Ecrire le travail : Vers une sociologisation du roman contemporain ?

mardi 5 janvier 2016, par Dominique Viart

Thèmes : Travail

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Article initialement publié dans Raison publique, n°15, automne 2011.

L’écriture du présent est un risque pour le roman. D’abord parce que l’immédiateté se prête mal au récit à cause précisément de la réduction du spectre historique qu’engage la notion. Sans déploiement historique ou chronologique, comment écrire une histoire ? Le roman est un art du temps. Or le présent est éphémère, contingent : on ne peut le saisir qu’en fragments. Ce qui induit une syncope du narratif, un « devenir-journal » du roman qui confine dès lors à la chronique accumulative. Ensuite parce que le présent est factuel : c’est du réel avéré, qui ne cesse de s’actualiser. Si l’écrire met en péril la narration, en rendre compte échappe doublement à la fiction. Parce qu’il est du réel actualisé, le présent relève de la non-fiction ; parce que c’est une catégorie qui échappe à la saisie objective, le présent doit être construit. À ce titre, il est objet de diction, de discours. Et, sans récit ni fiction, il devient délicat de déterminer ce que pourrait être un « roman du présent »

Or, quelle est, du côté des sciences humaines, la discipline qui tente de dire ce qu’il en est du présent ? Sans doute est-il difficile de répondre en ces termes. Il en est une cependant qui se donne pour tâche principale d’étudier et d’expliquer les phénomènes observés au présent : c’est la sociologie. Elle n’est certes pas la seule : selon les perspectives privilégiées, la science politique, l’économie, la psychologie sociale… et d’autres encore peuvent prétendre avoir aussi leur mot à dire. Mais force est de constater que, de plus en plus, le roman s’aventure sur les terrains des sociologues, en s’emparant à son tour de questions sociales – ou « sociétales ». On pourrait ainsi dresser de substantielles bibliographies de fictions orchestrées autour de l’immigration clandestine, des transferts de classes et de leurs répercussions problématiques, des impacts sociaux de la maladie, des questions d’héritage et de filiation… etc. C’est peut-être là qu’il faut chercher ce que seraient les « romans du présent » : ceux qui disputent à la sociologie certains de ses objets les plus immédiats et tentent d’y apporter leur propres éclairages. Et de fait, parmi ces thèmes, il en est un qui insiste particulièrement depuis quelques temps : celui du monde du travail, dont l’année écoulée vient de livrer à nouveau de nombreux exemples littéraires, mais dont le mouvement a déjà une histoire conséquente. C’est à ce phénomène romanesque que je voudrais m’intéresser plus particulièrement, à ses enjeux et ses pratiques, aux élaborations formelles qu’il met en œuvre, mais aussi à ce qu’il nous apprend sur le rapport de la littérature contemporaine à la sociologie et sur l’articulation qui s’élabore entre réflexions esthétiques et critiques politiques.

Éléments pour une histoire littéraire du travail au XXe siècle

Sans doute convient-il, pour bien mesurer les enjeux littéraires de ce phénomène, de retracer à grands traits ce qu’il en fut du motif du travail dans la littérature du siècle passé [1]. On comprendra mieux ainsi que se saisir de cet objet n’est pas indifférent pour un écrivain contemporain. Car ce geste n’est pas seulement celui de l’élection d’un thème particulier parmi d’autres possibles : il s’inscrit en opposition forte avec la doxa formaliste des années 1950-70 qui, pour avoir dénoncé les illusions du réalisme romanesque, soutenait qu’il ne saurait y avoir d’autre travail en littérature que le travail de l’écriture. La question du travail est dès lors extrêmement discriminante pour traiter, paradoxalement, des débats et des oppositions esthétiques au cours du XXe siècle.

Le travail mis sur la touche

On observe en effet la progressive disparition du travail comme objet romanesque de la littérature française après sa forte présence au début du XXe siècle, sous l’influence encore très perceptible de Zola et du succès persistant de romans comme Germinal ou l’Assommoir, quelles que soient par ailleurs les critiques alors adressées au Naturalisme [2]. Le travail demeure en effet très présent au coeur de la plupart des entreprises littéraires de cette époque : aussi bien dans les sommes romanesques qui s’imposent alors (que l’on songe aux chapitres liminaires respectifs du premier roman et du vingt-huitième et dernier roman des Hommes de bonne volonté de Jules Romains, tous deux intitulés « Par un joli matin Paris descend au travail ») que dans ce qu’on a pu appeler le roman à thèse (par exemple Antoine Bloyé ou Le Cheval de Troie de Paul Nizan). Il en va de même dans tous ces romans qui mettent le peuple en scène, qu’il s’agisse du roman populaire (Marguerite Audoux, Emile Guillemin…), de Céline, de la littérature populiste (Thérive, Lemonnier…) ou prolétarienne (Henry Poulaille…) [3].

Mais cette tendance dominante laisse peu à peu place à d’autres préoccupations et sans doute peut-on considérer L’Homme au marteau (1943) de Jean Meckert comme l’une des dernières manifestations de ce type de fiction. À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, Henry Poulaille lui- même ne croit plus beaucoup à la pérennité de la littérature prolétarienne. C’est que le roman « moderne » est moins attentif au travail. C’était déjà très évident chez Proust. Cela se confirme avec La Nausée dont le protagoniste, Roquentin, ne travaille que très vaguement à sa biographie de Rollebon. Il en va de même de Meursault, dans L’Êtranger. Le progressif effacement du travail des thèmes majeurs de la littérature s’affirme nettement après 1945, qui ouvre cependant la période de la Reconstruction. Il est remarquable que cette disparition implique des écrivains d’esthétiques très différentes, voire opposées. Julien Gracq, dont on connaît les réserves envers Sartre et Camus, produit ainsi dans Lettrines une « fiche signalétique des personnages de [s]es romans » particulièrement révélatrice :

Parents : éloignés.
État civil : célibataire.
Enfants à charge : néant.
Profession : sans.
Activités : en vacances
.
Situation militaire : marginale.
Moyens d’existence : hypothétiques [4].

