Conséquentialisme et déontologie : pièces pour une procédure en canonisation

Une critique de Solange Chavel

Date de parution : 4 janvier 2016

À propos de Ruwen Ogien & Christine Tappolet, Les Concepts de l’éthique. Faut-il être conséquentialiste ?, Paris, Hermann « L’avocat du diable », 2008.

Version imprimable fontsizeup fontsizedown

Premier livre publié dans la collection « L’avocat du diable », dirigée par Charles Girard chez Hermann, Les Concepts de l’éthique de Ruwen Ogien et Christine Tappolet examine une question clairement indiquée par le sous-titre : « Faut-il être conséquentialiste ? ». Il ne s’agit donc pas de passer en revue tous les concepts de l’éthique, mais de défendre la plausibilité de la théorie conséquentialiste en comprenant plus précisément comment doivent s’articuler ces deux concepts essentiels que sont les normes d’une part et les valeurs, d’autre part. En un mot : faut-il, avec les défenseurs du conséquentialisme, considérer que ce que je dois faire (la norme) dépend en dernière instance des valeurs que présente le monde ? Ou faut-il supposer au contraire, avec les approches déontologiques, que la norme prime sur la valeur, c’est-à-dire qu’il y a des choses que je dois faire, quelles que soient les conséquences qui en résultent ? Le livre de Ruwen Ogien et de Christine Tappolet se caractérise aussi par un style à la fois érudit, rigoureux et limpide : convaincus que le travail philosophique n’obéit ni au modèle de « l’artiste romantique qui œuvre en solitaire » ni à celui du grand groupe de recherche scientifique, mais à celui du débat contradictoire en petite équipe de deux ou trois chercheurs, c’est à leur discussion serrée qu’ils nous invitent à prendre part avec ce livre. L’« avocat du diable » des procédures de canonisation avait pour tâche d’exposer les arguments s’opposant à la canonisation : par la rigueur de son argumentation, ce livre illustre une certaine manière de comprendre la théorie morale qui place la rigueur argumentative et un débat contradictoire exigeant au cœur du travail philosophique.

La démonstration que permet le livre se situe dans le champ défini par l’opposition désormais classique dans la philosophie morale anglo-saxonne entre conséquentialisme, déontologie et éthique de la vertu. Un des intérêts de la démarche est justement de permettre de mieux repérer les lieux précis du désaccord entre ces trois approches, en en montrant à chaque fois les implications ontologiques, linguistiques, ou l’articulation avec le raisonnement courant. Si le livre se situe strictement sur le plan de la réflexion métaéthique, l’horizon pratique de la réflexion est évident.

En effet, ce que ces trois grandes familles de théorie morale proposent, c’est bien une manière de systématiser notre réponse à la question : « que dois-je faire ? ». Selon les définitions sur lesquelles travaillent Ogien et Tappolet, conséquentialisme, déontologie et éthique de la vertu répondent ici respectivement : il convient de faire (a) ce qui promeut le bien ; (b) l’action requise par des principes moraux absolus, qui s’appliquent quelles que soient les conséquences ; (c) ce que ferait un agent vertueux dans ces circonstances. Pour départager ces trois thèses concurrentes de réflexion sur ce qu’il convient de faire, Ogien et Tappolet proposent donc d’observer comment s’articulent les valeurs et les normes. Les quatre premiers chapitres du livre sont ainsi consacrés à explorer les différentes manières de comprendre l’opposition entre normes et valeurs, et à examiner les différentes tentatives de réduction de l’axiologique au normatif ou vice versa.

Résumer l’argumentation à ce point n’aurait pas beaucoup de sens, puisque tout son intérêt est dans le détail rigoureux des arguments. Ce que peuvent se permettre ces quelques lignes en revanche, c’est de souligner l’intérêt de cet exercice intellectuel. Car le débat pourrait facilement passer comme un peu scolastique : toute cette subtilité argumentative n’est-elle pas un simple passe-temps de philosophes ? Peut-être l’articulation des normes et des valeurs soulève-t-elle des problèmes de justification intellectuellement excitants, mais qui sont d’assez maigre conséquence lorsqu’il s’agit de discussions plus courantes sur la morale ? Selon les auteurs, ces réflexions de métaéthique sont pourtant d’une grande importance pour la théorie normative : le concept de « valeur », auquel il est abondamment fait recours dans le discours politique et social récent montre que la clarification du concept n’est pas superflue. On pourrait aller plus loin : l’enjeu ultime de ce débat sur l’articulation des valeurs et des normes est de préciser ce qui, dans un débat moral, peut valoir comme argument fondamental : est-ce qu’une norme peut valoir comme argument fondamental qui met fin au débat de manière satisfaisante, ou bien la norme doit-elle être à son tour justifiée par une valeur ? Selon la première lecture, ce qu’il convient de faire est dicté par le respect d’une norme que nous devons reconnaître ; selon la seconde, ce qu’il convient de faire dépend de la reconnaissance d’un bien que nous pouvons faire l’expérience.

