Que faire du novlangue de l’entreprise ? {Quelques exemples contemporains (Beinstingel, Caligaris, Kuperman, Massera)

mardi 5 janvier 2016, par Jean-Paul Engélibert

Thèmes : Travail

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Représenter le travail est une exigence de la littérature française contemporaine la plus autonome depuis le début des années 1980 [1]. Mais représenter le travail aujourd’hui ne va pas de soi. Sans doute en raison d’une transformation du travail lui-même. La rupture introduite par l’industrie entre le travailleur et son produit, déjà diagnostiquée par Marx, semble aggravée à la fin du XXe siècle avec la tertiarisation des emplois, l’informatisation croissante, le resserrement du contrôle exercé sur les salariés et les transformations du management. Luc Boltanski et Eve Chiapello ont mis en évidence les éléments du néo-management apparu en France dans les années soixante-dix : direction par objectifs, organisation en réseau, rhétorique du projet, exhortation au développement personnel, qui sont censées « solliciter toutes les capacités de l’homme [2] » et conduisent, dans les faits, souvent à l’allongement du temps de travail, toujours à son intensification et surtout à un écart croissant entre le discours de l’entreprise et le sens – ou l’absence de sens – que le travail revêt pour le salarié. Un jeune écrivain français formule la difficulté ainsi :

Travail sans fin. À défaut de nous approprier le produit du travail, sommes-nous encore en mesure de nous approprier le temps de (notre) travail ? Comment traduire en expérience un geste répété au travail ? Fiction : si les cadences imposées nous dépossèdent de nos gestes, pouvons-nous nous projeter dans une image où nous serions au travail ? Pouvons-nous nous représenter en train d’être au monde du travail [3] ?

Cette question en elle-même n’est pas spécifique à notre époque. Ce qui la rend particulièrement vive aujourd’hui, c’est qu’elle se double d’un problème linguistique. L’emprise du travail sur la vie se poursuit dans la langue elle-même que l’entreprise instrumentalise à ses propres fins. Le lexique et la syntaxe évoluent sous la pression patronale d’une manière qui évoque, pour beaucoup, le novlangue (de 1984. Jean-Charles Massera en conclut : « It’s too late to say littérature  », formule par laquelle il titre un recueil d’entretiens avec des écrivains qui essaient de dire le travail. Parmi ceux-ci, deux auteurs se réfèrent explicitement au roman d’Orwell [4]. Mais s’il est trop tard pour concevoir la littérature comme autrefois, comment écrire aujourd’hui ? Une des pistes les plus suivies est de prendre acte du novlangue issu de l’entreprise et de « faire avec », soit, comme l’écrit encore Massera : « écrire dans la langue de l’ennemi pour faire parler (avouer) les représentations [5] ». On prendra ici quatre exemples, puisés dans quelques livres de la première décennie du XXIe siècle, qui développent cette stratégie. Ce qui pourra faire apparaître des divergences entre des auteurs qui ne partagent pas nécessairement la même conception de l’ « ennemi », ni la même idée de la littérature.

Le rétablissement du sujet

Une des expériences les plus radicales en la matière a été menée par Thierry Beinstingel avec son premier roman, Central [6]. Le narrateur, salarié – comme l’auteur – de France Telecom dans les années 1990, raconte avoir dû remplir, comme tous ses collègues, au moment de l’ouverture des télécommunications à la concurrence, un formulaire normalisé dans lequel il devait décrire précisément ses activités professionnelles. Ce formulaire, qu’il désigne comme la « description d’emploi », occupe une grande place dans le roman, puisqu’il en a directement inspiré la syntaxe particulière. Selon Central, la description d’emploi exigeait que le salarié résume ses tâches en phrases impersonnelles commençant par un verbe à l’infinitif ou à la troisième personne du singulier. Les verbes à employer figuraient dans un glossaire fourni en annexe, comprenant 197 entrées réparties en sept rubriques. La violence de cette procédure est bien analysée par Beinstingel au début de son roman :

