Quelles vies pour les corps irradiés ? Désorientation et résistance après l’accident nucléaire de Fukushima

lundi 23 novembre 2015, par Anne Gonon

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INTRODUCTION

En juillet 2014, une bande dessinée intitulée Oishinbô publiée hebdomadairement dans la revue Jump, qui évoquait le saignement de nez d’un journaliste parti enquêter dans la ville de Fukushima, s’est trouvée centre d’un débat animé. Avait-on ou non recensé des cas de ce genre après l’accident nucléaire de la centrale de Fukushima ? Intellectuels, hommes politiques et bien sûr experts des radiations se sont exprimés sur le sujet, la plupart d’entre eux pour protester contre une histoire qui risquait de véhiculer une rumeur fausse. Si actuellement, il n’en reste rien, sinon une impression de confusion dans le débat autour d’une œuvre de fiction, demeure la douloureuse question des traces d’irradiation sur les corps des personnes vivant dans la zone de Fukushima. Les radiations sont-elles ou non dangereuses ? À partir de quel niveau ? À partir de quel moment ? Les fuites radioactives atteignent le corps dans sa vie même et en attaquant sa structure, le rendent complètement vulnérable. C’est une expérience effrayante pour laquelle on peut utiliser le terme de désorientation. Selon Ami Harbin, qui a étudié cette notion à partir d’une approche philosophique, la perte d’orientation qui prend des formes différentes n’est pas uniquement une expérience paralysante, mais au contraire peut faire naître des comportements nouveaux, ce qu’elle appelle une agentivité. Mais si, ainsi que le souligne Judith Butler, une vie vulnérable est une vie reconnue comme telle par les cadres de reconnaissance, il nous faut examiner en quoi cette désorientation est construite et reconnue en même temps, mais aussi en quoi les corps désorientés sont susceptibles de produire cette agentivité. Dans le cas de Fukushima, le registre de reconnaissance est formé par la politique de reconstruction que le gouvernement japonais a menée après la triple catastrophe ; il offre un cadre de reconstruction des corps qui s’appuie sur un discours du « risque » au sein duquel se définit une forme de vie viable. La pensée du risque consiste à dire que, face à l’avenir rempli d’incertitudes, il est possible d’évaluer la survenue d’insécurités et donc de les appréhender, de tenter de les contrôler par l’organisation de mesures préventives fondées sur des savoirs statistiques.

Mais des groupes d’habitants, de parents d’enfants exposés se placent dans une perspective critique. On constate que les deux positions, deux cadrages, dirait Judith Butler [1], se heurtent sur la définition du traitement à apporter aux corps touchés, donnant à la notion de vulnérabilité des sens différents. Nous allons examiner en quoi la désorientation des corps produite par la catastrophe mais aussi par une réponse inappropriée à la demande des individus désorientés, conduit à une remise en cause des normes communément admises de santé, de confort, de modes de vie et d’autonomie. De cette remise en cause qui exprime des réponses affectives autres (non régulées), émerge le projet d’un cadre de reconnaissance différent dans lesquels les acteurs se révèlent comme sujets politiques.

EN QUOI LA CATASTROPHE PRODUIT-ELLE DES CORPS DESORIENTES ?

Un choc émotionnel à la suite d’un deuil, l’épreuve d’un tremblement de terre violent sont des expériences de désorientation, de degré divers certes, mais qui impliquent une rupture d’avec la routine quotidienne, une perte de ce qui est familier. La personne qui l’expérimente peut se sentir angoissée, ne pas savoir quoi faire. Alors que pour Charles Taylor, cette expérience est perçue comme menaçant la capacité d’agir de celui qui la vit, Ami Harbin, insiste quant à elle sur le fait que les expériences de désorientation physique peuvent renforcer l’agentivité morale des individus, à savoir « les pratiques quotidiennes d’interaction qui engagent le corps [2] ». La désorientation est expérimentée au travers de processus totaux, complexes, corporels, affectifs et cognitifs. Un des rescapés de l’accident nucléaire de Tchernobil parle même dit même : « mon âme est hors d’elle-même » (« my soul is out of place ») [3].