De même, les personnages du « nouveau roman » n’ont guère d’activité professionnelle, et lorsqu’ils en ont une, voyageur de commerce ou ingénieur agronome, ce n’est pas sur elle que le texte se focalise. Que l’on pense à ces vagues figures finalement réduites à un pronom ou à une initiale que l’on trouve chez Robbe-Grillet ou chez Sarraute : que font-elles ? quelle est leur profession ? comment la pratiquent-elles ? Quant aux personnages de Beckett, n’en parlons pas : ils n’ont même plus de corps pour exercer un quelconque métier. En fait la contestation du réalisme a emporté avec elle cet objet littéraire singulier justement mis en évidence par le roman du XXe siècle et devenu ensuite, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, un thème littéraire important. Mais depuis, et ce jusqu’au début des années 1980, un syndrome Bartleby s’est emparé du roman français : travailler ? « I would prefer not to ».

Il est vrai que durant ce que Jean Fourastié a appelé « les Trente Glorieuses », le travail n’est plus un problème : on en retrouve un à peine a-t-on quitté le précédent. Mais l’aisance du plein emploi ne justifie pas à elle seule cette absence. Car les conditions de travail ne sont certes pas optimales, comme le clament alors les protestations syndicales et les slogans de 68, et comme certains romans d’aujourd’hui le rappellent a posteriori. Or, même cette dimension politique, qui pourrait être de dénonciation, n’a guère trouvé son espace littéraire et l’on serait bien en peine de nommer des romans qui aient marqué la période pour leur traitement d’un tel thème. Elise ou la vraie vie (1967) de Claire Etcherelli et, dix ans plus tard, L’Établi (1978) de Robert Linhart, tous deux consacrés à la construction automobile et au travail à la chaîne semblent être des hapax. Et encore le premier traite-t-il plutôt du racisme ordinaire en période de guerre d’Algérie quand le second tient plus du témoignage que du roman. Autre singularité : L’Imprécateur (1974) de René-Victor Pilhes qui porte une attention très neuve et originale aux relations de fascination et de pouvoir qui s’exercent au sein des sphères dirigeantes de l’entreprise. À cet égard, il est précurseur d’une lignée contemporaine non négligeable.

Le retour au travail

On comprend dès lors l’importance qu’eut en 1982 la parution simultanée de Sortie d’usine de François Bon et de L’Excès l’usine de Leslie Kaplan. Violence du titre, d’abord, où le mot « usine » sonne comme une incongruité dans une période encore marquée par la théorie formaliste et la conviction que le roman ne peut pas rendre compte du réel. Force brute de l’écriture, ensuite, qui installe le lecteur au cœur du travail, de ses rythmes, de ses contraintes, de son impersonnalisation sans recourir au truchement d’une histoire ni d’une intrigue. Une réception un peu superficielle de la presse et aussi, hélas, d’une critique littéraire trop peu attentive, a alors conclu au « retour du réalisme », ou à un « néo-réalisme ». C’était ne pas voir que les deux œuvres sont d’abord littéraires et très formelles, que toutes deux s’inscrivent dans l’héritage de la modernité et se réclament notamment de Kafka et de Beckett. Le premier est même nommément cité dans le roman de François Bon [5], et son nom revient fréquemment dans les entretiens et propos de Leslie Kaplan [6].

Plus encore : mimant une formule de Jean Ricardou demeurée célèbre [7], François Bon prétend basculer dans son roman « l’écriture de l’usine en usine comme écriture » [8]. L’entreprise consiste en effet pour lui à trouver les voies pour une autre écriture du réel, indemne, dit-il, des « syntaxes préexistantes ». On voit bien qu’il n’y a là aucune allégeance à l’esthétique réaliste, et du reste François Bon tonne contre la littérature populiste qui la pratique volontiers - « une littérature populiste, qui tente de mimer une pensée fruste parce qu’elle parle de gens frustes est une littérature morte [9] ». Son modèle esthétique oscille plutôt entre l’expressionnisme, l’infraordinaire de Perec et l’art plastique : il mêle une syntaxe heurtée à son goût pour la géométrie des espaces et pour l’arte povera  : « Le boulot, pour moi, serait de traiter ça en pur matériau plastique, par l’effet de compression qu’on peut en tirer, d’une puissance accrue dans le temps même de dire les mots » confie-t-il dans un entretien à la revue L’Infini [10].

De son côté, Leslie Kaplan ne pratique pas le moindre retour au réalisme. Elle aussi se réclame de Kafka. Son esthétique emprunte également à Perec et s’approche de la poésie minimaliste telle qu’elle est alors pratiquée par Emmanuel Hocquart, Jean Daive ou Anne-Marie Albiach. Le texte de L’Excès l’usine se dispose comme autant de poèmes en prose ou de laisse de versets, listes de purs constats, souvent formulés dans une syntaxe nominale, sans affects. Il relève d’une forme d’« écriture blanche », ou de ce « degré zéro de l’écriture » décrit par Barthes comme forme « libérée de toute servitude à un ordre marqué du langage », indemne de la « fabrication » réaliste [11]. Ces deux pratiques – celle de François Bon, celle de Leslie Kaplan – aussi opposées soient-elles, convergent en ce qu’elles mobilisent les poétiques les plus radicales de la modernité littéraire et de l’art plastique au service d’une autre manière d’écrire le réel. Ce recours à des formes qui furent explorées pour elles-mêmes par les dernières avant-gardes pour dire des objets auxquels les promoteurs de ces formes étaient indifférents constitue un véritable geste de la littérature contemporaine, laquelle manifeste ainsi sa dette envers la modernité, une modernité qui a doté les écrivains contemporains d’outils formels et syntaxiques susceptibles de leur permettre de nouvelles lectures – et de nouvelles écritures – du réel.