Ainsi, s’apercevoir de la force brutale des verbes, la domination de cette littérature récupérée par l’entreprise, quand, écrivant sur la page la phrase anodine et glissante, suite de mots insensés et insensibles, « coordonner des actions de maintenance ». Car les verbes, les écrire ainsi : à l’infinitif ou à la troisième personne du singulier sans mentionner ni pronom personnel, ni sujet, celui-ci étant supposé contenu dans le nom propre, la seule chose nous appartenant, écrit une fois pour toutes en haut de la première page, déjà oublié. Et recevoir ainsi cette double claque : ne pas parler de soi à la première personne, se dépersonnaliser donc, mais en plus, utiliser la troisième personne sans mentionner « il » ou « elle ». Ne devenir ainsi qu’une chose innommée et innommable ; perdre la moitié de sa vie dans une non-existence au travail ; se fondre dans un groupe, un magma confus appelé « Entreprise », sans doute monstrueux puisque laissé à l’interprétation.
Tuer son propre visage.
Jurer d’écrire un jour avec la même puissance des verbes sans sujet [7].

Une « littérature », écrit Beinstingel, « récupérée » par l’entreprise. En effet, en obligeant les salariés à écrire selon un protocole extrêmement précis et contraignant, la description d’emploi mime certaines procédures oulipiennes. Ce que chacun écrit dans ce cadre relève déjà de la littérature, mais d’une littérature limitée et limitante, qui n’aboutit qu’à des phrases banales et « glissantes » rendant la subjectivation impossible : une anti-littérature. C’est cette anti-littérature que Beinstingel retourne contre ses concepteurs en écrivant tout son roman selon sa règle. Central est entièrement composé de phrases infinitives, participiales et nominales. Aucun verbe n’est conjugué. Aussi aucun sujet grammatical n’y apparaît-il. Quant au « sujet » Beinstingel, il se recompose dans l’énonciation : dans le geste de « renvoyer la balle, l’ascenseur, la grenade dégoupillée vers l’agresseur [8] » – geste désigné par des métaphores, d’ailleurs contradictoires, alors que la description d’emploi contraignait à un usage purement dénotatif de la langue. En détournant la syntaxe obligatoire de sa fonction, en retrouvant un vocabulaire plus large et en renouant avec l’image, il peut réinscrire la subjectivité dans la forme même qui la bannissait. En s’en tenant à ce parti-pris avec rigueur du début à la fin du livre, l’auteur fait apparaître la procédure comme un novlangue. Elle en possède en effet la fonction principale telle qu’Orwell la décrit dans l’appendice à 1984 (il suffirait, dans les lignes qui suivent, de substituer « entreprise » à « Parti » pour actualiser le roman) : elle permet de « fournir une expression exacte, et souvent très nuancée, aux idées qu’un membre du Parti pouvait, à juste titre, désirer communiquer [mais exclut] toutes les autres idées et même les possibilités d’y arriver par des méthodes indirectes [9] ». Orwell ne précise pas ce que sont ces « méthodes indirectes », mais on peut le déduire de la description suivante du novlangue : « L’invention de mots nouveaux, l’élimination surtout des mots indésirables, la suppression dans les mots restants de toute signification secondaire, quelle qu’elle fût [10] ». Arriver à des idées hétérodoxes suppose donc bien de s’abstenir d’utiliser naïvement le vocabulaire spécifique au novlangue, de restaurer les mots qu’il a éliminés et de rétablir les « significations secondaires », c’est-à-dire de renouer avec les équivoques, l’art de l’allusion, de l’ironie et des images, comme le fait Central.

