La littérature française contemporaine face à la question ouvrière : l’invention d’un « nouveau » réalisme (François Bon, Jean-Paul Goux)

mardi 5 janvier 2016, par Corinne Grenouillet

Thèmes : Travail

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Article initialement publié dans Raison publique, n°15, automne 2011.

La nouveauté épistémologique que la littérature réaliste constitua à son apogée – le XIXe siècle – a été absorbée et reformulée par le discours des sciences humaines (histoire, psychologie, anthropologie, sociologie). Dans les années 1960, un Georges Perec pouvait encore assigner à la littérature le rôle de parler de ce qui n’avait pas encore retenu l’attention de la sociologie et l’anthropologie ; aujourd’hui, l’infra-ordinaire qui avait attiré son attention [1] est devenu une catégorie de la « sociologie de la vie quotidienne ». Que reste-t-il au réalisme contemporain, au moment où les sciences humaines semblent avoir définitivement conquis le territoire autrefois réservé au roman réaliste ? Un romancier peut-il encore parler du monde social, et en particulier du travail, alors que tant de livres de sociologie, d’histoire ou de psychologie ont été publiés sur le sujet ? Et comment peut-il le faire ?

À travers l’exemple de deux livres, Daewoo de François Bon et Mémoires de l’Enclave de Jean-Paul Goux [2], nous essaierons de mettre en évidence la manière dont une partie de la littérature française contemporaine tente de mesurer l’empreinte du social et les altérations du rapport au travail dans un monde miné par la désindustrialisation : la France de la fin du XXe siècle. Le premier de ces textes, publié en 2004, a connu une excellente réception critique au moment de sa sortie et a donné lieu depuis à de nombreux articles critiques ; le second (publié en 1986), profitant d’un regain d’intérêt pour les questions relatives au monde ouvrier et jouissant déjà, quasiment, d’un statut de « classique », fut réédité en 2003. François Bon affirme explicitement avoir voulu s’inscrire dans un « dialogue [3] » avec l’œuvre de Jean-Paul Goux.

Une des voies inédites que se fraie le « nouveau » réalisme dans lequel nous inscrivons ces deux livres consiste à associer les méthodes et les démarches de la sociologie ou de l’anthropologie à une investigation plus spécifiquement littéraire.

Ils font en effet le pari que la littérature, sans se renier, peut (et doit) dire le monde et ils ont un objet commun, le monde ouvrier, inscrit dans un espace-temps très précis. Jean-Paul Goux s’intéresse à la condition ouvrière depuis les origines de la Révolution industrielle jusqu’au moment de l’écriture du livre (au milieu des années 1980) dans une région située au Sud du territoire de Belfort, principalement dans le département du Doubs… Il choisit de nommer ce territoire l’enclave en raison de son caractère clos. Si le Pays de Montbéliard est séparé du reste du pays, c’est pour des raisons historiques (il a longtemps été un des fiefs de l’Empire Germanique), religieuses (jusque dans les années 1930, il a été luthérien), économiques et politiques (il a été dominé par deux grandes familles d’industriels : les Japy – initialement fabricants de machines à écrire – et les Peugeot – constructeurs automobiles –, qui y ont instauré un paternalisme actif). Paradoxalement, cette enclave géographique est figurée en début du livre par une carte représentant un oiseau aux ailes déployées, symbole de l’évasion. L’écrivain a opté pour une construction en patchwork, sous la forme d’un « puzzle » (p. 31), pour un « grand récit aux voix nombreuses » (p. 31) : « Il y a certaines entreprises pour lesquelles un désordre soigneux est la vraie méthode » dit l’épigraphe, programmatique, empruntée à Melville. Le livre est construit à partir de témoignages oraux recueillis par l’écrivain, concernant la vie quotidienne et le travail dans cette région au moment du plein essor de l’âge industriel.