Histoire littéraire de la classe ouvrière

Au cours de ces mêmes années 1980 et après avoir connu un tel retour sur la scène littéraire, le travail intéresse les écrivains à un autre titre. Ceux-ci tournent en effet le regard vers un monde avec lequel le contact se perd de plus en plus. De nombreux écrivains ont alors conscience d’une césure dans le temps et éprouvent le sentiment d’appartenir à deux univers différents : celui des années 1950-60 qui les a vu grandir et celui des années 1980-90 qui ne lui ressemble plus du tout. Aussi voit-on se multiplier les « récits de filiation » qui partent en quête de ce que furent les existences des parents et des ascendants, comme s’il fallait donner trace à ce qui s’est perdu [12]. Et là encore le thème du travail occupe une place majeure.

Le roman prend acte de la disparition de la classe ouvrière dans des œuvres telles que Mémoire de l’enclave (1986) de Jean Paul Goux, de Temps Machine (1993), de François Bon, des Derniers jours de la classe ouvrière (2003) d’Aurélie Filipetti ou même d’Ouvrière (2003) de Franck Magloire (dont la mère était ouvrière chez Moulinex). Les textes oscillent entre l’évocation nostalgique et l’histoire critique. Ils célèbrent la fierté du travail manuel, sa beauté lyrique comme parfois chez Zola, vantent la plastique d’un objet bien conçu, mais dénoncent la réalité de ces machines qui déforment les corps, les blessent ou les mutilent. Il ne s’agit jamais cependant de « raconter des histoires », ni de produire des « récits des vies » comme le fait alors une certaine littérature de témoignage, souvent accueillie dans la collection « Terre Humaine » et vivement critiquée par Pierre Bourdieu [13]. Dans ces livres au contraire, le travail ouvrier a plutôt une présence fantomatique. Il hante les lieux abandonnés par l’industrie, ces friches que les narrateurs parcourent en tentant de restituer ce qui s’y déployait d’activité humaine, comme dans Billancourt (2004) ou Paysage fer (2000) de François Bon, dans quelques pages de Terminal frigo (2005) de Jean Rolin et dans nombre d’évocations de Didier Daeninckx (notamment En marge, 1994).

Si elles demeurent cependant très littéraires – avec notamment des réminiscences de l’écriture descriptive de Julien Gracq, très apprécié par Jean-Paul Goux et François Bon ; ou avec un sens du montage qui récuse le récit, comme chez Filippetti et chez Rolin –, et se distinguent à ce titre du simple témoignage ou du documentaire, ces œuvres entrent cependant en relation avec les sciences humaines, avec l’histoire de la classe ouvrière et avec la sociologie, deux disciplines qui développent alors tout un ensemble de travaux sur ces questions, dans la lignée des travaux précurseurs d’Alain Touraine (La Conscience ouvrière, 1966). La trilogie de Michel Verret (L’Espace ouvrier, 1979 ; Le Travail ouvrier, 1982 ; La Culture ouvrière, 1988) précède de peu ces textes littéraires. Les lectures sociologiques d’un Pierre Bergounioux ou d’un François Bon sont attestées, comme l’est l’enquête de Jean Paul Goux dans la région de Montbéliard, qui insère dans son texte des documents semblables à ceux auxquels les sociologues ont recours. Et l’on connaît la relation de sympathie qui lie Didier Daeninckx, grand lecteur des ces travaux sur la classe ouvrière, à Philippe Videlier, historien au CNRS, qui publie Usines en 2007.

Le pli sociologique

Le pli sociologique est alors engagé. Il s’impose dans de larges espaces de la production littéraire des années 1980 et 1990. On peut en discerner quelques aspects :

D’abord l’émergence au début des années 1980 d’une forme de partenariat entre la littérature et certaines réflexions sociologiques, notamment du côté d’écrivains tels qu’Annie Ernaux et Pierre Bergounioux, tous deux très proches de la pensée de Bourdieu. Ce n’est toutefois pas le monde du travail qui les préoccupe en priorité : plutôt les questions de transfert social et de différences culturelles. On en trouve également des versions stylistiquement plus dramatisées chez un Pierre Michon ou un Richard Millet, comme l’a bien montré, pour les trois derniers auteurs mentionnés, Sylviane Coyault dans La Province en héritage [14] .

Ce pli sociologique s’étend à des œuvres dont l’ironie (Jean Rouaud, Des hommes illustres), la causticité (Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte) ou le minimalisme (Yves Ravey, Le Drap) semblent tenir à distance le sérieux et l’approfondissent de l’étude sociale mais ne s’en inspirent pas moins pour traiter respectivement du petit commerce, des services informatiques ou de la petite entreprise.

Inversement la réflexion sociologique se fait plus directement accessible à la littérature, dans des ouvrages comme La Misère du monde (1993) dirigé par Pierre Bourdieu dont les entretiens feront d’ailleurs l’objet de multiples adaptations théâtrales, malgré les réticences initiales du sociologue.

Apparaît enfin ce qui tient d’une véritable convergence, comme dans ce livre de Martine Sonnet, Atelier 62 (2008), qui conjoint un travail d’écriture mémorielle autour de la figure d’un père à une véritable enquête de sociologie historique sur le monde ouvrier, en l’occurrence celui des forges Renault de Billancourt où travaillait ce père taiseux dont il s’agit de restituer l’existence. La nature hybride de ce livre, dont les chapitres de souvenirs et d’enquête alternent, emblématise parfaitement la porosité à laquelle littérature et sociologie sont parvenues en l’espace de deux décennies.

La convergence se fait néanmoins plus nettement encore, depuis le changement de siècle, à la faveur d’une réorientation des thématiques romanesques liées au monde du travail vers le secteur tertiaire [15]. Bien sûr, cela correspond à un phénomène économique de grande ampleur, qui voit la mise en extinction du monde industriel dans les pays développés et son remplacement par toutes sortes de sociétés de service.