Après avoir consacré le début de son roman à la description d’emploi, Beinstingel aborde les idées introduites dans l’entreprise par le nouveau langage dont elle fournit le premier exemple :

Les mots avouant notre cynisme, la banalité de la phraséologie économique, normal de dire : les salaires du personnel représentant quarante pour cent des charges de l’Entreprise, nécessaire de prévoir un abaissement progressif de ce pourcentage par un moyen adapté. Derrière la phrase insipide, incolore, inodore, des hommes et des femmes jetés dehors, chacun se voilant la face pourvu que moi… [11]

Il est vrai que chez Orwell, les mots novlangue sont « destinés à imposer l’attitude mentale voulue [12] » à ceux qui les emploient. Ici, la phrase déguise le cynisme en rationalité économique et ainsi l’autorise. C’est que les temps ont changé : la langue que Beinstingel retourne comme un gant n’est pas celle du stalinisme. C’est la lingua quintae respublicae analysée par Eric Hazan, « une arme postmoderne, bien adaptée aux conditions ʺdémocratiquesʺ où il ne s’agit plus de l’emporter dans la guerre civile mais d’escamoter le conflit, de le rendre invisible et inaudible [13] ». Ainsi la phraséologie de l’entreprise contamine-t-elle tout discours et s’impose-t-elle dans les pensées des locuteurs à leur insu ou, du moins, en leur permettant de ne pas prendre pleinement conscience du sens de leurs paroles. Reprendre sa syntaxe et réinsérer ses formules et son vocabulaire (« charges », « abaissement progressif ») dans un discours analytique restaurant une posture morale, c’est exactement faire apparaître cette fonction.

Les ressources et les humains

L’objectif final du novlangue est de rendre « capable de répandre des opinions correctes aussi automatiquement qu’une mitrailleuse sème des balles […] on espérait faire sortir du larynx le langage articulé sans mettre d’aucune façon en jeu les centres plus élevés du cerveau [14] ». Objectif atteint dans L’Os du doute de Nicole Caligaris où on peut lire cette paraphrase du Strategor, un authentique manuel de stratégie d’entreprise qui fait figure de classique du genre :

« Savoir séparer l’affectif du projet, préconise le Strategor : parmi les cinq sortes de dangers, une trop grande sympathie pour les mus. Un exécutive qui hésite à charger ses mus est un exécutive qui risque de perdre son potentiel. Ceux des étages inférieurs, explique Strategor, si on veut en tirer quelque chose, faire en sorte qu’ils ne soient jamais tranquilles [15]. »

Ici les guillemets signalent la citation littérale du manuel : la reprise du vocabulaire patronal affiche plus clairement le cynisme de celui-ci. Les « mus » sont les « Moyens Utilisés », c’est-à-dire les salariés, comme l’explique cette scène qui précède de peu l’exposé de la doctrine du Strategor :

DIESE – J’ai la nouvelle grille. On a changé les noms, au 8e. ça va plus s’appeler Ressource H.
MILAN – Oui ? En plein projet, comme ça ?
[…]
DIESE – ça va s’appeler les Moyens Utilisés : les mus.
BILLE –Va falloir que je change au dossier. Vous me convertirez vos besoins en mus, que je reporte.
MILAN – Les mus. ça va changer le process, ça, les mus ?
DIESE – Il paraît qu’à moyen terme le département Ressource H va fusionner avec les Moyens Fi. Ils cherchent un nom.
BILLE – Hi Fi ?
DIESE – Un nom porteur…
MILAN – Ah ! Les noms ! Pas rigoler avec ça [16] !
La pensée semble bien, dans cet extrait, s’être pliée au vocabulaire spécifique inventé par l’entreprise et s’y être perdue. On ne pense plus qu’en termes de grille, projet, dossier, ressource, mus, moyen terme, process et noms porteurs : les mots abstraits, impossibles à relier à une quelconque expérience et donc vides de sens, saturent l’énoncé. Ils semblent appeler une syntaxe primaire et heurtée : phrases courtes, ellipses, réduction des mots à des initiales ou des sigles… Ce détournement parodique de procédés familiers d’évanouissement du sens possède une vertu comique évidente liée à un certain sentiment d’absurdité. La satire du novlangue la désamorce en montrant la vacuité de ses termes et la pauvreté de ses tours. Le monde où elle se parle paraît dès lors absurde : dans cette scène, les personnages désœuvrés « papotent », « un gobelet dans la main droite, les yeux fixés sur un point vague [17] », leur travail lui-même englouti dans les formules toutes faites, résorbé dans la pause-café. Leurs « objectifs » s’autodétruisent, de sorte que l’un finit par demander quelle est « la finalité du système ». A quoi on répond : « c’est le maintien du système, la finalité du système [18] ».

