L’Antisémitisme actuel est-il vraiment "nouveau" ? Une réflexion sur l’interprétation d ’une vague de violence antijuive en France

dimanche 3 janvier 2016, par Nicolas Weill

Thèmes : Antisémitisme

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Article initialement paru dans Raison publique, n°2, avril 2004.

La recrudescence des agressions antisémites qu’elles soient verbales ou physiques en France et en Europe, que celles-ci soient euphémisées ou pas en « antisionisme », a incontestablement mis en avant de nouveaux acteurs de la haine antijuive. Nommément des agresseurs issus des banlieues ou de l’immigration, des victimes du racisme et de la discrimination qui s’adonnent, envers les juifs, aux comportements contre lesquels ils seraient en droit d’être eux-mêmes protégés ! L’Union européenne au travers du rapport commandé par l’Observatoire de l’UE pour les phénomènes raciste et antisémite (EUMC) a fini par en convenir avec moult réticences : aujourd’hui les fauteurs d’incidents antijuifs ont, pour beaucoup, un background arabo-musulman [1]. Là n’était pas une des moindres raisons du retard mis à la publication dudit rapport. La première réunion préparatoire à laquelle l’auteur de ces lignes avait assisté à Bruxelles, avait au contraire, tenté de coupler aux forceps l’antisémitisme avec l’islamophobie pour éviter de reconnaître cette évidence.

Ce qui a incontestablement changé, c’est le prisme à travers lequel le phénomène de la haine antijuive est perçu, au point qu’on peut parler de changement de paradigme. Alors que l’antisémitisme a été pendant longtemps confondu avec le négationnisme, aujourd’hui la haine antijuive – pareille à ces insectes qui s’adaptent désespérément aux défoliants les plus sophistiqués – semble s’accommoder de la mémoire de la Shoah. A condition de la retourner contre les Juifs du présent. Dernier exemple en date d’un tel retournement : les propos tenus par le président du Parti Musulman de France, organisateur de la manifestation contre la loi proscrivant les signes ostensibles dans les établissements scolaires, le 17 janvier dernier. Son leader clamait sur le pavé parisien « Nous sommes de vrais antisionistes. Comme nous combattons le nazisme [sic], nous combattons toute idéologie qui se fonde sur la discrimination raciale » [2]. Des propos qui lui ont valu l’ouverture d’une enquête diligentée par le procureur général de Paris. Désormais, c’est l’antisionisme radicalisé ou absolu comme le dit Pierre-André Taguieff qui paraît en passe de devenir l’idiome de l’antisémitisme [3].

Si je dessine ainsi à gros traits la situation qui malheureusement prévaut dans la France d’aujourd’hui en matière d’antisémitisme – en me gardant de tout alarmisme excessif et en constatant que les pouvoirs publics prennent désormais plus au sérieux la situation - c’est pour bien montrer, à la lumière de ce qui va suivre, qu’il n’est pas question pour moi de nier un fait : aujourd’hui personne ne peut plus prétendre de bonne foi que l’antisémitisme militant est cantonné dans la sphère de l’extrême droite (même si les accointances de certains milieux islamistes poussent sans doute des racines jusque là). Du reste tel n’avait jamais été le cas. Faut-il pour autant conclure que l’actuelle recrudescence de l’antisémitisme nous met en présence d’un phénomène radicalement neuf, dont les manifestations relèveraient exclusivement désormais des dérives de l’extrême gauche ou de l’islam radical ? Un phénomène à ce point inédit qu’il serait nécessaire de forger pour lui un terme nouveau ? Les piques des incidents antijuifs constatées en France depuis le déclenchement de la deuxième Intifada, en octobre 2000, ont-elle mis la société française en présence d’un phénomène à ce point inouï qu’il soit requis, comme l’a suggéré Pierre-André Taguieff, de reprendre, pour le décrire, une expression empruntée à l’un des précurseurs du sionisme au XIXème siècle, Léo Pinsker, celle de nouvelle « judéophobie » [4] ? L’objet des propos qui vont suivre sera de discuter cette interprétation et de montrer qu’il ne convient peut-être pas de remplacer un réductionnisme par un autre, si l’on veut comprendre le phénomène de la haine antijuive.

Beaucoup d’intellectuels se refusent à percevoir la pluralité des manifestations de la haine antijuive et lui cherchent toujours une cause ou un cadre unique. Qu’il y ait un antisémitisme arabo-musulman particulièrement virulent dans la France actuelle, que celui-ci soit au moins toléré par une certaine extrême gauche laquelle est trop souvent passive devant ses manifestations, c’est un fait. L’accueil réservé par les adversaires de la mondialisation libérale et l’extrême gauche au prêcheur islamique Tariq Ramadan, qui avait fustigé sur Internet les intellectuels qui soutenaient Israël pour des raisons communautaires (la critique du « communautarisme » servant en l’occurrence de masque à une considération purement antijuive des plus « communautaristes »), n’en est qu’un des épisodes, qui succède aux incidents survenus dans les manifestations contre l’intervention américaine en Irak. En revanche, cela n’empêche nullement le négationnisme ou le révisionnisme et d’autres formes d’antisémitisme de continuer à prospérer sous d’autres formes. Par exemple à l’est de l’Europe où, comme j’avais tenté de le montrer dans mon livre, la figure du « judéo bolchévisme » – les Juifs responsables du communisme – a pris depuis la chute du communisme une vigueur nouvelle sur fond de nationalisme blessé [5]. Là encore, on se trouve face à un antisémitisme différent de celui auxquels nous ont habitué les Robert Faurisson, David Irving et consorts. Le nouveau refrain siffle cette fois que la Shoah a bel et bien eut lieu mais que les Juifs l’ont cherchée (à cause de leur responsabilité dans le déclenchement de la violence première : la révolution bolchevique) ! L’image du commissaire ou du tchékiste juif en manteau de cuir vient équilibrer celle de l’enfant juif du ghetto de Varsovie. L’existence de cette forme-là d’antisémitisme, suffit à réfuter la théorie réductionniste d’une haine antijuive radicalement nouvelle coupée de ses sources européennes et désormais mondialisée.