L’expérience de la catastrophe nucléaire est sans aucun doute possible à l’origine d’une désorientation, ou plutôt de plusieurs formes de désorientation [4]. « Désorientation » signifie perdre l’orientation, la familiarité avec les lieux, les objets et les personnes. La contamination de certaines zones des trois départements limitrophes de la centrale nucléaire de Fukushima a imposé, non sans hésitation de la part du gouvernement, l’éloignement de son lieu de vie d’une grande partie de la population. Non seulement il a fallu quitter un lieu familier mais aussi abandonner tous les objets familiers de la vie quotidienne, y compris les photos, ou simplement les papiers d’identité, contaminés par les radiations. Des membres d’une même commune ont été dispersés, des familles, des amis se sont séparés, certaines personnes ayant décidé de quitter définitivement les départements touchés. On a même utilisé le terme de « réfugiés de l’intérieur » pour décrire les déplacements suite à l’accident nucléaire qui rend clairement compte de la situation particulièrement exceptionnelle que vivent les sinistrés. L’hébergement en refuges dans un premier temps, puis dans des logements provisoires (qui le sont toujours pour environ 200 000 personnes) a imposé d’accepter la promiscuité puis l’apprentissage de nouvelles manières de vivre où la communication entre les individus est indispensable pour se repérer dans les méandres des procédures à suivre pour recevoir les aides ou demander des indemnisations. Le caractère nucléaire impose de nouvelles habitudes liées à la présence de la radioactivité, en rapport avec le soin de son corps : le choix des produits alimentaires, les visites chez le médecin, la surveillance accrue des enfants, les tentatives de décontamination des lieux habituellement fréquentés, mais aussi l’utilisation d’un compteur Geiger pour mesurer le taux de radiation de sa nourriture. Par ailleurs, des gestes peu accomplis redeviennent essentiels – les bains de pied comme moyens de faire disparaître ou d’atténuer le stress chez les enfants privés de sortie – et la conscience d’une dépendance physique nouvelle aux autres refait surface, plus ou moins bien vécue par des individus éduqués dans le respect de l’autonomie.

Les médecins ont classifié plusieurs symptômes de désorientation tels que le traumatisme, la maladie (cancers, leucémies, etc.), la transformation du corps [5]. Être plongé au cœur d’une catastrophe nucléaire transforme un corps sain en un corps irradié dont le porteur ne sait s’il développera ou non un cancer. Cette désorientation se traduit et s’accompagne de symptômes physiques qu’ont rapportés les médecins intervenus après le désastre – nausées, insomnies, maux de tête, fatigue extrême, perte d’appétit, perte de la parole et peut-être les problématiques saignements de nez – mais aussi d’angoisses face à l’inconnu que représente l’irradiation et donc les décisions à prendre sans avoir de claire perception de l’avenir : faut-il ou non continuer de vivre dans un lieu contaminé ? Que signifie irradiation ? À combien de millisivertes commence-t-elle ? Parfois l’instabilité émotionnelle provoque des divorces, voir des suicides ou des violences domestiques.

Exposés à la violence de la nature mais aussi aux conditions sociales dans lesquelles le traitement de la catastrophe les a placés, les habitants de Fukushima éprouvent une désorientation, une vulnérabilité bien spécifique qui s’étend au-delà des catégories habituellement classées comme vulnérables (femmes, enfants, pauvres, etc.). Si, ainsi que le dit Judith Butler, la vie vulnérable n’est vulnérable que quand elle est reconnue comme telle, il faut s’interroger sur les cadres de reconnaissance dans lequel l’État va reconnaître cette vulnérabilité, décider qui est vulnérable et quelles réponses apporter pour faire de ces vies des vies viables.