Si l’expérience subjective des salariés peut être touchée par l’absurde, le système qui vise à se maintenir ne l’est pas. Parmi les nombreuses œuvres contemporaines faisant ce constat, l’une des plus marquantes est le roman, de facture plus convenue, de Nathalie Kuperman, Nous étions des êtres vivants [19]. Il s’agit moins ici de reproduire le novlangue contemporain, dont le roman donne très peu d’exemples, que d’en mesurer les effets sur le psychisme des salariés. Le roman se compose majoritairement des monologues autonomes de quelques personnages alternant avec un chœur qui exprime, comme dans la tragédie antique, une sagesse collective liée à la péripétie mais capable de la mettre à distance. Ce procédé permet d’explorer la conscience de chacun des personnages en formulant ses pensées intimes, souvent secrètes, au moment même où l’événement se déroule et le sollicite. Il expose la singularité de chacun : les cinq narrateurs de Kuperman présentent cinq réactions différentes au bouleversement qui les touche. Le roman commence par l’annonce du rachat de l’entreprise où tous travaillent, une maison d’édition de livres pour la jeunesse, par un homme d’affaires peu scrupuleux nommé Paul Cathéter. Le Petit Robert définit le cathéter comme une « tige […] servant à explorer […] un orifice [pour] prélever des liquides ». En effet, la fonction de ce personnage est bien de sonder l’intériorité des subordonnés soumis à sa violence. Intériorité qui subsiste toujours, comme chez Beinstingel, et dont tout l’effort du roman consiste à suivre l’évolution. Ainsi le roman analyse l’effet de la langue de l’entreprise : dans le passage qui suit, Muriel Dupont-Delvich, pressentie pour devenir directrice générale, propose à une subordonnée – qui en est médusée – de la prendre pour « bras droit » :

Une nouvelle organisation va être mise en place, et Paul Cathéter m’a demandé de réfléchir à l’arbre hiérarchique qui permettrait de répercuter les directives de manière que les ordres soient vécus comme des invitations à se fondre dans l’intérêt commun que sera notre nouvelle entreprise, une entreprise gagnante et dynamique qui, si elle génère du profit, n’en sera pas moins garante de qualité.
[…] Je ne comprenais pas les phrases dont Muriel Dupont-Delvich usait pour tenter de me convaincre. Et pourtant, quelque chose a eu prise sur moi. Cette chose ne concernait pas le sens, mais la façon dont le discours était énoncé. J’avais l’impression d’être sous hypnose, et la litanie dont je saisissais des bribes – organisation, pouvoir, intérêt, garant, gérant, responsabilité, devoir, persuasion, économie – gagnait mon cerveau, le convoitait, l’amollissait, le délassait. Je flottais, me sentais en apesanteur, comme sous l’effet d’une drogue [20].