François Bon connaît bien ce livre et l’œuvre de Jean-Paul Goux à qui il rend hommage dans un « dossier auteur » sur son site Internet remue.net. Comme Mémoires de l’enclave, Daewoo est un livre hybride, composite, qui doit beaucoup aux circonstances particulières de sa création. Porteur du nom d’une grande marque de produits électroménagers et hi fi, il est né d’un sentiment de scandale devant la fermeture successive de trois usines Daewoo en Lorraine dans la vallée de la Fensch en 2002-2003 : l’usine de Villers-La-Montagne qui fabriquait des micro-ondes et employait 229 femmes ; celle de Mont-Saint-Martin (aux environs de Longwy) qui fabriquait des tubes cathodiques pour les écrans de téléviseurs (550 personnes) ; celle de Fameck (vers Uckange), qui montait des téléviseurs (260 personnes, surtout des femmes). Construites sur les ruines de la sidérurgie lorraine, ces usines, qui avaient bénéficié de larges subventions gouvernementales, licencièrent 1200 personnes au moment de leur fermeture.

Ces deux livres accordent une large place aux entretiens avec des ouvriers, souvent cités au discours direct, cherchant ainsi à mettre en évidence des voix sociales singulières, redonnant voix au chapitre à ceux qui l’ont rarement, dans une démarche clairement politique et « engagée ». Ils s’intéressent aussi à un monde en train de disparaître. D’être parvenu à la « fin d’un temps » permet à l’écrivain d’envisager les fondations de ce temps, de « ce qui l’a fait » pour paraphraser l’épigraphe de Michel de Certeau à Mémoires de l’enclave [4]… François Bon arrive dans la vallée de la Fensch en Lorraine après la fermeture de trois usines, dans une région marquée par la fin de la sidérurgie, la démolition des grandes cheminées d’usine. Une période historique s’achève ; c’est non seulement la fin du plein emploi, mais peut-être celle d’une culture liée à l’emprise de la sidérurgie… les « derniers jours de la classe ouvrière » pour reprendre le titre du premier livre d’Aurélie Filipetti [5].

Enfin ces deux livres sont aussi des entreprises littéraires ; ils émanent de deux écrivains en prise sur la modernité. Il ne s’agit pas pour eux de représenter la réalité sociale et ouvrière en renouant avec les grands réalistes du XIXe siècle et en oubliant que le roman est entré dans le soupçon depuis plusieurs décennies : au contraire, les prises de position éthiques et politiques de Bon et Goux s’accordent à une entreprise esthétique de refondation du réalisme.

Enquêtes et enquêteurs

À la frontière de l’étude historique, de l’analyse sociologique ou ethnologique et du roman, Mémoires de l’Enclave se présente comme le résultat d’une enquête réalisée en 1984-1985 et rendue possible par une invitation faite à l’écrivain par la Cité, « l’association culturelle du comité d’établissement des usines Peugeot de Sochaux ». Goux a vécu à Montbéliard pour « accomplir le projet d’un livre sur la mémoire ouvrière » (p. 617), réalisant « quelque cent entretiens » avec des acteurs de la vie industrielle locale et compulsant une abondante documentation historique. À vingt ans de distance et dans des conditions similaires, le romancier Frédéric H. Fajardie s’est fait offrir, lui aussi, une « résidence » par une association ouvrière, « Chœur de fondeurs », pour faire entendre la voix des anciens sidérurgistes licenciés de Métaleurop, à Noyelles-Godault dans le Nord Pas-de-Calais [6], ce qui montre que ce type d’entreprise répond à un véritable besoin social. Quant à Daewoo, il s’agit au départ d’un projet de théâtre, avec le Centre dramatique national de Nancy et son directeur Charles Tordjman [7].

L’enquête sur le terrain apparaît donc comme le préalable, le fondement de ces livres qui retracent des rencontres entre des intellectuels sensibles à la question sociale et des ouvriers, encore en exercice pour certains, au chômage ou « reclassés » pour d’autres. La méthode elle-même, celle d’Émile Zola autrefois, celle des ethnologues et sociologues aujourd’hui, est constamment interrogée. L’enquête est érigée comme thème central. Comme l’écrit Andrée Chauvin à propos de nos deux livres, elle « n’est pas un préalable ou un constituant marginal ; elle fait l’objet à la fois d’un questionnement et d’un travail d’écriture concerté [8] ». À la différence de F. Fajardie, qui reçoit et enregistre ses entretiens dans le hall d’un bâtiment communal, « à la vue de tous [9] », Jean-Paul Goux et François Bon se déplacent chez l’habitant rencontré individuellement. La méthode de travail adopté est celle de l’écrivain réaliste. Elle consiste à « habiter presque clandestinement le réel » (D, p. 83) pour pouvoir ensuite l’écrire  ; les enquêtes de Zola, souvent longues, supposaient elles aussi cette immersion préalable dans un réel qu’il s’agissait ensuite de peindre. Nos deux écrivains pourraient aisément reconnaître les fondements de leur démarche dans le « cahier des charges » du réalisme formulé autrefois par Philippe Hamon : « le monde est riche, divers, foisonnant, discontinu, etc. […] je peux transmettre une information (lisible, cohérente) au sujet de ce monde […] la langue est seconde par rapport au réel (elle l’exprime, elle ne le crée pas), elle lui est “extérieure” [10] ».