Force est aussi de constater qu’en dépit du renouvellement des acteurs la nature des actes antisémites qui se sont multipliés depuis la deuxième Intifada en octobre 2000, ressortissent à un registre tristement classique et n’innovent pas beaucoup : Incendie de synagogue, passage à tabac, insultes, toutes violences qui appartiennent au « trésor » de l’antisémitisme depuis des lustres. De même les persécutions que subissent actuellement des élèves juifs dans les lycées et collèges français (et pas seulement dans les zones dites « difficiles » – drames secrets mis en évidence par le collectif d’enseignants auteur des Territoires perdus de la République (Mille et une nuits/Fayard) – ne sont pas sans rappeler certaines scènes du roman publié en 1922 par Jacques de Lacretelle, Silbermann (Gallimard). Il n’en reste pas moins que l’interprétation de l’antisémitisme en terme de judéophobie d’essence exclusivement « islamo-progressiste » ou « islamo-gauchiste » est devenue aujourd’hui dominante parmi ceux qui, dans l’hexagone, tentent d’analyser le phénomène. Je crois que les raisons en sont essentiellement politiques.

Si je pense pour ma part que l’antisémitisme supposé « traditionnel » ou « européen » n’a pas disparu ce n’est pas seulement dans la mesure où d’autres formes d’antisémitisme continuent à exister à côté des incidents déclenchés à la faveur des soubresauts de l’affrontement israélo-palestinien mais également parce que la notion de « transfert culturel » me semble tout à fait pertinente pour expliquer comment l’arsenal de l’antisémitisme, loin de se renouveler de fond en comble en chacune de ses manifestations passe, au contraire, en se transformant, d’une époque à l’autre. Au point que l’on peut risquer l’hypothèse que cette nature communicationnelle constitue l’un des traits les plus caractéristiques de la haine antijuive. Par-là j’ai conscience d’encourir le reproche d’essentialisme mais je prends le risque, en m’appuyant sur la conception inspirée par l’égyptologue allemand Jan Assmann, dont il sera question plus loin, selon laquelle il existe, sinon une essence, du moins quelque chose comme une « mémoire culturelle » qui conserve et transmet les idiomes et les traumatismes d’une époque à l’autre.

Les raisons d’une friche universitaire

Remarquons au préalable que l’urgence que s’instaure un débat à caractère scientifique sur la nature de l’antisémitisme est dictée par celle de la situation sur le terrain. Ne serait-ce que parce que, comme le constate en 2003 le très officiel rapport de la Commission consultative des droits de l’homme (rattachée au premier ministre) la violence antisémite en France pouvait atteindre 80% de la violence globale en 2000, 45% en 2002 et derechef 62% en 2003. Ou parce que, comme un sondage récent commandé par la Commission européenne (Eurobaromètre 151) l’a montré, 59% des Européens désignaient Israël comme le pays qui menace le plus la paix du monde. Ce spectaculaire résultat qui porte sur le pays le plus « cité » (ce qui n’implique pas que tous ceux qui le citent identifient Israël à l’agresseur et encore moins « les Juifs » à un danger) doit être relativisé. La proximité géographique d’Israël et l’omniprésence médiatique du conflit ont pu influencer les réponses qu’il n’est pas évident de mettre en relation avec l’antisémitisme européen à proprement parler. Certes, en 2003, assure le ministre de l’Intérieur français, le nombre des actes et des menaces antisémites a diminué de 37 % par rapport à 2002 (passant ainsi de 932 à 588). Mais les sources juives et israéliennes estiment que le degré de gravité des incidents est à la hausse. Une autre tendance qui ne se dément pas, en tout cas, c’est que la violence antisémite l’emporte toujours en nombre sur les incidents et les menaces racistes et xénophobes - tant sur le plan des incidents et des menaces relevées et la zone d’ombre reste vaste -. A quoi il convient d’ajouter que la population visée par l’antisémitisme est bien plus restreinte que les victimes potentielles du racisme et de la xénophobie et que donc les premières sont relativement plus exposées. Le contraste est en tout cas frappant entre cet état de fait et la léthargie de la recherche, l’absence d’études pluridisciplinaires sur le modèle de celle qui fut menée par l’école de Francfort en Californie à la fin des années 1940, fondatrice de la méthode des échelles. Le travail savant sur la question de l’antisémitisme reste le fait de quelques isolés. Peut-être parce que l’on ne fait pas facilement carrière en France en travaillant ce thème. Dans ce désert, surnagent quelques noms de pionniers : l’historien Jules Isaac, qui a étudié surtout « l’enseignement du mépris » véhiculé par la tradition chrétienne, Léon Poliakov (1910-1997), auteur au début des années 1950 d’une monumentale Histoire de l’antisémitisme (Calmann-Lévy). Rappelons encore celui de Pierre-André Taguieff, déjà nommé mais aussi celui moins connu d’Yves Chevalier, rare sociologue à avoir tenté dans un ouvrage de 1992 (L’Anti-sémitisme, Cerf) une théorie générale du phénomène à partir de la figure du « bouc émissaire » (dans l’esprit de René Girard). Evoquons en passant les quelques thèses, comme celle d’un jeune sociologue, Guillaume Erner, qui réfute la pertinence du modèle du « bouc émissaire » pour l’analyse de l’antisémitisme. On parle d’autre part de plus en plus d’antisémitisme en France. Mais le phénomène demeure étudié avec réticence par les spécialistes des sciences sociales qui peinent à le prendre en compte dans sa profondeur historique, évitent de réfléchir sur sa « longue durée » et ne contribuent guère à l’amélioration du Monitoring, c’est-à-dire des instruments nécessaires à le mesurer. Rien n’existe par exemple au sein de l’université française qui soit comparable à des centres ou des laboratoires de recherches comme l’International Center for the Study of Antisemitism Vidal Sassoon de l’Université hébraïque de Jérusalem ou du Zentrum für antisemitismus Forschung abrité par la Technische Universität de Berlin. Est-ce cette situation qui empêche que la nature antijuive d’un événement antisémite soit d’emblée reconnue et nommée pour ce qu’elle est ? Quand Edgar Morin publie en 1969 sa fameuse enquête sur la rumeur d’Orléans (des commerçants juifs de la ville avaient été soupçonnés d’enlever des jeunes clientes pour les expédier dans des réseaux de prostitution), il s’était trouvé un des sociologues de son équipe pour contester le caractère antijuif de l’événement. Or il est frappant que cela se reproduise pratiquement à chaque occurrence du phénomène. Ainsi l’explosion de l’automne 2000 a-t-elle été d’abord portée au compte de la pure et simple délinquance ou des problèmes de sécurité. Comme si le caractère extrême pris par la persécution des Juifs au XXème siècle avait cet effet pervers de paralyser aussi bien auprès des médias que des intellectuels, toute manifestation d’antisémitisme qui ne se coule pas peu ou prou dans le modèle de l’ « éliminationnisme » nazi. Tout se passe comme si journalistes, politiques et chercheurs ne se trouvaient plus en mesure d’identifier l’antisémitisme que sous sa forme des années 1930 et 1940 et que, dès lors qu’il n’y avait plus de Génocide programmé par un Etat criminel, il n’y avait pas non plus d’antisémitisme pensable !