Ici le monologue autonome, contrairement à ses usages les plus fréquents (notamment chez Dujardin, mais aussi dans d’autres passages du roman de Kuperman), ne sert pas à transcrire la pensée balbutiante et les associations d’idées au moment précis où elles se forment. Au passé, il est un discours intérieur, mais déjà organisé, du personnage, qui tente, dans un premier retour sur l’événement, de le saisir rationnellement et de le dominer en vue de s’orienter dans l’action. S’orienter dans la tourmente de la restructuration, quand la menace du licenciement pèse sur chacun, est la préoccupation principale de tous les personnages. Tourmente qui prend la forme, ici, d’une litanie hypnotique égrenant des mots fétiches. Chacun subit un « dérèglement » (c’est le titre de la partie centrale du roman) qui redistribue les rôles. Ainsi Muriel Dupont-Delvich démissionne au moment où ses espoirs de progresser dans la hiérarchie allaient se concrétiser alors qu’Ariane Stein, salariée effacée et solitaire, se propulse directrice générale après avoir passé dans les locaux une nuit – clandestine – de griserie à fouiller les bureaux de ses collègues. Chacun sort de l’épreuve différent, changé par l’événement d’une manière imprévisible : la restructuration révèle ce que chacun portait secrètement en soi de faiblesse ou de folie. Le rachat de l’entreprise fait fonction d’analyseur de la psyché individuelle et collective. Rien d’absurde ici : la langue insensée de l’économie assure la pérennité du système, qui se maintient quels que soient ses agents. Le dérèglement touche les salariés un par un, mais l’entreprise demeure. Comme le devine le chœur à la fin du roman :

Cette situation que nous ne maîtrisons pas malgré nos efforts pour tenter d’en comprendre les ressorts a pour effet de nous rassembler dans une grande ignorance. Il vaut mieux, nous persuadons-nous, ne pas savoir. Cela évite de nous diviser. C’est un fait qui aura lieu plus tard, lorsque Paul Cathéter nous aura convaincus du bien-fondé de sa démarche. Parce qu’il nous convaincra. Cet homme qui refuse tout contact direct avec nous s’élève au-dessus de nous et distille sa conviction profonde qui n’est pas la nôtre, mais qui est celle de personnages puissants dont parlent les documentaires que nous regardons à la télé [21].

Le système se maintient et son discours convainc par l’imprégnation lente que sa répétition impose. Le novlangue se distille.

La stratégie du perroquet

Si la langue de Kuperman s’en tient éloignée pour en étudier les effets, d’autres auteurs veulent tirer de cette diffusion même leurs propres effets. L’imprégnation insidieuse de la langue donne lieu à des formes nouvelles, qui parodient celles de la communication. Interrogé par Jean-Charles Massera, Yves Pagès décrit Pouvoir Point une « vraie fausse conférence » sur le mode d’une présentation d’entreprise, et revendique ce mimétisme : le retour de cette langue à l’envoyeur, mais sur un mode différent de celui de Beinstingel, à la fois plus expérimental et plus proche de la satire.

Parce que depuis les années quatre-vingt, nous baignons dans la langue managementale et tous les barbarismes qui vont avec. Parce qu’on baigne dans ce bain amniotique et parce que j’en ai fait aussi l’expérience professionnelle […]. Il y a donc une part d’autofiction vécue et puis une part d’effet « boomerang » par rapport à ce qu’on entend à la radio, dans les différents médias qui utilisent cette langue préfabriquée, l’envie de lui renvoyer la pareille. Cette idée, ça vient des situ : rendre la publicité honteuse en la soumettant à sa propre publicité… Travailler la répétition et la variation de cette novlang [sic], ça me venge de l’avoir trop entendue. Il y a un côté imitateur, ça marche très fort les imitateurs : faire le perroquet, c’est le b. a.-ba de la satire [22].

Jean-Charles Massera lui-même, dans plusieurs textes antérieurs, fait le perroquet. United Problems of coûts de la main-d’œuvre, texte court, qui se présente comme un dialogue entre une mère de famille anonyme et un homme, également anonyme, chef ou cadre dirigeant d’une grande entreprise, est un concentré de novlangue [23]. On y trouve tous les procédés décrits par Eric Hazan dans LQR : l’euphémisme, qui permet d’escamoter les conflits (« partenaires sociaux » pour syndicats), le mot-masque qui camoufle un vide (« réforme », « modernisation »), la dénégation inversée (se prévaloir de ce qu’on n’a pas : voir l’exaltation de la « transparence », du « dialogue », etc.). Ainsi cette réponse à la mère de famille qui critique « le système financier international auquel [« la sœur à Christian »] attribue la responsabilité de son licenciement » :

Tout l’monde cherche la formule qui permettrait de trouver la stabilité financière et économique idéale pour la sœur à Christian […]. L’action du FMI et de la Banque mondiale aura au moins permis d’endiguer la contagion [24].