Si les présupposés épistémologiques et la méthode de l’enquête peuvent évoquer ceux d’Émile Zola, une autre voie doit être trouvée pour dire la réalité sociale d’aujourd’hui : les « représentations naturalistes » ne peuvent qu’« occult[er] la réalité » affirme Goux (p. 351), qui le démontre en citant longuement un roman commandité dans les années 1950 par la maison Peugeot : Le Laboureur et ses enfants. Ce roman, d’un certain A. Marcel Dubois, constitué de « jolis morceaux de dictées d’école primaire » (p. 349) et d’« évocations d’ateliers “réalistes”, conformes aux normes du vraisemblable et par conséquent immédiatement convaincantes » (p. 350) est présenté par Goux comme le contre-modèle de sa propre entreprise ; celle-ci refuse – comme celle de Bon – les codes descriptifs du réalisme et le récit romanesque organisés et orientés autour du parcours d’un personnage.

Si François Bon se met lui-même en scène comme intervieweur œuvrant dans le monde réel et fictionnalise son enquête autour d’une jeune ouvrière qui s’est suicidée après son licenciement, Jean-Paul Goux invente, dans la première partie de son livre – intitulée « Journal » –, un personnage d’enquêteur, jeune archéologue chargé d’une mission mystérieuse par un non moins énigmatique « Conseil des Doctes ». Il prête de toute évidence à ce double fictif les difficultés rencontrées lors de son enquête de terrain. Celles-ci concernent tout d’abord un écart entre ses représentations imaginaires préalables et la réalité de l’Enclave. Ainsi le narrateur a-t-il imaginé un monde clos, à l’image du terme choisi pour décrire la région de Montbéliard, c’est-à-dire un monde qui a sa cohérence, voire son harmonie, et susceptible d’être appréhendé comme un tout. Or cet espace s’avère insaisissable, relevant plus de la « nébuleuse » que d’une totalité clairement définie. De même l’imaginaire romantique que le narrateur associe au syntagme « le peuple de l’Enclave » ne correspond pas aux individus qu’il commence à rencontrer (p. 78). Face à eux, il déclare éprouver un malaise que la narration de son premier entretien avec un ancien ouvrier des Forges d’Audincourt a pour charge de résumer. Les violences que le narrateur dit subir « à l’insu de ceux qui les exercent » (p. 81) sont mises en rapport avec l’écart séparant le statut de l’intellectuel-enquêteur et celui de l’ouvrier interviewé. L’« Informateur » est confronté au « laconisme terrorisant » de ses interlocuteurs (p. 85), à l’« absence de détours » (p. 84) de leurs propos, au doute qu’un intellectuel puisse vraiment comprendre un ouvrier (p. 82), à une absence de politesse (p. 82), à leur mauvais goût en matière d’aménagement de l’habitat (p. 92), c’est-à-dire à une « irréductible différence » (p. 89), de langage, de comportement, en somme d’habitus… François Bon, lui, se montre plus attentif à la dimension pratique de la prise de note ou de l’enregistrement, ainsi que du rapport à l’autre que la situation suppose (voir p. 102-103), comme en témoigne l’insistance sur son appareil enregistreur, un Sony mini disc, qui devient un objet récurrent dans Daewoo.

Goux et Bon posent ainsi, directement ou non, la question du rapport de l’intellectuel au « peuple » et de la légitimité de sa prise de parole. De quel droit un intellectuel peut-il « dire le peuple » ; est-il en mesure de vraiment comprendre et donc de véritablement rendre compte d’une condition, ouvrière, qu’il n’a pas connue ? D’autre part comment transcrire au plus juste les voix singulières des interviewés ?