La littérature du travail est transformée par ce rapport à la sociologie. D’une part, au regard rétrospectif sur le travail du passé succède une vigilance accrue envers la réalité socio-professionnelle présente. D’autre part les problématiques et les motifs liés à ce déplacement se trouvent eux-mêmes changés. Á un travail qui mettait en question le corps et lui faisait violence (on peut songer aux descriptions des mains ouvrières par Jean-Paul Goux, aux amputations évoquées par François Bon, aux divers accidents rapportés par Aurélie Filipetti) se substitue une pression d’ordre psychique, qui met en question la gestion des personnels et le management de l’entreprise.

Là encore, on soulignera le développement concomitant des études consacrées à la souffrance au travail, et ce, qu’elles émanent effectivement de la sociologie (Jean-Pierre Le Goff, La Barbarie douce - la modernisation aveugle des entreprises et de l’école, 1999 ; Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, 1999), de la psychiatrie clinique (Christophe Dejours, Souffrance en France - La banalisation de l’injustice sociale, 1998 ; Marie Pezé, Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, 2008) ou de l’économie appliquée (Bernard Gazier, Les stratégies des ressources humaines, 1993 ; Thomas Courtot, Critique de l’organisation du travail, 1999). Sans que l’on puisse forcément conclure à l’influence directe de ces travaux sur la littérature, on constate que cette souffrance et les raisons qui la fondent en termes de nouveau management des « ressources humaines » devient simultanément un objet majeur de ces disciplines et de la littérature du travail comme si celle-ci se situait désormais sur le même plan que ces disciplines. Ce faisant, la littérature s’institue, dans ce domaine, comme partenaire de réflexion à part entière, que ce soit par le truchement de fictions problématisées ou de manière plus oblique, avec des traitements ironiques (chez Jean-Charles Massera, United emmerdements of New Order précédé d’United Problems of Coût de la main d’œuvre, 2002 ; chez Luc Lang, Cruels 13, 2008) ou nettement dramatisés (comme chez François Emmanuel, La Question Humaine, 2000).

La mise en formes littéraires du travail contemporain

Il s’agit dès lors de regarder de près le traitement de ce nouvel objet par le roman et d’analyser les formes qui sont mises en œuvre pour cela dans la littérature présente. Bien évidemment les œuvres les plus abouties sont celles qui se gardent d’un double écueil : ne pas sacrifier à la reprise pure et simple des formes léguées par l’héritage littéraire, sans tenir le moindre compte des critiques et des déconstructions dont elles ont été l’objet pendant la période formaliste ; ne pas s’appuyer trop directement sur les réflexions sociologiques (mais aussi sur la psychologie sociale) au risque de construire des fictions qui n’en soient que la simple illustration.

Résurgences des esthétiques réalistes

De fait, le premier de ces deux risques n’est pas toujours évité. Et si François Bon ou Leslie Kaplan s’étaient bien gardés d’y sacrifier, ce n’est pas le cas de toute la littérature du travail actuelle dont une large partie fait retour à un réalisme naïf, non problématisé, réduit à une simple entreprise de représentation plus ou moins fictionnalisée. Cela tient d’abord à un phénomène qui, pour le coup, relève plus nettement de la sociologie que de la critique littéraire : à la faveur de conflits sociaux particulièrement difficiles, les employés et les ouvriers ont eux-mêmes témoigné de leurs luttes et du sort qui leur était fait. C’est le cas de ceux que l’on appelle désormais du nom de leur entreprise : les « Lus », les « Moulinex ». Une étude d’Anne Mathieu parle à cet égard de « renouveau de la littérature prolétarienne » [16] et cite comme exemples Putain d’usine (2002) de Jean-Pierre Levaray ou Dehors les P’tits Lus de Monique Laborde (2004). On retrouve en effet dans ces livres les critères de la littérature prolétarienne tels que Poulaille les avait définis dans Le Nouvel âge littéraire (1930), avec une certaine exigence : qu’il s’agisse de littérature sur le peuple, écrite par la classe ouvrière, indépendamment des canons de l’écriture académique et « bourgeoise ».

En revanche Martine Sonnet, associée par cet article aux livres mentionnés ci-dessus, ne relève évidemment pas de la même catégorie, ni par son inscription professionnelle (elle est ingénieure de recherche en Histoire au CNRS), ni par le travail formel mis en œuvre par son livre. Cette accumulation de livres radicalement différents dans leurs enjeux et leurs pratiques est malheureusement très fréquente [17]. Or il convient d’établir des distinctions sans quoi l’on traite la littérature comme un simple répertoire thématique, dans l’indifférence totale envers les formes mobilisées. Les textes dont parlent Anne Mathieu tiennent plutôt de la littérature de témoignage et de protestation. C’est même une production « littéraire » plus syndicale que sociologique, dans la mesure où la part faite à l’analyse y est assez minime. L’élaboration littéraire s’y réduit le plus souvent à la simple liberté de ton, à l’inventivité populaire des images et des formules. Le récit des faits ne recule pas devant l’effet pathétique, l’expression de la colère ou l’ironie appuyée. Il arrive même que ces employés licenciés, faute de trouver parmi eux celui qui prendra la plume, s’en remettent à un écrivain mandaté par eux pour le faire à leur place. C’est ainsi que Sylvain Rossignol publie Notre usine est un roman (2008), au nom des employés de Roussel-Uclaf licenciés par le groupe Sanofi-Aventis, un peu à la manière d’un écrivain public. Or qu’attend-on d’un écrivain public sinon qu’il donne une forme sociale et culturelle connue à un événement personnel (ou dans le cas présent, collectif) ? Aussi ne s’étonnera-t-on pas que le livre de Rossignol s’élabore comme une fiction documentée traditionnelle, construite à la manière des sagas du premier XXe siècle, autour de personnages exemplaires dont le lecteur suit le destin partagé de 1967 à 2006. Plus élaboré, quoique inscrit dans la même veine paraît en revanche le roman de Nathalie Kuperman, Nous étions des êtres vivants (2010) qui procède par une série de monologues, instituant autant de personnages-narrateurs qui, pour être assez typifiés, ne sont pas tout à fait réduits à incarner des rôles pré-définis.