Dans cette vision bien connue de l’économie, les intérêts des salariés (éventuellement privés d’emploi) et des financiers sont les mêmes, seule une maladie peut dérégler le système. D’ailleurs, nul besoin d’indiquer l’origine de cette maladie, puisque la métaphore insiste sur le caractère prophylactique de l’action (dont le contenu n’est pas plus précisé) des institutions financières. Dès lors la « formule » que « tout l’monde cherche » peut se comprendre indifféremment comme un chiffre magique ou une préparation pharmaceutique, l’essentiel étant que tous soient unis dans la même quête, dont l’objet peut demeurer mystérieux puisqu’il représente l’ « idéal ». Au passage, le mot « chômage » est soigneusement écarté. On voit que ces phrases pourraient apparaître telles quelles dans un journal aux exceptions près des marques d’oralité (« tout l’monde » et « la sœur à… ») qui signalent le pastiche. La suite du texte les multiplie et dérègle peu à peu la langue économique. Parmi ces marques, de nombreuses périphrases longues et embrouillées sont répétées page après page et finissent par saturer le discours, détruisant ses apparences savantes et le faisant apparaître pour ce qu’il est : une grossière justification idéologique. La fin du texte en est un bon exemple :

Le secteur des petits verres à apéritif qui sont un peu kitsch mais qui coûtent 15 balles, des baladeurs qu’ont un son pourri et des balles de tennis qui sont toutes molles après deux trois échanges est un secteur à très forte croissance, environ 5 % en moyenne par an. Compte tenu des restructurations de la mentalité des types comme Francis qui ont eu lieu dans le secteur, les effets d’cycle seront beaucoup moins marqués que par le passé. En bas d’cycle, la croissance de trucs que t’achètes là parce qu’à Auchan ou même à Carrefour c’est trop cher devrait tout de même s’élever à 2 ou 3 %. Quant au statut de l’action d’une boîte qui fabrique des petits verres à apéritif qui sont un peu kitsch mais qui coûtent 15 balles, des baladeurs qu’ont un son pourri et des balles de tennis qui sont toutes molles après deux trois échanges, il est un peu trop tôt pour répondre à cette question. Attendons que la demande de trucs que t’achètes là parce qu’à Auchan ou même à Carrefour c’est trop cher s’élargisse. En 2005 elle devrait toucher 24 % des personnes qui après quatre ans d’chômage et d’CDD qu’t’es bien obligé d’accepter parce que t’as des mômes, non seulement commencent à désespérer de retrouver un emploi stable, mais surtout finissent par se dire qu’i sont plus bons à rien. La perte de confiance en soi et la paupérisation de régions entières […] constituent une vraie chance pour une entreprise comme la nôtre [25].

Que faire ?

Que faire, donc, du novlangue de l’entreprise ? Chez les quatre auteurs dont les exemples ci-dessus sont tirés, on peut voir deux directions s’esquisser : d’un côté la reprise parodique d’un « faire avec » insistant sur la vacuité des mots d’une tribu décérébrée ou cynique (Caligaris, Massera), de l’autre la prise de distance d’un discours qui veut préserver le sujet des effets délétères d’une langue perverse (Beinstingel, Kuperman). La première piste semble exclure la possibilité d’un discours autonome ; on n’y envisage l’écriture qu’à partir de ce qui semble signer son impossibilité. La seconde semble moins aporétique en ce qu’elle veut témoigner de la persistance d’une subjectivité à l’œuvre et donc d’une écriture malgré cette langue et contre elle. Ainsi Beinstingel peut-il mimer le langage de la description d’emploi mais le subvertir en y réinscrivant une subjectivité ni aliénée ni cynique : la fin de Central proclame, de ce point de vue, une réussite.