LA VIE VULNERABLE AU CŒUR D’UNE POLITIQUE DU RISQUE

Après les premiers temps d’une politique de la compassion destinée à répondre à l’urgence de la situation en organisant l’accueil et le soutien aux sinistrés, peu à peu a été mise en place une politique qu’on pourrait qualifier de politique du risque, ou « administration du désastre [6] ».

La nécessité de l’humanitaire

La solidarité née face à l’horreur d’une situation dont on sentait l’ampleur a marqué les premiers temps de la prise en charge des sinistrés, permettant au gouvernement de s’appuyer sur les organisations de la société civile pour parer à l’urgence. Alors que de nombreuses études montrent le rôle grandissant des soins psychologiques accordés aux victimes de catastrophes dans le traitement de l’aide humanitaire, dans le cas de la catastrophe du Tôhoku, on ne peut que constater la faiblesse de cette prise en compte, et notamment le peu d’importance accordée à la notion de PTSD. Malgré l’introduction des outils du PTSD proposés par la psychiatrie américaine grâce à la Japanese Society for Traumatic Stress Studies (JSTSS) créée à Kobe, à la suite du tremblement de terre de Kobe en 1995, vingt ans après, la population japonaise continue de penser que le suivi psychologique des victimes de désastres peut être fait par des médecins généralistes, des infirmières et infirmiers. Dans le manuel édité par le cabinet du Premier ministre, on insiste sur le fait que 80% des personnes confrontées à une forme de désastre sont capables de récupérer naturellement [7]. La JSTSS utilise le terme de « résilience » définie comme la force de se rétablir et de repartir. Aux non résilients, classés comme fragiles, les services sociaux vont offrir des moyens pratiques de retrouver « la joie de vivre [8] ». Aux gens inquiets, il convient d’offrir un soutien psychologique et d’expliquer de façon simple les méthodes de protection contre les radiations [9].

Les modalités des soins de santé aux personnes touchées par la catastrophe nucléaire ont été énoncées dans une loi promulguée en juin 2012 obtenue sous la pression de 180 groupes dont des associations de parents, soutenus par les parlementaires et favorisée par l’atmosphère de compassion vis-à-vis du sort des enfants. Elle devait permettre de créer un financement pour garantir la gestion de la santé en suivant médicalement les enfants susceptibles de développer une anomalie génétique [10]. Elle peine cependant à trouver les financements dans les budgets annuels et surtout ne concerne qu’une partie des enfants, ceux qui vivent dans le seul département de Fukushima, laissant sans soutien ceux des départements limitrophes.

La notion de risque au cœur de la reconstruction

En raison du caractère complexe de la catastrophe du Tôhoku, dans laquelle facteurs naturels et facteurs humains se mêlaient de façon si intime, il a été possible d’attribuer l’accident nucléaire au tsunami, permettant ainsi de passer rapidement d’un traitement humanitaire à l’instauration ou plutôt au renforcement d’une politique de reconstruction en deux pans : le pan de prévention des risques dans l’ensemble du système social et le pan du retour à la vie normale des populations par la mise en œuvre de dispositifs socio-économiques. Partant de l’analyse des dégâts, la reconstruction a été orientée vers le renforcement des systèmes de protection – construction de nouvelles digues plus élevées pour arrêter les tsunamis, conception nouvelle des systèmes de détection des tremblements de terre et réorganisation de leur fonctionnement. Politiciens et scientifiques ont uni leurs savoirs pour élaborer des outils devant permettre de maîtriser ce futur incertain. Le risque nucléaire a été inséré au cœur de ces politiques de maîtrise technologique et les experts ont été sollicités pour construire, en élaborant de nouveaux critères et en promouvant des améliorations technologiques, la sécurité minimale attendue face à des risques qui sont, par essence, du domaine du potentiel et non du réel. En ce qui concerne la gestion de l’accident lui-même, le précédent de la catastrophe de Tchernobyl a servi à étayer un discours de contestation de l’existence des risques sanitaires en s’appuyant sur la logique selon laquelle il est impossible de prouver l’existence de liens de causalité entre l’accident et les cas de cancers [11]. Ayant ramené la question du nucléaire au niveau d’un risque industriel ordinaire, le gouvernement peut administrer la population de Fukushima autour de la notion d’« empowerment », la capacité à s’autogérer : les services de l’emploi, de logement sont destinés à aider chacun à reconstruire sa vie en tant qu’individu, là où il a toujours vécu. Il s’agit de revenir au monde, concrètement et métaphoriquement. Tout se passe comme si la désorientation des corps, entendue comme une expérience naturelle suscitée par la peur, pouvait, grâce à un travail sur soi soutenu par un environnement approprié, donner naissance à des capacités fondamentales de domination de la peur et de l’incertitude, à faire de cette peur une « qualification culturelle » en recevant et trouvant les moyens de son contrôle [12].