A vrai dire, le retour à des modèles littéraires avérés n’est pas l’apanage des salariés qui témoignent de leurs licenciements. Il séduit aussi des écrivains plus largement reconnus comme tels, au nombre desquels on peut compter Gérard Mordillat qui démarque Les Vivants et les morts (2004) de Germinal, au point que l’on pourrait parler de « néo-naturalisme ». Ce phénomène est tout à fait exemplaire de l’absorption littéraire d’un conflit majeur par recours à des schèmes expressifs constitués. C’est ainsi que Jean Norton Cru analysait les récits de la Grande Guerre, en soulignant combien pour dire la violence qui leur était faite, leurs auteurs puisaient dans les formes littéraires qu’ils avaient à leur disposition plutôt que d’en inventer d’autres, au risque d’être trahis par l’imaginaire véhiculé par ces formes. C’est du reste ce qui arrive au roman de Mordillat qui exploite un romanesque convenu, garant de son audience auprès du grand public (et de son adaptabilité pour une série télévisée), mais, à cause même de cette forme naturaliste, paraît daté et comme anachronique. L’héritage de Zola est également revendiqué par Michel Houellebecq, qui trouve sans doute dans le Naturalisme de quoi justifier une plongée en apnée dans les misères sexuelles que son prédécesseur avait déjà auscultées à sa manière. A cet héritage, Houellebecq conjugue celui d’Auguste Comte auquel il rend hommage [18]. Le positivisme fournit alors la démarche d’analyse qui fait défaut à la fiction réaliste. Et de fait Houellebecq ne manque pas de fournir ses romans de longs développements de nature sociologique, et même s’il n’utilise pas explicitement les concepts opératoires de la discipline, le lecteur avisé saura les reconnaître dans l’interligne du texte. Mais l’œuvre navigue d’une exigence certaine à une platitude consentie et si le travail formel est indéniable dans Les Particules élémentaires, en revanche Plateforme - et notamment dans les quelques chapitres qui décrivent l’entreprise contemporaine -, ressemble à une sociologie de magazine fictionalisée a minima.

L’élaboration formelle

Toute la littérature contemporaine sur le travail ne fonctionne pas selon ces registres, bien au contraire, et c’est sans doute là, la part la plus intéressante de la production actuelle en cette matière. On peut dans un premier temps opposer au roman de Mordillat celui de François Bon paru la même année : Daewoo (2004). Le livre qui se fonde sur la délocalisation des usines Daewoo, installées à grand renfort de subventions gouvernementales dans l’Est de la France se présente comme un montage de documents bruts (issus de la presse de l’époque, des arrêtés officiels, des discours syndicaux, patronaux et politiques) dont la phraséologie tranche avec la syntaxe de l’écrivain, d’entretiens fictifs imaginés en prêtant aux personnages les modes de parole de Pierre Bergounioux ou de Nathalie Sarraute, et de déambulations du narrateur sur les lieux occupés par les usines démontées.

Cet ensemble est redoublé par un dispositif théâtral, pour partie inséré dans le roman qui donne la parole à des ouvrières-actrices affublées de noms bibliques lesquelles viennent raconter, comme dans des intermèdes, ce qu’il en est de leur situation ; pour partie extérieur au roman, dont il constitue une sorte d’adaptation, présentée au festival d’Avignon dans une mise en scène de Charles Tordjman. Enfin une esquisse de dispositif plastique est évoquée en fin de livre, qui projetterait, comme en un mémorial à la manière des installations de Christian Boltanski, les visages des ouvrières licenciées sur les murs blancs de l’usine désertée. La place manque ici pour traiter des multiples effets produits par un tel dispositif, moins pathétiques sans doute que le roman de Mordillat mais d’une violence plus crue et plus immédiatement politique, véritablement installée dans la cité – au sens où l’était le théâtre des Tragiques grecs dont François Bon s’inspire souvent.

Ce qui surtout s’observe, dans le roman de François Bon, c’est le regard critique qu’à l’intérieur même du roman l’écrivain porte à son livre dont il interroge le genre, la pratique et l’écriture, questionnements qui sont totalement absents des livres évoqués plus haut. Un tel geste critique, à la fois porté sur l’objet ou sur le phénomène dont il est question dans le livre et sur la forme dans laquelle cet événement trouve à se dire est emblématique d’une certaine littérature contemporaine, particulièrement exigeante, qui donne lieu à ce que j’ai proposé d’appeler des « fictions critiques [19] ». L’un des traits caractéristique de telles fictions critiques est de ne pas prendre le langage comme un simple outil, vecteur des informations, des émotions ou des colères qu’il s’agit de mettre en roman, mais de faire porter sur celui-ci de véritables interrogations. Ce phénomène excède le simple questionnement de la forme employée : cela va jusqu’à l’auscultation du lexique qui relie l’homme à son travail.

On a pu voir à l’œuvre une telle attention dans les récits de François Bon, chez Didier Daeninckx, chez Leslie Kaplan, mais cela est encore plus évident chez Thierry Beinstingel, qui se réclame de Claude Simon, de Samuel Beckett, de François Bon et non d’une quelconque littérature réaliste. Son roman Central (2000) repose ainsi sur l’usage coercitif et déshumanisant des infinitifs par lesquels sont décrites les tâches professionnelles. L’absence de pronoms, impliquée par ce recours au mode infinitif, rend très évidente la réduction de l’individu à une pure fonction exécutive, alors même que le langage des « ressources humaines  » (sic) le promeut verbalement au rang gratifiant de « collaborateur ». Dans CV roman (2007), c’est le curriculum vitae comme métonymie nodale des pratiques des ressources humaines qui fournit le schème organisateur du texte, au point de devenir le matériau infiniment plastique de son déploiement.