Les analyses du libéralisme politique ont souvent souligné qu’une de ses vertus était de permettre à des personnes qui sont en désaccord sur les fins de s’accorder sur les moyens : on peut par exemple, s’accorder sur telle mesure politique, mais pour des raisons différentes. Et une des vertus du libéralisme politique serait de permettre un accord pratique malgré un désaccord de fond. Le point de départ de la réflexion d’Ogien et Tappolet consiste à remarquer que lorsque les valeurs et les normes sont en jeu, la situation inverse peut aussi bien se présenter : il est « possible de s’accorder sur ce qui est bien, et de s’opposer par ailleurs sur ce qu’il faut faire ou nos obligations morales » . Pour reprendre l’exemple qui ouvre l’Avant-propos, on peut considérer que la liberté d’expression est un bien, mais en tirer des conclusions radicalement opposées : promouvoir cette valeur quel que soit le prix personnel à payer ; ne pas faire personnellement certaines choses, même si cela minimise le bien obtenu. La défense du conséquentialisme que proposent les auteurs dépend directement de la défense d’une thèse sur l’articulation des normes et des valeurs : selon le conséquentialisme, « les normes doivent être fondées ou justifiées par les valeurs » . L’argumentation en passe par quatre étapes nettement articulée. Un premier chapitre expose les différents débats sur les normes et les valeurs – en expliquant notamment pourquoi des approches fameuses comme celles de Habermas ou de Putnam ne suffisent pas à répondre à la question posée par les auteurs. Le chapitre 2 présente ensuite les arguments qui plaident en faveur d’une distinction nette entre valeurs et normes. La question centrale apparaît alors de la manière dont on peut articuler ces deux termes : dans les chapitres 3 et 4, Ogien et Tappolet montrent les raisons qu’ils ont de refuser toute réduction du normatif à l’évaluatif et vice-versa. La fin du livre, enfin, consiste alors en une défense du conséquentialisme. Notamment, Ogien et Tappolet reprennent directement la liste des objections les plus fréquemment et les plus massivement adressées au conséquentialisme. Et alors que le débat conséquentialisme/déontologie donne parfois l’impression d’un dialogue de sourds où chacun des interlocuteurs répond à une autre objection que celle qui lui a été réellement faite, la manière de procéder ici choisie empêche toute échappatoire : le chapitre 6 présente ainsi une liste des principales objections faites à la théorie conséquentialiste et propose, méthodiquement, une tentative de réponse à chacune d’entre elles, à savoir : 1) Ses résultats sont inacceptables. 2) Elle ne permet pas de tenir compte du caractère distinct des personnes. 3) Elle ne respecte pas les droits. 4) Elle est exclue par la pluralité des valeurs. 5) Elle menace des biens comme l’amour ou l’amitié. 6) Elle élimine le surégogatoire. 7) Elle est trop exigeante.

La réponse à ces différentes objections dessine le portrait d’un « conséquentialisme modeste » , selon l’expression des auteurs, qui tout en retenant le cœur constitué par l’idée de la dépendance des normes par rapport aux valeurs, admet néanmoins qu’il puisse exister une variété de biens à promouvoir, que le conséquentialisme puisse ne pas s’entendre seulement dans une perspective de maximisation. Ce qui aboutit à une exigence plus limitée pour l’agent : « l’exigence de promouvoir le bien, au sens de produire les meilleures conséquences possibles, est une exigence maximale, qui constitue seulement un idéal, un agent pouvant se contenter de faire le moins de mal possible » . Formulation abstraite qui prend évidemment un sens pratique extrêmement important lorsqu’on réfléchit sur les actions prescrites par une approche conséquentialiste dans un monde d’inégalités matérielles criantes. C’est la capacité de l’ouvrage à lier constamment des argumentations conceptuelles rigoureuses à leur traduction en termes de problématiques normatives contemporaines qui fait de la lecture à la fois un exercice de clarification théorique et une occasion d’approfondissement des enjeux pratiques. C’est aussi pour cela que « le procès en canonisation » que nous évoquions dans le titre de cette note reste ouvert et répond à l’invitation finale des auteurs à poursuivre la discussion.

Une critique de Solange Chavel

Version imprimable fontsizeup fontsizedown
Pour citer cet article :

© Raison-Publique.fr 2009 | Toute reproduction des articles est interdite sans autorisation explicite de la rédaction.

Motorisé par SPIP | Webdesign : Abel Poucet | Crédits