La peur

Le retour dans le monde est le retour dans un monde irradié d’autant plus effrayant qu’on ne saisit pas la portée exacte de ce que ce retour implique. Toutefois, les cadres de reconnaissance dans lesquels la société a reconnu les habitants de Fukushima comme victimes du nucléaire saisissent la vulnérabilité comme un état passager qu’une information fournie par des spécialistes, renforcée, pour les cas de grande désorientation, de conseils donnés par des médecins, pourrait faire disparaître. Le risque des effets de l’irradiation sur la santé dans les années à venir est nié, officiellement au nom de l’incertitude ; mais on peut penser que, ainsi qu’en témoigne le rejet systématique des actions pénales engagées lors des précédents incidents survenus dans des centrales nucléaires, les autorités continueront d’arguer qu’il est difficile de prouver l’existence d’un lien de causalité entre l’exposition aux radiations et l’apparition d’un cancer. Pour les cas déjà détectés de cancers chez les enfants ou chez les adultes travaillant dans la centrale, le silence permet de reléguer la réalité de la maladie dans le secret médical et dans les petits nombres et de ne traiter que la « forme psychologique » de l’irradiation, la peur [13].

C’est à quoi s’est employé le discours officiel faisant de la peur le mot clé du message adressé aux populations touchées. Le traitement de la peur est explicite depuis la mise en place en mai 2011 d’un « Comité d’enquête pour gérer la santé des habitants du département de Fukushima [14] » chargé d’apaiser les inquiétudes des familles préoccupées de la santé de leurs enfants. Les autorités ont cherché à « faire disparaître la peur », ainsi que l’affirmait le chef du comité Junichi Yamashita, venu de Hiroshima comme conseiller pour la gestion des risques des radiations pour la santé. À coup de chiffres fondés sur les expériences antérieures de Hiroshima et de Tchernobyl, et confirmés par les autorités internationales de l’OMS, ou du IRCN, elles ont mené ce qui a été appelé une politique de négation du risque sanitaire [15]. Ce comité a encouragé la mise en place de nombreux lieux de circulation de l’information qui devra faire disparaître cette peur « irraisonnée » : campagnes d’informations destinées aux enfants et aux adultes, travaux pratiques de contrôle des taux de radiations menés dans les écoles auprès des enfants par le biais des ONG comme « Save the Children », et mise en place de campagnes d’examens médicaux à destination des populations du département de Fukushima. La référence au précédent de Tchernobyl selon laquelle les premiers cas de cancers de la thyroïde ne peuvent émerger avant cinq ans, permet de considérer que des examens précoces sont inutiles et que l’auto-contrôle de sa santé est suffisant. Les mesures minimales, prises pour le suivi de la santé des enfants, ne s’appliquant pas aux adultes, certaines des municipalités touchées telles Iidate ont proposé aux habitants des localités un carnet de santé dans lequel noter au jour le jour leur état de santé afin de pouvoir prouver, le cas échéant, l’influence de l’irradiation sur l’évolution de leur santé.