La réponse donnée réside dans la structure même de leurs livres qui sont à la fois des réflexions sur la voix ouvrière, mais aussi, plus généralement sur les langages qui constituent notre univers social.

Des textes hybrides

Jean-Paul Goux mêle quatre principaux « genres de discours [11] » dans un montage sophistiqué réalisé dans une perspective argumentative :

1. Le journal fictif de son « Informateur ».

2. Des entretiens, pour la plupart anonymes, avec des fileuses, des forgerons ou des ouvriers de l’automobile.

3. Des extraits de documents écrits (monographies, revues, thèses).

4. Des prises de parole narratoriales qui s’apparentent à l’essai (sociologique notamment).

Les sources de l’écrivain, à la fois orales (récits de vie) et écrites, sont celles que l’Historiographie traditionnelle négligeait : journaux d’entreprise, minutes des réunions de Comité d’entreprise, comptes-rendus d’assemblée, discours de funérailles (chapitre XIV), articles de presse, extraits de thèses, de monographies ou d’articles scientifiques comme les Actes de la recherche en sciences sociales (p. 257 ou p. 275). Les brochures spécialisées ou syndicales acquièrent autant de valeur testimoniale que des discours funéraires, que des entretiens avec tel ou tel individu. Nous avons montré ailleurs les liens entre cette démarche et celles de l’anthropologie historique et de l’ethnologie [12].

On insistera ici sur la nature du travail littéraire effectué au moment de la transcription des entretiens. Ces différents matériaux ont subi des traitements divers, révélant les partis pris successifs de transcription adoptés par l’écrivain. Ainsi le premier entretien avec un « modeleur de Beaucourt », ponctué de points de suspension, et où l’inachèvement des phrases – trait spécifique de l’oralité – a été maintenu, souffre d’un défaut de lisibilité dont le narrateur semble s’excuser par le biais du pastiche des titres de chapitre des romans classiques :

Où l’informateur – qui vient d’acquérir un magnétophone et découvre la première transcription « littérale » d’un entretien qu’il a réalisé – mesure en même temps que le prix de semblables restitutions, l’impossibilité de les garder telles quelles s’il souhaite les rendre lisibles (ME, p. 99).

Certains entretiens semblent avoir été insérés dans le livre sans avoir été travaillés ; ils ont été sélectionnés pour l’énergie et la singularité de la « voix » unique qui s’y fait entendre et que Jean-Paul Goux s’efforce de rendre par le travail sur la ponctuation, ou au contraire au moyen de blanc. À travers ces différentes transcriptions, il cherche à restituer, plus encore que la « présence d’un être », l’« oralité » de la voix au sens de Meschonnic [13], c’est-à-dire « la présence d’un sujet qui rend l’autre présent par la parole que porte sa voix [14] ».

Cette hybridation langagière est au cœur du livre de François Bon pour lequel le réel est d’abord un « gigantesque univers de langage » et où ces langages « se superposent sans se mêler ». Le travail de l’écrivain va donc résider dans la construction d’un texte chargé de rendre compte de cette ampleur et de superposition. Ses matériaux sont également très hétérogènes :
extraits de la pièce de théâtre initiale
paroles d’ouvrières
textes de journaux et de magazines
textes publicitaires
« notes de service, double de télécopies […] rédigés selon les modes rigides et simplistes de la syntaxe des affaires » (p. 83)
textes officiels ou administratifs etc.

Le rôle de cette hybridation est double, à la fois littéraire (ou linguistique) et politique. Nos deux livres s’instituent comme critique de la langue, retrouvant une des vocations premières du roman et ce faisant, opposent de façon systématique la juste parole ouvrière aux mensonges des puissants. Cette démarche traduit l’option politique clairement affichée par les deux écrivains. D’ailleurs, le projet initial de François Bon était de faire jouer par des comédiennes, à l’intérieur d’une des usines désaffectées, un texte écrit à partir de phrases énoncées par la direction de l’entreprise, par les pouvoirs publics ou par les médias. Niant le drame l’humain, elles se révélaient moralement choquantes (voir p. 252).