Ainsi avoir fait fausse route et le monde avec. S’arrêter, attendre, verbes pas prévus dans le Glossaire, pourtant le faire. […]/blockquote>
Penser à cela souvent en regardant les bureaux d’en face par ma fenêtre. […]
Comparer la rectitude des étages, vitres empilées sur vitres, cages à lapins, comparer avec l’escargot de ma quête, l’enroulement du boa. Avoir tourné en spirale, autour du pot, dans les choses immatérielles du travail avant de chercher des preuves, un Glossaire, des téléphones éventrés sur la moquette, enfin quoi, des choses donnant de la profondeur, des excuses, du temps à celui passé au boulot depuis vingt ans, soit trente-six mille heures, quatre mille cinq cents jours, neuf cents nuits de dimanche à lundi. M’être rapproché d’un milieu encore plus improbable, fuyant, mystérieux et alambiqué qu’une coquille d’escargot, qu’un boa enroulé.
Puis, sans trop savoir où vraiment, s’asseoir au cœur de ces circonvolutions et espérer vaguement ni qui ni quoi.
Avoir atteint le point central. [26]

Opposer la spirale de son écriture au quadrillage des bureaux et s’installer dans son texte comme un escargot dans sa coquille, c’est affirmer une force supérieure à celle du Glossaire. Ni aliéné ni malade, le narrateur a appris à retourner la langue de la « description d’emploi » contre l’entreprise en faisant entrer dans sa syntaxe les mots qui annulent son pouvoir : s’arrêter et attendre, mais aussi penser ou espérer. C’est une liberté qui se conquiert depuis sa fenêtre et qui n’exige rien d’autre qu’écrire pour son propre compte, c’est-à-dire penser par soi-même.

Peut-être cette écriture et celle de Kuperman semblent-elles moins « avant-gardistes », ne promettent pas le même renouvellement des formes, ne s’aventurent pas dans les mêmes expériences que celles de Massera et Caligaris. Peut-être leur refus de l’aporie de l’écriture impossible les condamne-t-il à une démarche différente. Chez Beinstingel comme chez Kuperman, il s’agit non tant de détourner la langue « managementale », comme l’écrit Pagès, que d’essayer d’y situer un sujet ou d’y reconstituer une rationalité. Comme si l’affrontement avec le novlangue répartissait les écrivains en deux catégories : ceux qui en jouent pour la démonter ironiquement et ceux qui essaient de la traverser et passer au-delà, avec le regard du sage (la méditation finale de Central) ou de la tragédie (le chœur de Nous étions des êtres vivants). Mais tous ces auteurs souscriraient probablement à l’idée qu’ils exposent dans leurs œuvres le fonctionnement d’un novlangue digne d’Orwell. Eric Hazan définit la LQR comme un « écran sémantique permettant de faire tourner le moteur sans jamais en dévoiler les rouages ». Il y voit, comme Klemperer ce que ce dernier appelait lingua tertii imperii, ou LTI, « le moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret [27] ». Diffusé partout, promu indifféremment par les dirigeants des grandes entreprises, les membres de cabinets ministériels, les chefs de service des grands médias et par tous ceux qui reproduisent, consciemment ou non, leurs tours et leurs mots, cet idiome reflète, diffuse et camoufle à la fois les intérêts d’une classe qui ne veut surtout pas apparaître comme telle. Il y a là certainement un enjeu capital pour la littérature d’aujourd’hui : c’est la nature même de la création littéraire qui est en jeu quand la langue est attaquée. Les écrivains se trouvent face à la question de l’autonomie de la littérature dans une société où la langue est pliée aux exigences de la communication. En conclusion de son livre, Eric Hazan définit la LQR comme « la langue qui dit ou suggère le faux même à partir du vrai [28] ». Quand une telle langue domine, les écrivains n’ont pas d’autre choix que de rechercher les conditions de possibilité d’un discours vrai au milieu du faux. Il s’agit de « dévoiler les rouages » d’un moteur à réduire les possibilités d’expression et de pensée. Tant que ce moteur tournera à plein régime, il faudra s’attendre à ce que les tentatives de dévoilement, de démontage ou de déconstruction perdurent et se multiplient.