Les autorités réaffirment qu’une bonne gestion de sa santé peut diminuer, voire contrôler le risque.

Cette question de la peur est à relier avec le concept de sécurité humaine, lui-même construit autour de la libération de la peur. Ce détournement de la notion de libération de la peur qui se fonde ici sur son déni, par un gouvernement pourtant très impliqué dans la promotion internationale du concept, n’était pas envisagé, mais doit nous amener à reconsidérer la peur comme un matériau à prendre au sérieux pour repenser la sécurité humaine.

LE LOCAL ET LA COMMUNAUTE MORALE

Contre ces discours généralisants qui prônent la rationalité de l’individu comme gestionnaire responsable de sa santé puisqu’il dispose de tous les moyens nécessaires pour retourner au monde ordinaire, la dimension locale de la catastrophe constitue le socle sur lequel la résistance devant le danger peut se concrétiser. Dans le contexte local de Fukushima, dans ce monde non choisi où la vie des êtres humains mais aussi des animaux et des plantes est menacée voire anéantie, les corps désorientés réagissent. Chacun sent que la vie est importante ; non seulement la sienne, non seulement celle de ses enfants, mais celle de tous ceux qui vivent là, comme si la radioactivité qui s’est diffusée partout avait créé les conditions du partage. Ainsi émerge une communauté morale de personnes placées dans la même position, confrontées aux mêmes incertitudes et indéterminations, en contact avec les mêmes interlocuteurs, les mêmes responsables, communauté qui a compris que la survie n’était possible que dans la dépendance. De cette dépendance naissent des obligations politiques, puisque tous sont concernés. Pour paraphraser A. Kleinman, la relation entre la désorientation et le monde moral est illuminé de deux formes de résistance [16].

Cette communauté morale de Fukushima s’est constituée autour de différents répertoires d’action que chacun utilise de façon souple et évolutive dans le temps, mais ce qui domine est la mobilisation des femmes et des groupes locaux organisés autour de questions concrètes à résoudre. Certes, il est difficile de saisir l’ampleur des démarches des mères qui vont de consultation en consultation afin de trouver le médecin qui prendra au sérieux leur souci de connaître la vérité sur la santé de leur enfants, car beaucoup sont conduites individuellement. Mais la participation critique aux réunions d’informations organisées par le comité de gestion de la santé, les procès engagés par les habitants contre les autorités forment les lieux où se construit un cadre alternatif de reconnaissance, dans lequel les individus en agissant collectivement se constituent en une communauté de réflexion sur la santé, les droits, la parole, la justice. De même, le soutien apporté par Anand Grover, rapporteur spécial pour l’ONU sur l’état de santé de la population de Fukushima a offert une légitimité aux actions engagées de même que l’écoute attentive des juges et du public venu assister au Tribunal populaire sur la catastrophe nucléaire constitué par quatre intellectuels japonais (2012-2014) ont donné une légitimité aux paroles qui content publiquement ces expériences morales.