La langue en question

Dès les premières pages de Daewoo, les mots de la langue française moderne sont l’objet de commentaires critiques, même les plus ordinaires, comme giratoire (p. 10). Soupçonnant le langage d’être inadéquat à décrire le monde, Bon s’emploie plus fréquemment à critiquer la langue des journaux ou les énoncés liés au pouvoir économique ou politique tel le vocabulaire officiel des institutions créées par l’État, par exemple les « plans risques » (p. 149), les « usines tournevis » (p. 73 ou p. 251) ou les « cellules de reclassement » (p. 98). Il évoque ailleurs les « formes ampoulées du morne vocabulaire industriel » (p. 91) ou le « verbiage des bien-intentionnés de la société libérale » (p. 150) et associe le lecteur à cette critique de la langue du pouvoir (« buvons à la santé de la “novlangue” » déclare-t-il p. 150). Il utilise les guillemets citationnels et les italiques de mise à distance pour conforter la disqualification explicite de ces discours.

À l’inverse, les commentaires sur le style ouvrier sont généralement élogieux (ex p. 130). Les entretiens avec les ouvrières, largement cités, entrent dans un système d’opposition avec le langage stéréotypé des médias actuels qui ne disent strictement rien du réel.

L’écrivain note les phrases de ses interlocuteurs qui lui semblent « étranges » (p. 29) ou intéressantes. À propos des ouvriers licenciés de Cellatex en Belgique, il remarque :

Ces ouvriers pourtant ne sont pas des guerriers : « Des jours ça va, des jours c’est cafard », dit l’un d’eux, avec cette belle élision de l’article. (D, p. 39)

Ce commentaire n’a rien d’étonnant lorsqu’on le met en parallèle avec le goût de l’écrivain pour l’élision de l’article, qui donne à son style un caractère parfois archaïque, voire affecté qu’Andrée Chauvin qualifie avec justesse de « maniérisme évocatoire [15] ». C’est donc avec une oreille d’écrivain attentif à la matière même des discours entendus que François Bon mène ses entretiens. Il ressort de son travail un certain nivellement stylistique : les ouvrières interviewées parlent comme l’auteur, privilégiant comme lui les anacoluthes [16]. La diversité des voix est plus audible chez Jean-Paul Goux, qui s’attache à distinguer sa prose, ample et lyrique, des entretiens aux voix davantage singularisées.

Tous deux ont en commun de considérer certains énoncés ouvriers comme de véritables morceaux littéraires. Ces « phrases », parfois « aussi précises qu’une photographie » (p. 64), François Bon dit les « recopier » (voir p. 72, 73, 76 ou 79). Géraldine Roux, une ouvrière qui parle comme « un livre ouvert », avec une « syntaxe précise », lui fait penser à son ami Pierre Bergounioux [17], et exige une transcription brute de ses propos (p. 103-104). Ailleurs, Bon recopie un texte écrit par une jeune collégienne d’un atelier d’écriture notant que le « silence autour d’une phrase [l]’éblouit » (p. 230) et compare une page écrite par une jeune ouvrière à « du Nathalie Sarraute » (p. 271). Cette question d’une « littérarité » spontanée de la parole ouvrière est également perceptible chez Goux. Les propos de Christian Corouge, ouvrier spécialisé, en poste depuis 1968 sur une chaîne de montages d’automobiles, « l’homme le plus intelligent » que l’écrivain dit avoir rencontré à l’Enclave (p. 263) reçoit un traitement singulier : rompant avec l’anonymat de la plupart des autres entretiens, Goux compare Christian Corouge à un poète « apte à nommer ce que chacun éprouve confusément sans parvenir à l’exprimer » (p. 264), insistant sur la puissance de sa voix « profonde, rocailleuse, longue comme le souffre et dure, comment dire cela ? une voix d’abîme, une voix de solitude et de fond d’abîme, puissante, véhémente » (p. 264). Cités dans trois chapitres différents, confrontés successivement aux discours « des maîtres » (un éditorial tendancieux du Trait d’Union Peugeot) puis à un texte de commande et nourri de stéréotypes de Pierre Mac Orlan consacré à la « main laborieuse », les propos de Corouge sur les difficultés du travail à la chaîne apparaissent comme un discours de vérité opposé aux mensonges de la direction et à la vacuité de l’esthétisme intellectuel. En montrant que l’intelligence de la parole se situe du côté ouvrier, Goux et Bon professent évidemment une thèse politique, évidente dans leur choix de faire entendre la parole de ceux à qui elle est souvent refusée.