Cet aveuglement relatif (car les médias ont fini tout de même par parler du phénomène et les pouvoirs publics par le prendre en compte) doit peut-être l’une de ses origines dans le long et spectaculaire procès de Maurice Papon (d’octobre 1997 à avril 1998) qui n’a pas peu contribué à porter le faisceau exclusivement sur l’antisémitisme d’Etat [6]. Il rendait en tout cas les observateurs moins aptes à saisir une hostilité aux Juifs qui semble partir cette fois de certains éléments de la société civile. Or s’il est un trait caractéristique de la vague actuelle, c’est bien qu’elle part de la société, démentant le pronostic exagérément optimiste d’Hannah Arendt dans ses articles du Aufbau qui jugeait, à la lumière de ce qu’elle percevait avoir été en 1942 les réactions de la société française devant les déportations de l’été 1942, que désormais, la société civile serait moins sensible à l’antisémitisme [7]. Ici l’hypothèse du lien établi entre le totalitarisme et l’antisémitisme dit moderne doit être interrogée. A la lumière de ce qui se passe en Europe, aujourd’hui, l’Etat est devenu l’unique rempart des Juifs contre la société. Un rempart certes parfois fragile, réticent comme le démocrate « faible défenseur » du Sartre des Réflexions sur la question juive, contre cette renaissance de l’« antisémitisme social », mais un rempart.

Friche académique et idéologie néorépublicaine

Le relatif état de friche en matière de recherche sur l’antisémitisme, signalé plus haut, a également ceci de préjudiciable qu’il favorise les situations de monopole théorique. Ainsi, certaines hypothèses avancées en France pour expliquer l’actuelle poussée de fièvre antisémite prêteraient au moins à discussion sinon à réfutation. Par exemple, celle qui veut que le foyer de l’antisémitisme européen soit en voie d’extinction. Cette thèse serait plus convaincante si elle n’en recouvrait pas, chez ceux qui la soutiennent, une autre plus idéologique, de facture « néo-républicaine ». Certains intellectuels français cherchent en effet à toutes forces à exempter l’État-nation à la Française, barrière contre un communautarisme détesté, de toute responsabilité dans les formes actuelles de déchaînements antisémites. D’autres entendent délester la culture et la civilisation européenne voire occidentale - considérée sur le modèle d’un patrimoine à défendre contre les nouvelles barbaries du « politiquement correct » ou du « différentialisme » - du poids de culpabilité qui est le sien dans le développement de la fureur génocidaire au XXème siècle, en minimisant l’antisémitisme qui sourd de ce sol-là.

L’idéologie néo-républicaine et plus encore le « souverainisme » qui avait eu un certain succès intellectuel dans les années 1990 ont, certes, perdu de leur impact ou en tout cas de leur force. Mais cette passion bien française a peut-être laissé des traces dans la perception de l’antisémitisme actuel. Par exemple quand, récemment encore, on voit un groupe d’intellectuels mettre au premier plan dans les causes du malaise actuel des Juifs de France… une mémoire de la Shoah supposée excessive ! Leur tribune [8] est significative de cette interprétation dominée par la rhétorique de l’« effet pervers » si bien analysée par Hirschmann dans ses Deux siècles de rhétorique réactionnaire [9] ayant cru bon de pointer que « la Shoah », « barre aux peuples d’Europe toute espérance historique et les enferme dans le remord » et que dans ces conditions, « que les Palestiniens soient représentés comme les victimes par excellence parce que victimes des Juifs, est donc plus qu’un égarement médiatique, c’est la logique d’une vision du monde qui réduit le judaïsme à l’extermination et l’extermination à représenter le comble du mal ».