Le souci du corps

La parole exprime le souci du corps et de la santé. La première revendication a porté sur la nécessité des examens médicaux spécialement pour les enfants, à l’initiative de mères d’enfants qui n’avaient pas reçu de pastille d’iode. Derrière la mise en place des enquêtes pour la gestion de la santé des habitants de Fukushima, dont le projet a démarré dès la fin du mois de mars 2011, se dissimule une organisation chaotique qui répond aux indécisions gouvernementales concernant les zones d’évacuation, mais aussi un choix de gestion par le secret des résultats d’enquête. Diagnostics minimum donnés lors de la première enquête de santé, documents déclarés perdus, révélation à la fin 2012 de l’existence d’un comité qui travaillait dans le secret : voici quelques-uns des obstacles que les habitants ont dû affronter. Mais les parents n’ont pas hésité à demander un second diagnostic, à refaire faire les examens, à poser des questions pour connaître la vérité et ces démarches individuelles ont été exposées aux autres parents pour transmettre l’expérience et porter au public la contestation. Dans le département de Tochigi, non concerné par la loi de juin 2012, les autorités ayant déclaré que le département était libéré de la peur des radiations ce qui rendait inutile tout examen médical ou test, les habitants avaient été privés de la liberté de parler de leur situation sous peine d’être accusées de diffuser de fausses rumeurs et ceci malgré les trois pétitions adressées en vain au gouvernement et aux autorités locales en 2013 pour faire entrer les autres départements dans le cadre de la loi. Des chercheurs ont alors été sollicités pour faire une enquête dans le département auprès de parents ayant des enfants en bas âge. Il s’est avéré, sans surprise, que trois ans après la catastrophe, l’anxiété n’avait pas diminué et que beaucoup de parents n’étaient pas informés des possibilités légales. Aidées financièrement par des ONG, des mères ont alors invité deux médecins à faire passer un examen de santé aux enfants du département, louant l’équipement nécessaire à un hôpital voisin.

Plus que la peur, c’est surtout la colère de ne pas être informées correctement qui poussent les mères à protester. Avec le temps, et les réponses insatisfaisantes des autorités sanitaires et médicales aux questions des habitants, ceux-ci se sont peu à peu dotés d’un savoir en matière de radioactivité et des pathologies du nucléaire suffisant pour discuter avec les autorités. Ainsi, lors d’une réunion publique, confrontés à des participants informés, offensifs et souhaitant un vrai dialogue, des intervenants du comité d’enquête ont regretté de n’avoir eu à faire qu’à des « activistes » et non à la population ordinaire [17]. Au cours d’une des réunions de ce même comité, une mère a déclaré : « Nous ne voulons pas que vous supprimiez notre peur. Nous voulons connaître la vérité. Si nous la connaissons, nous pourrons décider [18] ». Elle témoigne ainsi que si peur il y a, elle n’est pas paralysante et conduit au contraire au désir de la dominer par le savoir, la décision et l’action, ce qu’on définit par agentivité.

Il ne s’agit pas de risque car l’irradiation est déjà là, mais de danger : « le danger réside pour partie dans le sentiment que ce qui compte le plus est menacé et pourrait être graduellement ou subitement perdu [19] ». Ce qui est en jeu c’est la menace qui pèse sur la santé et par le partage d’expériences, la circulation des savoirs les plus élémentaires sur la médecine nucléaire est conçue comme permettant d’accéder à la vérité.

La parole entre demande de justice et stigmatisation

Ainsi que l’a écrit Niklaus Luhmann, la notion de danger se fonde sur des schémas préétablis qui donnent un cadre et rattachent des images au danger nucléaire [20]. Parler du nucléaire à Fukushima ramène aussitôt aux expériences antérieures de Hiroshima, Nagasaki et plus récente de Tchernobyl. Les médias s’étaient fait l’écho, peu de temps après la catastrophe, de cas de stigmatisation d’enfants venus de Fukushima, les habitants des régions d’accueil craignant la contamination. Le stigmate est entendu comme « une caractéristique telle qu’elle peut s’imposer à l’attention de ceux d’entre nous qui le rencontrent, et nous détourner de lui, détruisant ainsi les droits qu’il a vis-à-vis de nous du fait de ses autres attributs [21] ». Les habitants des régions touchées ne peuvent faire l’impasse sur cette notion de stigmate qui oriente, régule leur réflexion et leurs comportements. À la différence des survivants de Hiroshima ou de Nagasaki qui ont bien été, certes à des degrés divers, irradiés et portaient des marques physiques en plus des modifications génétiques potentielles, l’irradiation des habitants de Fukushima peut paraître encore incertaine, en raison du flou qui est entretenu autour de leur état de santé. Ainsi l’ampleur du désastre peut être plus aisément invisibilisée, d’autant que toute la gestion par le gouvernement, le silence des médias sur la réalité de la catastrophe nucléaire concourent à empêcher ce que Judith Butler appelle le deuil public qui réclame justice.