Question de genres

Cette parole donnée aux ouvriers ne signifie pas une abdication de la part de l’écrivain : c’est grâce à un travail spécifiquement littéraire, de montage et de confrontations [18], que nos livres ont acquis une telle force. Ce rattachement à la littérature s’observe aussi dans un méta-discours réflexif présent tout au long des deux ouvrages.

Dans la bibliographie des « livres du même auteur », Mémoires de l’Enclave est qualifié, non de roman, mais de Récits d’industrie, genre inventé ad hoc par Goux. Aucune mention générique ne figure sur la page de titre, mais à l’intérieur du livre, les références sont constantes au roman, explicitement par exemple dans la critique du traitement naturaliste de la question ouvrière (p. 349-351). L’écrivain s’attache à trouver un autre créneau ; la structure de la première partie, dans laquelle le narrateur entreprend de raconter, sous la forme d’un journal, son arrivée à l’Enclave et les premières rencontres qu’il y fit quelques mois auparavant, semble un hommage rendu à L’Emploi du temps de Michel Butor. La quête, par le narrateur du « Journal » d’une forme et d’un genre originaux pour le livre qu’il doit écrire est clairement une mise en abîme des interrogations auctoriales. Elle assure la filiation de ce livre, « outrageusement littéraire [19] », avec le Nouveau roman.

La composition globale du livre est l’image d’un parcours qui conduirait de la littérature (ce Journal semi-fictif) à la « réalité » documentaire (les entretiens) : le Journal va laisser la place à une série d’entretiens où le narrateur intervient moins, cédant la parole, en discours direct, à ses interlocuteurs. Il reprend pourtant la parole dans certains chapitres qui tiennent parfois davantage de l’essai sociologique que de la littérature de fiction, par exemple le chapitre XIII, Du paternalisme et de la servitude volontaire où, afin d’instruire le procès du paternalisme, il montre combien les ouvriers ont intégrés les normes patronales. Ailleurs, il fait preuve d’une véritable verve de romancier ; écrit à partir d’un texte autobiographique qui lui fut remis par un ouvrier, le chapitre VI, Herminien, Frédéric, Eugène et Fabrice évoque l’amitié de quatre gais lurons travaillant dans un atelier de carrosserie chez Peugeot. Reprenant des noms des personnages du Château d’Argol de Julien Gracq, de L’Éducation sentimentale, roman qui fait ailleurs l’objet d’un pastiche (p. 199), de La Chartreuse de Parme et du Père Goriot, le titre du chapitre semble à lui seul être la marque d’une allégeance à la littérature.

La voix du narrateur est donc audible dans cette polyphonie ; il reste la référence ultime, celui qui organise la collecte des discours, qui retravaille tel ou tel entretien, qui le dit ou non, qui pose des jugements sur ses interlocuteurs [20] ; et surtout il situe son texte dans une tradition littéraire, en citant Michelet (p. 14), en se déclarant héritier de von Arnim, de Brentano, de Grimm, de Herder, ces « praticiens de l’enquête orale qui voyaient dans la culture et les traditions populaires la source d’une culture nationale » (p. 14). Ces références l’inscrivent dans une tradition de collectes de la parole populaire remontant au romantisme.

Dans son entretien avec Sylvain Bourmeau, Bon dit avoir appelé son livre roman « par provocation » et surtout « pour ne pas être classé dans la case documentaire, voire sociologie [21] ». Ce choix générique va au-delà de la provocation, se justifie par le travail sur la fiction, c’est-à-dire sur les lieux et les voix, deux aspects fondamentaux de la poétique de Bon. Dans le même entretien, celui-ci s’élève contre le roman traditionnel « avec nom de personnage et petite histoire » qui « continue d’occuper le milieu du paysage, comme si c’était l’usage noble de la littérature, et les avant-gardes une sorte de luxe masochiste », c’est-à-dire qu’il se situe dans la perspective de l’après nouveau-roman. Dans le même temps, son travail constitue une réflexion sur le réalisme : s’il veut « amener l’écriture là où le réel est énigme, où la raison ne peut aider à comprendre », c’est parce que, comme Milan Kundera dans L’Art du roman, il estime qu’une des vocations du genre est de permettre la compréhension du monde.