En dépit des excès de mémoire bien réels – on se souvient de l’ « affaire Wilkomirski » (ce clarinettiste suisse qui s’était approprié une identité d’enfant survivant des camps d’extermination), j’ai tendance à penser que la pédagogie mémorielle peut avoir, au contraire, des effets positifs sur l’amélioration démocratique et civique et qu’il convient d’y réfléchir à deux fois avant de décider que l’on peut s’en passer.

Peut-être est-il utile d’aborder le problème de l’antisémitisme actuel moins en discutant les chiffres ou les supposés abus de la mémoire qu’en tentant d’évoquer brièvement les divergences d’interprétation du phénomène parmi ceux qui en font un objet d’étude. Peut-être les discussions savantes sont-elle le meilleur reflet des difficultés qu’ont les sociétés démocratiques à comprendre, à combattre et à éradiquer cette haine dont les conséquences sont si néfastes pour elles qu’elles paraissent souvent hésiter – comme on l’a vu - à la regarder en face ?

L’historiographie de l’antisémitisme entre « essentialisme » et « contextualisme »

Si on insiste ici un peu sur la question de l’historiographie de l’antisémitisme, c’est parce que l’état de la recherche me paraît elle aussi infirmer la théorie de la nouveauté radicale de l’actuelle vague de haine antijuive. On peut, me semble-t-il, diviser le champ des études sur l’antisémitisme en deux courants principaux : les « essentialistes » d’une part, les « contextualistes » d’autre part. Par « essentialistes » je n’entends pas ceux qui adhèrent à la théorie anhistorique de l’éternité de l’antisémitisme, mais ceux qui s’efforcent de penser l’unité ou au moins la récurrence du phénomène à travers la pluralité de ses manifestations à travers les âges. A l’inverse, je désigne par l’expression de « contextualistes » ceux qui plaident pour une stricte inscription des incidents antijuifs dans leur environnement conjoncturel sans que le poids principal de l’explication porte sur la transmission de l’antisémitisme et implique une réflexion sur l’origine ou la longue durée du phénomène. Inutile de préciser que ces deux approches ne sont pas forcément exclusives l’une de l’autre et que j’entends décrire par-là une polarité et non des écoles. Les contextualistes ont cette caractéristique qu’ils déconstruisent certains des éléments qui paraissaient constitutifs de l’historiographie du sujet à commencer par l’idée apparemment évidente selon laquelle l’antisémitisme est un phénomène, non certes « éternel », mais assurément de longue durée (« the longest hatred » selon Robert Wistrich). D’autres tentent d’ébranler le socle sur lequel repose l’étude de l’antisémitisme, à savoir que le poids principal de l’explication de la haine antijuive porte sur le sujet (l’antisémite) et non sur l’objet (les Juifs visés). Un tournant épistémologique a en effet été pris au tournant des années 1940/50 dans les études consacrées à l’antisémitisme – tournant pris sans concertation mais au même moment par Adorno et l’école de Francfort et le Sartre des Réflexions sur la question juive [10], qui consiste à juger que l’analyse de l’antisémite, de sa parole comme de ses actes, suffit à expliquer l’antisémitisme, et cela sans qu’il soit nécessaire de mettre en relation le comportement de l’antisémite avec le comportement des Juifs réels (le sociologue allemand Klaus Holz appelle cela la « théorie des correspondances ») [11] !

On peut évoquer rapidement quelques exemples d’historiens contextualistes déplaçant les frontières de l’historiographie supposée traditionnelle. Ainsi Israel Jacob Yuval, auteur de Shnei Goyim bevitn’ekh (2000), ouvrage né à la suite d’une vigoureuse polémique menée dans la revue Zyon) n’a pas hésité à rapporter l’origine de la calomnie de crime rituel à une perception déformée par l’environnement chrétien de la martyrologie juive, laquelle se serait développée à la suite des massacres de la vallée du Rhin en 1096, à l’occasion de la première Croisade. Le messianisme vengeur, censé être la caractéristique du judaïsme ashkénaze, aurait nourri la peur et les mythes de l’entourage des communautés juives. Toutefois, Yuval inscrit à l’occasion l’antisémitisme dans la longue durée d’une compétition entre judaïsme et christianisme dont il fait du reste deux religions sœurs, issues pratiquement à la même époque d’un tronc commun biblique.

Un autre contextualiste David Nirenberg (en anglais Communities of Violence, 1996), à partir d’un travail portant sur les violences contre les minorités – les Juifs et les lépreux – en France et dans le royaume d’Aragon au XIVème siècle, conteste la lecture téléologique qui établit une « continuité entre les haines du passé et celle du présent », dérive inspirée selon lui d’une histoire de l’antisémitisme vrillée par la Shoah. A cette conception du genre post hoc ergo proter hoc, Nirenberg substitue une interprétation des violences médiévales contre les juifs en terme de « stratégie des acteurs » et de gestion des minorités (les Juifs sont assimilés au pouvoir royal dont certain ont la charge de récolter les impôts) selon un paradigme qui se place sous l’inspiration de Foucault et de Bourdieu.