Comme le souligne E. Goffman, quand l’individu est discréditable, « le problème est de [...] savoir manipuler de l’information concernant une déficience : l’exposer ou ne pas l’exposer ; la dire ou ne pas la dire... [22] ». Que les victimes ayant bien conscience que des déclarations de principe ne suffiront pas, cherchent à cacher les maladies qui pourraient surgir, ou qu’elles essayent de se réunir collectivement pour affronter l’image négative et dangereuse des corps irradiés signifient, dans les deux cas, affronter le stigmate et définir des positions morales face à cette « anormalité ». Cela va du plus quotidien de l’acceptation de fait en renonçant à donner son sang lors des campagnes de collecte de sang, aux positions plus radicales telles que vouloir supprimer son état civil de Fukushima pour les femmes en âge de se marier [23]. M. Todeschini a dans son travail sur Hiroshima souligné la dimension très genrée du stigmate [24], l’irradiation atteignant les femmes dans leur capacité reproductives, même si les hommes étaient également touchés. C’est donc la capacité d’une femme à mener une vie ordinaire, à savoir se marier, avoir des enfants, qui est mise en doute. De même, la naissance d’enfants handicapés sera certainement cachée et on peut craindre que de nouveau, comme à Hiroshima, la pensée eugénique refasse surface.

La peur du stigmate régule les réponses affectives. Le précédent des irradiations provoquées par les bombes de Hiroshima et de Hiroshima montre que le stigmate s’approfondit dans le silence. Les survivants et surtout les survivantes de Hiroshima avaient, parmi les moyens employés pour lutter contre l’image que leur corps portait, parlé et aussi lutté contre « l’effacement de la mémoire », qui est déjà perceptible dans la société japonaise de 2015. Mais parler depuis Fukushima et lutter pour faire reconnaître que les corps sont sains, ne contaminent pas, a également pour effet paradoxal d’attirer l’attention sur cette « anormalité » et oblige à maintenir un engagement constant contre l’image stigmatisante, une demande permanente de justice qui bouscule les cadres de reconnaissance construits par l’État autour du déni et du silence. Mais c’est aussi témoigner que la survie de chacun est complètement encastrée dans ces relations et que loin de l’être autonome voulu par l’État, la catastrophe nucléaire rappelle les liens de dépendance et d’obligations entre les êtres humains.

CONCLUSION : DEUX IMAGES DE LA VULNERABILITE

Face à la tentative de construire ces populations comme victimes à qui on offrirait des soins et des compensations jusqu’au moment où elles parviendraient à retrouver leur équilibre et leur bonne santé d’avant la catastrophe, les habitants de la zone contaminée revendiquent le droit à la vérité pour, disent-ils, « juger » par eux-mêmes. Si leur demande semble rejoindre le discours officiel sur l’importance de l’auto-contrôle de leurs corps, elle se différencie par le poids accordé à la communauté et au partage. Contre la violence symbolique de l’État, qui a construit le mensonge, le silence, ils veulent la transparence, la vérité, et contre l’attentisme de l’État qui demande de patienter cinq ans, ils cherchent la reconnaissance d’un autre cadre, d’une autre vie pratique, encastrée dans le monde local de leur expérience quotidienne. Importance du local contre l’universalisme de l’autonomie, dimension relationnelle très forte qui s’étend au souci des animaux et contestation de la frontière entre morale et politique, ces caractéristiques du care sont repérables dans les engagements de la population de Fukushima. Cette communauté fait de sa vulnérabilité une force morale qui trouble les cadres officiels de reconnaissance et dans le partage de la vie ordinaire en zone irradiée, réinterroge le lien social. La question de la réalité du saignement de nez a mis au jour ce conflit dans les économies morales.

par Anne Gonon

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Voir notamment Judith Butler, Ce qui fait une vie – Essai sur la violence, la guerre et le deuil, Paris, La Découverte, 2010.