Plus généralement, Thierry Beinstingel attire l’attention des lecteurs sur les pratiques langagières et sur leurs conséquences, n’hésitant pas à faire entendre les connotations implicites. Ainsi, dans ce dernier roman, les cadres chargés de contribuer à un « plan social » (formule devenue usuelle pour désigner les licenciements économiques) changent de fonction, ils n’encadrent plus leurs employés mais doivent s’en séparer :

Nous aurions aimé mettre des mots sur notre nouveau métier, sur cette nouvelle expérience. […] Qui étions nous ? Le langage est important. Nous étions des cadres, des encadrements chamarrés, dorés, entourant un tableau ou une toile, paysage ou nature morte, peu importait, pourvu que cet ensemble fût un peu plus figuratif que les fuyants hologrammes qu’on nous proposait alors. Nous nous sentions creux. Tous juste avions-nous pu glaner les mots d’outplacement, outplacers, des metteurs en dehors, voilà ce que nous aurions pu être le temps de quelques mois, avant qu’une autre mode linguistique ne vienne renouveler la formulation de notre nouveau métier. Bref, nous étions ici, à Paris, bureau à moquette, pour apprendre à mettre au dehors, sur le trottoir de l’entreprise, nos collègues […] [20].

Le dernier roman de Thierry Beinstingel paru à ce jour propose dès son titre de s’arracher à cette terminologie étrangère, édulcorée, censée amoindrir la réalité de la réalité et prône un « retour aux mots sauvages ». La fiction est inspirée de faits réels : la série de suicides qui a affecté l’entreprise France-Télécom (non nommée dans le texte) à la suite de l’adoption d’un management des personnels particulièrement éprouvant. Le personnage central est affecté à un central de réponses téléphoniques après avoir été électricien – et très vite il ne peut se satisfaire des contraintes de ce poste, qui restreignent même le langage qu’il est autorisé à employer. Dès lors ce sont les mots qui gouvernent le texte et font apparaître les violences infligées au psychisme des « opérateurs » :

Retour brutal aux mots sauvages : se défenestrer. Le verbe, l’action, l’infinitif, le définitif, le mélange d’une terrible grammaire. D’abord l’élan du pronom avant le verbe, pronom réfléchi, réflexif, adressé à soi-même, se mordant la queue. Puis réfléchi au sens de prudent, circonspect, pensé, imaginé, ordinaire, déductible, rapidement devancé, doublé, débordé, devenu extraordinaire. Enfin réfléchi comme son propre visage reflété dans une vitre qu’on reconnaît à peine tant la douleur le déforme. Comment en est-on arrivé là ? Vouloir traverser le miroir, transgresser, sauter, bondir, passer, dépasser, outrepasser, trépasser. […]
Se défenestrer devant ses collègues. Pronom irréfléchi, prénom annihilé pour qui les mots ont disparu, reste le “devant les collègues“, marqués à tout jamais “devant“. Comment vivre à nouveau ensemble, celui qui a vu hurler son voisin de bureau, celle qui a vu son responsable se précipiter trop tard et sa main qui se referme, crispée sur le vide ?
Après les mots n’ont plus d’importance. Aucune importance, le directeur qui parle taux de suicides et qui affirme que ce n’est pas pire qu’ailleurs, le ministre qui suppute que le climat social est finalement assez apaisé. Mensonges en songes ou vérité hanté par ce qui se dit, s’échange, s’accélère, forme une actualité reprise, ressassée, journalistes, spécialistes, personnes autorisées, psychologues, sociologues, hommes de la rue, ménagères de moins de cinquante ans, minorités exclues, majorité incluse, citadins avisés, provinciaux écartés, pékins moyens, la boule des mots s’agglomère, enfle, grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf, phrases éclatées, assassines, disséquées, reprises, comparées. On lit des commentaires idiots, des opinions tranchées, on rit parfois pour conjurer sa peur [21].

Par rapport à l’investigation sociologique et au contraire de la mimesis réaliste, la mise en œuvre littéraire donne lieu à un déplacement de la réflexion sur la souffrance vers le langage – plus qu’elle ne se satisfait d’une simple mise en récit. Car changer le langage, c’est changer le rapport au réel, faire accepter l’inacceptable, éteindre la lucidité.

Une telle pratique critique est riche d’enseignement. D’abord elle montre que la sociologie n’est peut-être pas la principale discipline avec laquelle travaillent les écrivains, du moins pas la seule, mais que d’autres, plus attentives au langage, comme la socio-linguistique ou la pragmatique du discours, sont aussi des partenaires essentiels, à supposer que les écrivains en aient effectivement besoin et que le sens de la langue ne suffise pas à les alerter des modifications qu’elle subit en profondeur. Ensuite elle fait apparaître une donnée encore inaperçue de ces autres disciplines : en montrant que le travail se réduit à un lexique, elle souligne sa puissance de déliaison. Il y a de moins en moins de « mise en syntaxe », c’est à dire de mise en relation des individus entre eux. L’assignation à une tâche unique et répétitive que la « chaine » du taylorisme, au nom improprement choisi (mais riche de connotations esclavagistes), imposait à chacun, la division du travail orchestrée par le management néo-libéral l’accomplit aussi bien. Chacun n’est plus que « l’opérateur » de sa propre tâche, indépendamment de toute considération contextuelle, sans lien avec le reste de l’entreprise dont on vante et célèbre avec force communication interne « l’esprit d’équipe ». Un certain nombre de mots, d’actes et de gestes lui sont consentis, au delà desquels son action est plus qu’impropre ou imprévue : interdite. C’est tout le programme fictionnel de Retour aux mots sauvages que de le montrer, puisque l’opérateur d’un seul coup « déborde » de l’activité qui lui est imposée.

Plus encore : ce qui est ici repéré à partir d’une analyse littéraire du lexique employé dans le monde du travail, vaut pour la gestion politique de la société toute entière. A ce titre l’écriture du travail vaut pour symptomatologie d’une coercition sociale plus vaste. Cette « lexicalisation » des relations humaines se retrouve en effet dans des pratiques plus générales. Ainsi par exemple les « nuages de mots » qui règlent désormais l’accès aux banques de données (après les fameux « mots clefs » qui s’étaient déjà substitués aux anciens « résumés »). Ou encore ces « éléments de langage », livrés par le pouvoir pour dire la réalité, qui prennent la place du « story-telling », dont la fonction consistait déjà à recouvrir – et masquer – le réel par l’imposition d’un récit maîtrisé.

