinaires. Le care doit alors être conçu comme soutien à la vie et à la précarité humaine, comme créativité ambivalente face à cette fragilité du monde et à la précarité des formes vitales, mais parallèlement comme attention à ce qui dans la forme de vie humaine résiste au désastre. Les catastrophes fournissent un contexte particulier, rappelant et dévoilant cette précarité mais aussi mettant en évidence les ressources humaines qui permettent de la surmonter, ou d’en prendre soin au mieux, compte tenu d’atteintes irréversibles.

Le concept de résilience, souvent repris pour rendre compte de la capacité de survie des individus dans des circonstances difficiles, ne peut rendre compte de cette capacité, et s’avère insuffisant pour penser le devenir de certains patients et la visée de diverses formes du soin médical (voir ici la contribution de Vincent Bourseul). Il est sans doute une facilité qui ne remplace pas une véritable réflexion sur les capacités et l’agentivité humaines. Mais aussi sur le caractère irrémédiable de la vulnérabilité, qui ne saurait être toujours l’objet de compensation, de remédiation ou de prévention. L’éthique du care met en évidence, dans les façons même que nous avons d’en ignorer le travail, une incomplétude et un aveuglement de la conception libérale de la morale et de la justice, condamnée à poser une hétérogénéité problématique entre la société dans sa dimension morale et ce qui la perpétue (voir ici Laugier).

La revue Raison Publique a déjà consacré trois volumes à ce qu’on pourrait appeler un nouveau paradigme de la vulnérabilité de l’ordinaire : « Martha Nussbaum – émotions privées, espace public » (n° 13, octobre 2010) ; « Grammaires de la vulnérabilité » (n°14, avril 2011) ; « Le retour à la vie ordinaire » (2013). Nous souhaitons conclure cette série par ce dossier consacré au care et aux capabilités en situation de catastrophe, de façon à mettre en évidence la nouveauté mais aussi l’efficacité de ces outils pour penser la vulnérabilité de notre monde ordinaire, mais aussi pour agir, aujourd’hui, sans se complaire dans un catastrophisme finalement narcissique : en développant un sentiment de responsabilité non à partir de droits abstraits ou de « générations futures », mais à partir des relations concrètes de care, avec des proches ou des inconnus.

Ce dossier vise ainsi à lancer la réflexion sur ce qu’apportent ces situations extrêmes aux éthiques et politiques du care, sur les limites de ce qui constitue le care et ses approches particularistes dans l’ordinaire des situations exceptionnelles, et sur l’apport que constitue l’articulation du care à la notion de capabilités, afin de mettre en évidence des voies alternatives à la construction de la résilience et du risque, en se fondant sur : (a) l’agentivité du care et sa capacité de subversion et de résistance comme d’attention à toutes les vulnérabilités ; (b) la puissance critique des capabilités, et la prise de conscience qu’elles supposent – des inégalités globales et de la nécessité de définir le contenu concret de ce qui est dû à tout être humain pour qu’il puisse vivre une vie digne d’être vécue, ou digne tout court.

Amartya Sen a eu récemment l’occasion de rappeler qu’avant de s’inquiéter du changement climatique, il fallait se préoccuper de justice climatique aujourd’hui [7]. Le discours présent sur les catastrophes prévisibles liées au changement climatique est traversé par un non-dit, que nous appellerions volontiers l’hypocrisie du NOUS. Le « nous » de « notre avenir commun face au changement climatique » n’existe pas, ou c’est une projection à partir des privilégiés. Le contexte du climat et de la globalisation entraîne illusoirement à considérer les humains comme une entité théoriquement solidaire et engagée dans une perspective commune. Or, ce « nous » constamment mis en avant dans la réflexion présente, masque de nombreuses divisions, des réalités sociales et politiques hétérogènes, et des exigences de solidarité asymétriques. C’est bien à réinventer et construire un NOUS non hypocrite, solidaire et inclusif, que doit travailler toute réflexion sur les catastrophes présentes et futures.

par Solange Chavel, Sandra Laugier

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Joan Tronto, « caredémocratique et démocratie du care », dans Pascale Molinier, Sandra Laugier, Patricia Paperman (dir.), Qu’est-ce que le care ?, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2009, p. 37.

[2] Paris, Payot, 2012.

[3] (1986), Paris, Aubier, 2001.

[4] Voir l’essai de J. Tronto, « L’indifférence des privilégiés », dans P. Paperman et P. Molinier (dir.), Contre l’indifférence des privilégiés, Paris, Payot & Rivages, 2013.

[5] A. Lovell, S. Pandolfo, V. Das et S. Laugier (dir.), Face aux désastres. Une conversation à quatre voix sur la folie, le care et les grandes détresses collectives, Paris, Editions Ithaque, 2013.

[6] Sandra Laugier (dir.), Tous vulnérables, Paris, Payot, 2012.

[7] http://www.oxfordmartin.ox.ac.uk/do...

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