Appliquée à l’histoire contemporaine, et notamment à celle du Génocide, l’approche contextualiste a été particulièrement sollicitée par le succès du livre de Daniel Goldhagen, Hitlers Willing Executionner [12]. Par effet de ricochet, de nombreux chercheurs ont cherché à relever le défi lancé par la thèse d’un antisémitisme de facture « éliminationniste » présent dans la culture et la société allemande dès le XIXème siècle. L’idée est de sauver l’explication de l’antisémitisme par le contexte en portant le projecteur sur le facteur déclenchant de l’antisémitisme, l’antisémitisme préexistant devenant une manière de réalité virtuelle ou potentielle. Un sociologue de l’Université de Pittsburgh, William Burstein a ainsi proposé dans son Roots of hates [13] qui analyse l’antisémitisme européen avant la Shoah (via une sociologie rétrospective fondée sur approche quantitative) propose de la sorte de distinguer quatre modèles de discours antijuifs : 1) le discours religieux ; 2) le discours raciste ; 3) l’antisémitisme sans juifs : l’anticapitalisme ; 4) l’antisémitisme politique qui assimile les juifs à la subversion. Selon lui, seule la combinaison de ces quatre éléments est nécessaire pour faire monter le niveau de l’antisémitisme. La recherche doit donc porter sur le ou les ferments qui cristallisent les potentialités sociales de l’antisémitisme. Dans les années 1930, le catalyseur serait constitué par l’immigration juive en provenance de l’Est de l’Europe et l’assimilation des Juifs au marxisme. William Burstein estime du reste qu’un tel schéma peut parfaitement être transposé à d’autres minorités – par exemple, aux minorités musulmanes dans l’Europe d’aujourd’hui –, contestant par-là même la spécificité de la haine antijuive.

Dernier exemple d’historiographie de type contextualiste appliquée à la lecture de l’antisémitisme précédant le Génocide, le petit essai de l’historien suisse Philippe Burrin intitulé Ressentiment et apocalypse, récemment paru. Lui aussi distingue plusieurs facteurs structurels susceptibles d’alimenter en Allemagne un potentiel antisémite : 1) un élément de type national (le caractère relativement récent de l’Etat allemand renforçant l’aspiration à former une communauté ethniquement homogène) ; 2) un élément de type religieux : celui d’un christianisme imprégnant le nationalisme pangermanique transformant ce nationalisme en apocalypse sans sotériologie ni eschatologie ; 3) le poids de la culture autoritaire en Allemagne renforçant le caractère traumatique de la perte de puissance de l’Allemagne après 1918. Ce sont ces trois éléments qui auraient rendu, selon lui, de moins en moins supportable la perception de la différence juive. Mais la transformation de ce climat en processus de mise à mort a également besoin de son ferment. Philippe Burrin croit pouvoir le déceler via une longue interprétation du discours d’Adolf Hitler le 30 janvier 1939 annonçant qu’une guerre signifierait la fin du judaïsme en Europe lui permettant de considérer « le traumatisme de 1918 » comme étant à tout point de vue la matrice, le point d’origine de son horizon d’attente et de sa mentalité de groupe » [14]. Appliquée à la situation qui prévaut depuis la « deuxième Intifada » la lecture contextualiste 1) consiste à voir dans l’angoisse du complot le trait le plus caractéristique de l’antisémitisme moderne : la « judéophobie » actuelle suscite la rage des islamistes et la passivité complaisante des altermondialistes parce qu’ils accordent plus ou moins leur créance à l’idée qu’un lobby juif ou pro-israélien, dont la figure de Paul Wolfowitz est l’emblème, mène la politique étrangère de la plus grande puissance du monde, les Etats-Unis. 2) L’antisémitisme se formule de plus en plus dans la langue de l’antiracisme et des droits de l’homme. Cette conception résulte en grande partie de la critique opérée tout au long des années 1990, par un Pierre-André Taguieff par exemple, du discours antiraciste et favorable au métissage qu’il considère comme le décalque retourné du discours racialiste. A cet égard, le spectacle de la conférence de Durban à l’été 2001 en a conforté plus d’un dans l’idée qu’aujourd’hui, « c’est l’antisémitisme des vigilants et des antifascistes qui est dangereux », ceux-ci ayant « remplacé l’étoile jaune par le signe d’équivalence entre l’étoile juive et la croix gammée » [15]. 3) L’ère postnationale est fatale au sionisme dans la mesure où elle rend moins compréhensible et moins perceptible le projet de construction national juif, fût-il défensif. Du coup, c’est le projet de société multiculturelle « post-soixante-huitard » qui est accusé, en dernière analyse, de porter tout le poids de la responsabilité de la situation actuelle.

L’approche contextualiste du phénomène antisémite se ramène à une démarche qui définit un certain nombre de facteurs propices à créer un terreau, mais insuffisant à rendre compte de la haine antisémite active elle-même. Pour qu’elle passe de l’acte à la puissance – dans un schéma, somme toute, très classique et très aristotélicien – il est besoin d’un « déclic », d’un ferment, d’un « détonateur » (trigger) ou encore d’un « catalyseur » pour expliquer la montée en puissance ou la radicalisation de la haine latente : de forts mouvements migratoires, un Hitler faisant des Juifs l’envers négatif de l’identité aryenne dans un style apocalyptique, le messianisme vengeur de la théologie ashkénaze ou la prise en charge par les Juifs de la collecte des impôts : la liste n’est pas close. Aujourd’hui, certains voient dans le conflit israélo-palestinien le nœud coulant de l’antijudaïsme.