La synthèse littéraire

Ces quelques exemples mettent en évidence ce que l’écriture littéraire produit comme analyse des travers de l’économie néo-libérale et du management professionnel qu’elle met en place. Mais à cette dimension proprement analytique, la littérature a cette capacité de favoriser également une synthèse des diverses approches du monde du travail. Elle est en effet le lieu où peuvent se penser ensemble des disciplines que leur extrême spécialisation tend à replier sur elles-mêmes, sur leurs propres méthodes et leur propre matériel conceptuel. Parmi les récents romans sur le monde du travail, ceux d’Elisabeth Filhol, La Centrale (2010) et de Maylis de Kérangal (Naissance d’un pont, 2010) en administrent la preuve, chacun à sa manière.

Le premier de ces deux textes évoque les employés au nettoyage et au réglage des centrales nucléaires lors des « arrêts de tranche ». Ces salariés de société de service, le plus souvent recrutés sur des contrats temporaires et précaires, se déplacent de centrale en centrale sur l’ensemble du territoire. En ethnologue du proche, Elisabeth Filhol compare leur vie itinérante à celle des anciens « Compagnons du devoir » du Moyen-Âge. Elle met ainsi en œuvre une sorte d’ « ethnotexte littéraire » proche de celui pratiqué par Annie Ernaux sur sa propre famille. Mais d’une page à l’autre du roman, c’est une autre discipline qui devient le partenaire majeur du texte : la sociologie, lorsqu’il s’agit de construire les « idéal-types » de ces populations professionnelles et de leurs modes de vie [22] ; la psychanalyse lorsqu’il s’agit d’étudier leurs motivations pour ce type de métier, la fascination du risque qui s’y déploie et leur désir de pénétrer au cœur du principe énergétique [23] ; la technique scientifique, lorsqu’il s’agit d’expliquer au lecteur peu averti les principes de la fission de l’atome. Ailleurs ce sont des considérations de géographie humaine ou des passages démarqués de la théorie des catastrophes (à propos de l’accident de Tchernobyl). Dès lors la littérature est un lieu privilégié de convergence des diverses disciplines : un lieu où celles-ci peuvent entrer en débat. La littérature même y a sa part : puisque non seulement elle est comme un chef d’orchestre qui fait jouer ensemble des instruments divers, mais elle se souvient aussi d’elle même. Et l’on peut relever dans les phrases d’Elisabeth Filhol des réminiscences de Marguerite Duras dont les œuvres l’ont amenée à l’écriture, ou de François Bon et de Leslie Kaplan, comme une salutation discrète à ceux par qui la littérature s’est réouverte au monde du travail.

Le même type de rassemblement convergent s’observe chez Maylis de Kérangal, dont Naissance d’un pont (2010) donne à ces écritures du travail une ampleur impressionnante. Sans s’attarder à développer des intrigues, elle croise l’intensité des êtres, l’élan de l’entreprise – construire un pont en Californie – les réalités sociales et économiques qui décident des destins. Dans une écriture différente de celle d’Elisabeth Filhol, son roman noue aussi la littérature à tout un chapelet de disciplines et de compétences diverses, et au vocabulaire qui leur est propre. La part du narratif y est à peine plus soutenue, mais dominent surtout des effets de compression des éléments hétérogènes que ramasse la puissance du phrasé. Le modèle poétique n’est plus alors celui de Leslie Kaplan, mais plutôt celui de Faulkner, dont l’énergie syntaxique et le sens des généalogies semble gouverner la phrase de Maylis de Kérangal, souvent déployée en paragraphes entiers. Ainsi le début de celui-ci qui mêle l’ethnologie et l’histoire de l’immigration irlandaise en Amérique :

Sanche accourt à la table, zigzague dans la salle pleine et moite, parmi les fronts qui ruissellent, les bouches humectées d’alcool et d’allégations débiles, il y vient comme on se précipite tête la première dans le coffre du pirate, pour palper le trésor, faire reluire sa peau de l’éclat des pierres précieuses et tâter de leur tranchant sur la pulpe des pouces, il a des crampes dans le ventre, et l’abdomen douloureux à force d’impatience et d’appréhension, et à peine a-t-il salué à la ronde, le cœur soulevé pompant fort dans la poitrine, qu’il tire une chaise et s’assied, observant déjà ceux qui l’entourent, jubilant comme un malade d’être en leur compagnie, déraciné, arraché parmi ces têtes uniques au monde, à côtoyer leurs pieds calleux, Seamus, le renard des livres d’enfants, les joues crépues, les ongles longs, jaunes, épais, la peau dure, un aïeul débarqué à New-York vers 1850 – famine irlandaise, cadavres humains pourrissant en grappes dans le creux des talus, hameaux qui se vident et que l’on abandonne -, sans éducation, sans talent, sans argent et qui migre vers le nord avec une boussole rudimentaire dans l’estomac, trouver de quoi vivre, une subsistance, c’est tout, ni un destin ni même un recommencement mais juste de quoi boire et manger, de quoi s’abriter et se vêtir, de quoi occuper la force de ses bras, après quoi la dispersion d‘une descendance, les absences généalogiques, les trous dans les formulaires, les noms mal orthographiés qui sédimentent dans leur coquille, au bout de quoi cette tête sur le qui-vive, ce quelque chose d’hirsute et d’irréductible, et ces pieds qui reprendraient bientôt la route, rompus au consentement de la perte, définitivement excentriques […] [24].
Derrière l’écriture du travail, qui lui est à la fois un véritable objet d’attention, un prétexte littéraire et une manière d’aborder quantité de questions contemporaines, Kérangal fait apparaître le présent comme compression d’histoire et de perspectives disciplinaires hétérogènes doublement liées entre elles par l’objet qui les fait converger et le phrasé qui les emporte. Ecrire le travail est donc bien à la fois une lucidité analytique portée par la littérature à des réalités encore mal traduites et une expérience littéraire qui requiert une réflexion formelle