par Jean-Paul Engélibert

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Notes

[1] Précisément on peut dater de 1982 l’émergence d’un intérêt littéraire pour le monde du travail avec la parution quasi simultanée de L’excès-l’usine de Leslie Kaplan chez P.O.L et de Sortie d’usine de François Bon chez Minuit, deux éditeurs connus pour faire émerger des auteurs et des tendances. Ces deux livres font entrer la représentation du travail ouvrier au centre du champ littéraire, c’est-à-dire, pour reprendre une expression de Pierre Bourdieu, dans le « champ restreint des producteurs pour producteurs » (P. Bourdieu, Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, 1992, p. 468). Pour la première fois depuis des décennies, la littérature la plus autonome et la plus légitime, celle qui s’adresse aux écrivains et prétend agir ainsi sur l’ensemble du champ, s’intéresse à une sphère sociale jusque là abandonnée aux productions populaires et/ou militantes. Voir D. Viart, François Bon, étude de l’œuvre, Paris, Bordas, 2008, p. 16.

[2] L. Boltanski et E. Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999, p. 140.

[3] J.-Ch. Massera, Amour, gloire et CAC 40. Esthétique, sexe, entreprise, croissance, mondialisation et médias, Paris, POL, 1999, p. 195.

[4] Revue Ah !, n° 10, « ʺIt’s too late to say littératureʺ », une proposition de Jean-Charles Massera », Bruxelles, éditions Cercle d’art, 2010. Les allusions à Orwell sont faites par Patrick Bouvet, p. 65, et Yves Pagès, p. 143.

[5] Ibid., p. 33.

[6] T. Beinstingel, Central, Paris, Fayard, 2000.

[7] Ibid., p. 48-49.

[8] Ibid., p. 49.

[9] G. Orwell, 1984 [1949], traduction française d’A. Audiberti (1950), Paris, Gallimard, folio n° 822, p. 422.

[10] Ibid.

[11] Central, op. cit., p. 103.

[12] 1984, op. cit., p. 427.

[13] E. Hazan, LQR, la propagande du quotidien, Paris, Raisons d’agir, 2006, p. 14. Hazan nomme ainsi le novlangue contemporain par référence à celui que Victor Klemperer a nommée lingua tertii imperii, la langue de la propagande nazie, dans son livre LTI, la langue du IIIe Reich, carnets d’un philologue (1947), trad. E. Guillot, présenté par S. Combe et A. Brossat, Paris, Albin Michel, 1996. Il la désigne aussi comme « la novlangue » dans son livre, par exemple p. 57, p. 61.

[14] G. Orwell,, op. cit., p. 434.

[15] N. Caligaris, L’Os du doute, Paris, Verticales, 2006, p. 65. Le livre reprend le texte du spectacle éponyme créé le 17 mars 2005 à La Roche-sur-Yon dans une mise en scène de France Jolly.

[16] Ibid., p. 29.

[17] Ibid., p. 28.

[18] Ibid., p. 118.

[19] N. Kuperman, Nous étions des êtres vivants, Paris, Gallimard, 2010.

[20] Ibid., p. 47.

[21] Ibid., p. 142-143.

[22] Ah !, n° 10, « It’s too late to say littérature », op. cit., entretien avec J.-Ch. Massera, p. 143. Pouvoir Point a été créé en juin 2005 au Marathon des mots de Toulouse.

[23] J.-Ch. Massera, United Emmerdements of new order, précédé de United Problems of coûts de la main-d’œuvre, Paris, P.O.L., 2002.

[24] Ibid., p. 10.

[25] Ibid., p. 46-47.

[26] T. Beinstingel, Central, op. cit., p. 250.

[27] E. Hazan, LQR, op. cit., p. 16.

[28] Ibid., p. 119.

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