On peut concéder que ce cadre explicatif permet de comprendre l’émergence, la radicalisation ou la résurgence de l’antisémitisme à telle ou telle époque donnée. Pour autant, il reste captif d’un schéma à causalité unique – même si cette cause porte sur un élément contingent et qui assure le passage de la puissance à l’acte. Elle n’en postule pas moins l’existence d’éléments de permanence existant au moins à l’état potentiel, et désignant à l’état virtuel les Juifs comme victimes. L’explication doit donc reculer d’un cran. Car d’où proviennent ces facteurs préexistant sinon d’une histoire de l’antisémitisme conservée, au moins sur le mode du refoulement ? Il faut en tout cas que ce legs existe en quelque façon et pas seulement sur le mode virtuel. En outre le statut de virtualité ou de latence des éléments d’antisémitisme que le « catalyseur » fait advenir à la réalité, reste mystérieux. Si l’on jette un coup d’œil aux courbes de mesure qui tentent de donner une idée chiffrée du phénomène on constate qu’en dépit des divergences sur les chiffres, toutes épousent la figure en dent de scie ; ce qui donne à penser que l’antisémitisme baisse régulièrement, mais ne disparaît jamais vraiment. Pas plus qu’il ne passe par magie dans un état latent ou potentiel à un statut ontologique bizarre. L’antisémitisme se trouve à certaine période tout simplement à plus basses eaux, et c’est d’ailleurs dans ces périodes qu’il est particulièrement intéressant de l’étudier et non seulement en temps de crise. L’analyse par le contexte laisse donc en suspens un élément central qu’elle ne se donne pas les moyens d’élucider et qui plaide en faveur d’un certain retour, certes critique, à une démarche de type plus « essentialiste ». Encore faut-il s’accorder sur ce que l’on entend par ce mot.

La « mémoire culturelle » et la longue durée du phénomène antisémite

En parlant d’essentialisme, on veut suggérer ici que des transferts culturels d’éléments d’une période à une autre peuvent être mis en lumière tout autant que le vecteur qui permet d’assurer cette transmission. Pas question en revanche d’accorder le moindre crédit à la théorie, que l’on pourrait qualifier d’acosmisme en la matière, de l’éternité de l’antisémitisme. Ni d’en revenir à la phylogenèse freudienne expliquant l’origine de la haine antisémite par l’angoisse suscitée par le meurtre supposé de Moïse par les Hébreux répétant celui du père primitif. Je propose plus modestement de maintenir ouverte la possibilité que les idiomes et mythes antijuifs puissent passer d’une époque à l’autre comme beaucoup d’historiens de l’antisémitisme le montrent. Il s’agit donc d’appliquer à la recherche sur l’antisémitisme le principe du « tournant communicationnel », autrement dit, de se pencher non plus sur les profondeurs de la psyché humaine ou sur les rapports de classe qui ont donné telle ou telle fonction aux juifs à telle ou telle période l’histoire, mais sur les discours antijuifs eux-mêmes et sur leur capacité interne à se transmettre.

On illustrera ce propos par une brève référence au travail mené par l’égyptologue allemand Jan Assmann, notamment dans son ouvrage le plus récent [16] qui consacre de longs développements à l’origine de l’antisémitisme. Pour Assmann en effet, la haine antisémite advient au monde comme une réaction à ce qu’il appelle la « différence mosaïque ». Par-là il désigne la véritable révolution en quoi a consisté l’introduction dans le monde antique par le monothéisme biblique d’une opposition entre vraie et fausse religion, entre foi véritable et idolâtrie. En cela, pense-t-il, réside le véritable coup de force biblique. Bien loin d’inventer le monothéisme (Assmann estime que la théologie égyptienne comporte déjà quelques éléments d’une théorie d’un « dieu caché » unique dont la pluralité des dieux constitueraient autant de manifestations) ou de répudier le polythéisme (bel et bien présent, dit-il, dans la littérature biblique), l’innovation principale résiderait dans cette instauration de la différence (la référence à la philosophie de Derrida est ici explicite).

Certes, prend-il soin de préciser, la « différence mosaïque » n’introduit pas toute la haine dans le monde mais une certaine forme de haine induisant une réaction violente de la part de ceux qu’elle exclut ainsi de la sphère du « vrai », en l’occurrence ceux que la tradition biblique transforme en idolâtre. Assmann propose de renoncer à l’appellation de « polythéisme » pour qualifier les religions – en particulier les religions égyptiennes - contre lesquelles s’édifie le monothéisme biblique et de lui substituer le terme de « cosmothéisme ». Le cosmothéisme s’oppose au monothéisme biblique en ce qu’il conçoit la présence divine comme immanente au monde, alors que la logique de la différence biblique renvoie au contraire Dieu dans la transcendance. Dans cette conception, le type particulier de haine qui fonde l’antisémitisme s’explique par une réaction cosmothéiste contre l’exclusion prononcée par le monothéisme biblique. La question demeure de savoir ce qui prête sa violence à cette réaction. Assmann, en tentant d’y répondre réussit à démentir le flot de critiques que sa position lui a valu tout en « collant » contrairement aux « contextualistes », à l’axiome qui veut que l’on n’explique pas l’antisémitisme par les faits et gestes des Juifs eux-mêmes. Car pour certains, l’égyptologue, en dépeignant la violence antisémite comme violence seconde, avait franchi lui aussi la limite qui consiste à ne pas chercher les causes de la haine antijuive chez les Juifs. Si le surgissement de l’antisémitisme dans l’Egypte antique s’explique en terme de réaction, ce qui lui prête son exceptionnelle violence n’est nullement à rechercher dans le contenu ni dans le comportement des Hébreux eux-mêmes – leur « intolérance », leur « nuque raide » ou les violences décrites dans le livre de Josué [17] – mais dans la mémoire encryptée de la révolution amarnienne et de la brutalité iconoclaste qui l’a accompagnée (en particulier l’interdiction des processions). Une brutalité consciente puis refoulée que la différence mosaïque aurait en quelque sorte ravivée. C’est donc bien à l’intérieur de l’histoire de l’Egypte que renvoie en dernière analyse l’histoire de l’émergence de l’antisémitisme. Dans Moïse l’Egyptien, dans son Kulturelle Gedächtnis et plus encore dans son dernier ouvrage cité plus haut, Jan Assmann restitue l’histoire de la mémoire culturelle à travers laquelle se conserve et se transmet le schéma de la violence anti-iconoclaste.