Ne plus être parlés par la langue On pourrait, en conclusion, souligner quelques aspects essentiels. D’abord que la littérature s’impose ici comme une épistémologie singulière, qui déploie son propre regard critique, et croise les champs de plusieurs autres disciplines (histoire, sociologie, ethnologie, politique, linguistique appliquée, psychanalyse ou psychologie sociale). Ensuite que l’exigence qui la conduit vers cet objet particulier qu’est le travail, riche de lourdes mises en œuvres littéraires issues du XXe siècle, l’incite certes parfois à y revenir et à les reprendre telles quelles, mais pousse les plus exigeants des écrivains à détourner à leur profit les inventions formelles modernes (poésie textualiste, phrasé faulknérien, syncope kafkaïenne, torsion expressionniste de la phrase…). Si bien que l’on peut dire que la littérature contemporaine traite du travail, et, au delà, du présent, avec le double apport : 1. de la modernité comme rupture esthétique ; 2. des sciences humaines et des techniques comme partenaires de pensée et d’écriture. Mais qu’elle affirme aussi sa double spécificité : en se rendant attentive aux perturbations que l’organisation contemporaine du travail induit dans l’ordre du langage ; en élaborant des phrasés particuliers (syntaxe heurtée de François Bon ; blancheur de Kaplan ; développement et compression de Kérangal, déploiement lexical et connotatif de Beinstingel…). Enfin, si le travail, et, derrière lui, le présent nous sont de plus en plus imposés sous la forme d’un lexique à visée contraignante, alors la littérature d’aujourd’hui la plus innovante n’est sans doute pas celle qui produit fictions et témoignages sur le monde professionnel, mais celle qui nous apprend le mieux à ne plus être parlés par la langue.

par Dominique Viart

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Notes

[1] Un tel travail a déjà été accompli en divers lieux. Signalons notamment les travaux de Michel Ragon, de Paul Aron, et de Jean-Paul Morel sur la Littérature prolétarienne ; de Nelly Wolf sur le peuple dans le roman français ; de Gisèle Sapiro et Frédérique Matonti sur le réalisme socialiste.

[2] Voir M. Raimond, La Crise du roman des lendemains du Naturalisme aux années vingt, Paris, Corti, 1966.

[3] Voir N. Wolf, Le peuple dans le roman de Zola à Céline, Paris, PUF, 1990.

[4] J. Gracq, Lettrines, Corti, 1967, p. 35. Je souligne.

[5] F. Bon, Sortie d’usine, Minuit, 1982, p.165.

[6] Voir L. Kaplan, Les Outils, POL, 2003.

[7] Le critique expliquait alors que le « nouveau roman » est « moins l’écriture d’une aventure que l’aventure d’une écriture » (Problèmes du Nouveau Roman, Paris, Seuil, 1967, p. 46).

[8] F. Bon, Sortie d’usine, op. cit. p.164

[9] Entretien accordé à L’Express, 1 septembre 2004. En ligne : http://www.lexpress.fr/culture/livr...

[10] F. Bon, « Côté cuisines », entretien avec S. Nowoselsky-Müller, L’Infini, n°19, « Où va la littérature française ? », été 1987.

[11] R. Barthes, Le Degré zéro de l’écriture suivi de nouveaux essais critiques, Paris, Seuil, 1972.

[12] D. Viart, « Filiations littéraires », Écritures contemporaines 2, « États du roman contemporain », Minard-Lettres modernes, 1999 ; D. Viart et B. Vercier, La Littérature contemporaine au présent, Bordas, 2008 et L. Demanze, Encres orphelines, Paris, Corti, 2008.

[13] P. Bourdieu, « L’Illusion biographique », in Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action, Paris, Seuil, 1994.

[14] Sylviane Coyault, La Province en héritage (Bergounioux, Michon, Millet), Paris, Droz, 2002.

[15] Entre 1998 et 2007, Sonya Florey dénombre plus d’une trentaine de romans et récits littéraires consacrés à cet univers (Cf Sonya Florey, Littérature contemporaine et engagement. Quand les textes interpellent la réalité postmoderne et néolibérale, soutenue à la faculté des Lettres de l’Université de Lausanne, Suisse, 2009). Thierry Beinstingel en recense quant-à lui plus de quatre-vingt depuis la fin des années 90 jusqu’à aujourd’hui.

[16] A. Mathieu, « Renouveau de la littérature prolétarienne, » en ligne sur le site du Monde diplomatique : http://blog.mondediplo.net/2011-05-.... Voir aussi la postface que Michel Ragon donne à son Histoire de la littérature prolétarienne de langue française (1974), lors de sa réédition en 2005 (le Livre de poche).

[17] Même Paul Aron procède à de tels amalgames, en énumérant tous ensemble François Bon, Gérard Mordillat et des écrivains ouvriers comme Robert Piccamiglio ou Vincent de Raeve. Voir P. Aron, « La représentation du travail dans la littérature du XXe siècle », in Écrire le travail, Dossier Initiales, n°35, 2011.

[18] M. Houellebecq, « Préliminaires au positivisme », in Michel Bourdeau, Jean-François Braunstein, Annie Petit (éd.), Auguste comte aujourd’hui  ? Paris, Kimé, 2003.

[19] D. Viart, « “Fictions critiques” : la littérature contemporaine et la question du politique », dans J. Kaempfer, S. Florey & J. Meizoz (dir.), Formes de l’engagement littéraire, Lausanne, Antipodes, coll. « Littérature, culture, société », 2006, p. 185-204.

[20] Th. Beinstingel, CV Roman, Fayard, 2007.

[21] Thierry Beinstingel, Retour aux mots sauvages, Fayard, 2010.

[22] E. Filhol, La Centrale, Paris, P.O.L., 2010, p. 81.

[23] Ibid., p. 83.

[24] Maylis de Kérangal, Naissance d’un pont, Verticales, 2010 (la phrase se prolonge ainsi encore sur plusieurs pages).

 

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