[2] Ami Harbin, « Bodily Disorientation and Moral Change », Hypathia, vol. 27, nº2, 2012, p.261-280, p. 263.

[3] Adriana Petrynia, Life exposed – Biological Citizens after Chernobyl, Princeton University Press, 2003, p.192.

[4] Notre analyse s’appuye sur l’analyse d’ouvrages et enquêtes, ainsi que sur des témoignages recueillis directement au cours des trois années écoulées.

[5] Ami Harbin traite à part le traumatisme en ce qu’il peut provoquer une désorientation si radicale que toute agentivité devienne impossible.

[6] Thierry Ribault, « Notre expert quiête aux cieux –Remarques sur le symposium international de Fukushima qui s’est tenu les 11 et 12 septembre 20011 », Rue 89, 2011.

[7] Cabinet du Premier Ministre, Soins du cœur – Directives aux collectivités locales, publication officielle, mars 2011, p. 15.

[8] Les formes de fragilité sont classées par causes 1) retards réels dans l’aide apportée 2) fragilité personnelle ou de la famille lors du désastre – enfant nouveau-né, personnes âgées, personnes handicapées, blessés et personnes de langue maternelle non japonaise. Enfin les célibataires et les personnes n’ayant d’autres interlocuteurs que leur famille sont classés dans la fragilité sociale (p.17).

[9] Cabinet du Premier Ministre, Soins du coeur, op. cit., p. 3.

[10] Elle comprend les points suivants 1) aide à toutes les zones au-dessus de 1m SV/an 2) soutien aux évacués volontaires 3) favoriser les lieux d’expression des sinistrés.

[11] Voir Adriana Petryna, Life exposed – Biological Citizens after Chernobyl, Princeton, Princeton Press University, 2003.

[12] Ulrich Beck, La Société du risque – Sur la voie d’une autre modernité, Aubier Alto, 2001, p.139.

[13] En juin 2014, l’association Protégeons les enfants de Fukushima affirmait que parmi les 370 000 enfants de moins de 18 ans qui avaient subi un examen médical, on avait relevé 50 cas de cancers de la thyroïde et 39 cas suspects.

[14] Comité exécutif du Tribunal populaire qui interroge la centrale nucléaire, Tribunal Populaire sur la centrale nucléaire, 31shobo, 2012.

[15] Ribault, « Notre expert quiête aux cieux », art. cit.

[16] Dans le présent article, nous n’aborderons pas le premier aspect, la résistance dans sa dimension existentielle de souffrance, même si nous considérons que c’est un aspect essentiel de la désorientation. Nous nous attacherons aux aspects plus explicitement politiques.

[17] K. Hino, L’Accident de la centrale nucléaire de Fukushima – Les secrets de l’enquête pour gérer de la santé des habitants, Iwanami Shinsho, 1442, 2014. (En japonais, non traduit), p. 139.

[18] Ibid., p. 143.

[19] Arthur Kleinman, « Santé et stigmate – Note sur le danger, l’expérience morale et les sciences sociales de la santé », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, nº143, juin 2002, p. 97-99, p. 98.

[20] Voir également Flavien Le Bouter, « La sociologie constructiviste du risque de Niklas Luhmann », Communication et organisation, 45, 2014, p. 33-46.

[21] Ervin Goffman, Stigmate – les usages sociaux des handicaps, Les Editions de Minuit Le sens commun, 1986, p. 15.

[22] Ibid., p. 57.

[23] Comité du tribunal, op. cit., p. 56.

[24] Maya Todeschini, « The Bomb’s Womb ? Women and the Atom Bomb », dans Veena Das, Arthur Kleinman, Margaret M. Lock, Mamphela Ramphele, Pamela Reynolds (dir.), Remaking the World – Violence, Social Suffering and Recovery, University of California Press, 2001, p. 76-156.

 

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