Rend-on raison ainsi de tous les événements qui parsèment la très longue durée de l’antisémitisme, en particulier de l’antisémitisme chrétien et surtout de l’antisémitisme islamique ? Cela reste à démontrer. Il n’en demeure pas moins que l’apport d’Assmann est essentiel, en ce qu’il introduit dans l’histoire de l’antisémitisme la réflexion sur la mémoire. La critique des mythes, c’est-à-dire la confrontation des récits et des souvenirs avec les preuves fournies par les sources et l’archéologie ne constitue nullement son objet principal. Car pour Jan Assmann la « vérité » d’une trace mémorielle tient plus à la persistance de son « actualité » qu’à sa coïncidence avec les faits historiques.

De l’historiographie à la politique

La critique de la position contextualiste que l’on peut faire à partir de ce genre de construction théorique ne se limite pas à la pure érudition. Car le contextualisme, dont le lointain ancêtre théorique est à situer dans la thèse de la coupure radicale entre modernité et ancien régime qui structure l’analyse du totalitarisme par Hannah Arendt, sous-tend également une attitude et une réaction politiques. Par à-coups successifs, cette conception en est venue à avoir une fonction exculpatrice. Plus l’antisémitisme est nouveau, plus les déferlements de haine antijuive résultent de facteurs entièrement extra européens (islam radical), plus l’Europe serait dédouanée de son antisémitisme traditionnel. Même le paradigme du bouc émissaire ne trouve plus grâce aux yeux des tenants de l’idéologie de la « nouvelle judéophobie ». Ainsi, dans les entretiens qu’il a publiés avec Alain Finkielkraut, le très controversé philosophe allemand Peter Sloterdijk affirme-t-il que « l’antisémitisme dans le style du XIXème siècle, l’antisémitisme "classique" si l’on peut le définir ainsi, constitue plus ou moins un chapitre clos. Nous sommes aujourd’hui confrontés à une nouvelle forme d’hostilité. C’est la première fois que l’antipathie contre les Juifs peut n’être pas simplement expliquée par le processus intérieur qui projette toute la misère de son être sur un phantome. Aujourd’hui, et pour la première fois, l’antisémitisme n’est plus un antisémitisme sans Juifs ». Comme si la figure de l’Israélien selon l’auteur de Règles pour le parc humain, prenait quelques traits réalistes dans le paysage fantastique de l’antisémite. Remarquons que la thématique de la puissance juive, que recèle cette représentation de l’Israélien, n’est pas non plus si nouvelle que cela. Mais sans nous attarder, remarquons également que ce genre d’échafaudage théorique renforce la difficulté à percevoir la réalité même de l’antisémitisme pour ce qu’il est : une haine léguée par les âges dont le secret n’est sûrement pas extérieur à une Europe et qui est loin d’être un phénomène résiduel sur le Vieux Continent, la splendeur de l’État-nation à l’Européenne dût-elle en être écornée. Si les incidents et les menaces sont majoritairement le fait de personnes originaires du monde arabo-musulman, en revanche, la difficulté même manifestée par la société à admettre l’existence de l’antisémitisme et à le combattre renvoie, elle, bel et bien à l’héritage de l’antisémitisme dit classique.

Récemment, deux avocats spécialisés dans l’action judiciaire en matière d’antisémitisme s’inquiétaient du peu d’enthousiasme des juges et des magistrats français à instruire ou à condamner les dérives répétées du discours antisioniste comme une rhétorique pouvant entraîner des actes antisémites. A partir d’un certain nombre d’exemples, ils faisaient l’amer constat suivant : « contrairement à ce à quoi l’on pouvait s’attendre, la justice française est loin d’avoir suivi les recommandations d’un pouvoir politique qui a lui-même prit conscience tardivement du phénomène et de sa nature. Les juges dont on sait qu’ils se sont affranchis depuis longtemps de la tutelle du pouvoir politique, ont suivi le tropisme sociologique de cette époque troublée ». S’il y a beaucoup à dire sur ce constat militant, si les choses sont peut-être en train de changer dans la mesure où des condamnation d’agression antijuives ont été prononcées (93 personnes interpellées au titre de l’antisémitisme en 2003 - d’après les chiffres les plus récents fournis par le ministère de l’Intérieur - sur un total de 153 au titre du racisme et de l’antisémitisme), il révèle un état de désarroi vécu aujourd’hui dans les élites juives les plus assimilées (celles qui pensent que l’antisémitisme peut se combattre dans les prétoires) face à une impression de « lâchage » par la société. Un lâchage qui est vécu par le retard médiatique à prendre la mesure de l’événement et le peu d’empressement des juges à condamner [18]. Cette paresse du cœur (Trägheit des Herzens), pour reprendre la significative expression de Jacob Wassermann appliquée à une Allemagne manquant au devoir d’hospitalité envers ses parias (dont l’incarnation paradigmatique était Caspar Hauser), a longtemps caractérisé la lutte contre le négationnisme. Ayant, au cours des années 1990, suivit un certain nombre de ces affaires, j’ai pu constater que seules les quelques condamnations obtenues au titre de la loi Gayssot ont fini par commencer de disloquer ce milieu, au moins en France.

Globalement, ce constat reflète le désespoir qui est celui d’une partie des Juifs de France qui, face aux réticences qu’ils sentent dans la société à combattre l’antisémitisme – cela après dix ans de sensibilisation à la Shoah –, finissent par juger la cause perdue et par se lover dans l’attitude que Yosef Yerushalmi définit comme l’attitude traditionnelle des communautés juives et que l’expérience de la Shoah et des Judenräte a mis pour toujours à distance [19] : chercher le salut auprès de l’Etat, contre une société et ses corps intermédiaires jugés irrémédiablement hostiles tandis que, comme on l’a dit plus haut, certains vont jusqu’à chercher dans les abus de mémoire de la Shoah la cause prochaine du malaise présent des Juifs de France au lieu de chercher les voies de réconciliation avec la société. Ce « statisme » - l’idée que l’Etat (en l’occurrence l’État-nation républicain) est seul à même d’opposer une barrière au déferlement de la haine antijuive - me paraît découler d’une conception qui ne prend pas en compte la longue durée du phénomène. Réduire l’antisémitisme actuel à un effet de contexte découlant du conflit du Moyen Orient, d’une sainte alliance de l’islam radical et d’une certaine gauche altermondialiste, sans prendre en compte l’héritage de l’histoire, me paraît rendre impossible la mise en place nécessaire de contre-feux que ni la répression, ni la législation ne sont à même d’assurer. Extérioriser ainsi la cause de l’antisémitisme (l’islam et l’extrême gauche), cela ne revient-il pas finalement à empêcher de voir ce qui relève de l’antisémitisme classique dans ses manifestations nouvelles, notamment ? A commencer par l’essentiel peut-être : ce qui lui confère – et je renvoie ici à Assmann – sa violence.

par Nicolas Weill

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Manifestation of Anti-Semitism in the European Union, first Semester, Synthesis rapport, Draft du 20 février 2003, European Monitoring Centre on Racism and Xenophobia, par Werner Bergmann et Juliane Wetzel, Vienne (Zentrum für Antisemitismus Forschung), p. 7, p. 16.

[2] Reuters, 22 janvier 2004. Propos prononcés lors de la manifestation parisienne du 17 janvier 2004 contre le projet de loi interdisant les signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires. Le Monde du 20 janvier 2004.

[3] Pierre-André Taguieff, La Nouvelle judéophobie, Fondation du 2 mars/Mille et une nuits, Paris, Fayard, janvier 2002. « C’est à travers une représentation du "sionisme" comme incarnation du mal absolu que s’est reconstitué une vision antijuive du monde dans la seconde moitié du XXème siècle », p. 12.

[4] L’Autoémancipation de Leo Pinsker (1882), cité dans Sionismes. Textes fondamentaux, réunis et présentés par Denis Charbit, Albin Michel, Paris, 1998 p. 41-46. Voir également à ce sujet ma préface à la réédition de Psychanalyse de l’antisémtisme de Rudolph Loewenstein, « Perspective critiques », PUF, Paris, 2001, [1952] p. 3-49.

[5] Nicolas Weill, Une Histoire personnelle de l’antisémitisme, Robert Laffont, Paris, 2003, chapitre 5.

[6] Là encore je renvoie à mon ouvrage, op. cit., chapitre 4, p. 141 à 178.

[7] Hannah Arendt, Vor Antisemitismus ist nur noch auf dem Monde sicher, textes rassemblés par Marie Luise Knott, Piper, Munich/Zürich, 2000, par exemple dans „Was geht in Frankreich vor ?“, p. 90 à 93, 25 septembre 1942.

[8] Cette tribune a été publiée dans le Monde du 30 décembre 2003 sous le titre « les juifs et la France, une confiance à rétablir » ; elle est signée par Gilles Bernheim grand rabbin, Élisabeth de Fontenay, Philippe De Lara, Alain Finkielkraut, Philippe Raynaud, Paul Thibaud, Michel Zaoui.

[9] Albert Hirschman, Deux Siècles de rhétorique réactionnaire, « L’espace du politique », Fayard, traduit de l’anglais (Etazts-Unis) par Pierre Andler, Paris, 1991, p. 27-76.

[10] Sur ce sujet je renvoie à ma contribution au colloque Sartre et les juifs (19-20 juin 2003), « L’antisémitisme selon Sartre et selon l’école de Francfort : esquisse d’une comparaison » à paraître aux éditions de La Découverte.

[11] Klaus Holz, Nationaler Antisemitismus, Hamburger Edition, Hambourg, 2001, pp. 62-76.

[12] Daniel Jonah Goldhagen, Les Bourreaux volontaires de Hitler, les Allemands ordinaires et l’Holocauste, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Martin, Seuil, Paris 1997 [1996].

[13] Roots of Hate, Anti-Semitism in Europe before the Holocaust, Cambridge University Press, Cambridge, 2003.

[14] Philippe Burrin, Ressentiment et Apocalypse, essai sur l’antisémitisme nazi, « XXème siècle », Seuil, Paris, 2004.

[15] Ainsi s’exprimait Alain Finkielkraut, le 12 novembre 2003, dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung.

[16] Jan Assmann, Die Mosaische Unterscheidung oder der Preis des Monotheismus, Edition Akzente Hanser, Munich, Vienne, 2003.

[17] Sur le néo marcionisme (le rejet de l’Ancien Testament au nom du pacifisme, des droits de l’homme, de l’antiracisme voire de l’aversion pour tout récit de type « génocidaire ») on se reportera à mon analyse de l’ « affaire Abbé Pierre/Garaudy », Une Histoire personnelle de l’antisémitisme, op. cit., p. 119 à 122.

[18] Observatoire du monde juif, « Les Territoires perdus de la justice française » par Gilles-William Goldnadel et Aude Weill-Raynal, bulletin n°8/9, novembre 2003.

[19] « Serviteurs des rois et non serviteurs des serviteurs. Sur quelques aspects de l’histoire politique juive », Raisons politiques, août 2002, Presse de sciences po, traduit de l’anglais par Eric Vigne.

 

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