Les mots doivent ainsi « dessin[er] une perspective au delà d’eux-mêmes » ce qui veut dire qu’à travers eux, le lecteur doit accéder au réel. Seul le roman, parce que c’est un genre d’une souplesse infinie et qu’il peut intégrer tous les genres [22], peut « extorque[r] au réel ce sentiment de présence » (D, p. 119). Le roman apparaît comme un travail de reconstruction ou de restitution. À propos des notes prises durant son enquête et des propos enregistrés, il écrit :

C’est cela qu’il faut reconstruire, seul, dans les mois qui suivent, écoutant une fois de plus la voix, se remémorant ce qu’on apercevait de la fenêtre, comme les noms et prénoms cités. (p. 48)

Et plus loin :

J’appelle ce livre roman d’en tenter la restitution par l’écriture, en essayant que les mots redisent aussi ces silences, les yeux qui vous regardent ou se détournent, le bruit de la ville tel qu’il vous parvient par la fenêtre (rien, une rue, les camions qui passent, la filée rapide d’une voiture et le brusque et provisoire silence quand le feu passe au rouge) […] (p. 49)
C’est tout le contexte d’une rencontre, l’ambiance, l’implicite, ce qui se dit au-delà (ou en deçà) des mots, qui « devient muet » si on se contente de le transcrire. L’écriture doit reconstruire pour dire aussi le contexte humain, l’environnement social ou la ville.

Engagement

François Bon et Jean-Paul Goux assignent à la littérature un rôle fondamental dans la Cité : elle peut témoigner, dénoncer, œuvrer ; l’action de l’écrivain n’est pas vaine, ni vouée à l’échec. Leur engagement les a fait se tourner du côté des exclus ou des dominés : François Bon a longtemps animé des ateliers d’écriture, travaillé avec des prisonniers, des SDF. Leurs deux livres procèdent d’une double démarche : témoigner, au présent, d’une réalité ouvrière encore là – même si elle est maintenant celle du chômage et des cellules de reclassement et faire œuvre de mémoire, puisqu’ils constituent aussi des enquêtes sur un monde en voie de disparition.

Dans Mémoires de l’enclave, la littérature est présentée comme le seul moyen de donner une mémoire vivante au peuple de l’Enclave. Dès la partie « Journal » apparaît le souci que la « collecte ethnologique » ne soit pas condamnée à « rester inexploitée » (p. 41) à l’inverse des entretiens menés à l’époque du New Deal par les écrivains du Federal Writer’s project [23]. Le choix d’une écriture littéraire devrait permettre d’éviter cet écueil… Sous la plume de Goux, le mot « littérature » dépasse largement les frontières qui lui sont communément imparties. L’opposition « voix vivantes » / « lettre morte » – titre du chapitre XXIII – montre que la littérature n’est pas toujours là où on l’attend : elle est davantage chez Corouge que chez Mac Orlan. Pour être entendue, une « voix vivante » n’exige pas forcément que l’homme qui la profère soit encore en vie mais qu’elle continue à nous parler. Le rôle de l’écrivain est alors de conserver « vivantes » ces paroles d’êtres humains – certains aujourd’hui disparus – dans un souci de mémoire.

Face à l’absence d’une tradition de luttes ou d’une mémoire ouvrières, à la confusion (entre l’Histoire de France et celle, singulière du pays de Montbéliard) et face aux contrevérités, l’écrivain a un rôle à jouer : la littérature s’avère être la seule force capable de s’élever contre les défaillances du souvenir et de l’histoire. Elle devient la seule instance capable de commémorer l’histoire de l’Enclave [24] et de lutter contre la dépossession de leur mémoire dont sont victimes les principaux acteurs, ouvriers, de l’âge industriel.

Quant à François Bon, il s’attache à faire entendre celles que tout le monde a oubliées, les femmes, qui ont été les plus touchées par la fermeture des usines de la Fensch. Personne ne semble s’être soucié de ce qu’elles étaient devenues :

Où sont les centaines d’ouvrières, dont à peine quelques dizaines ont été « reclassées » ? Mystère. […] Le livre m’est devenu nécessaire parce qu’un jour j’ai vu ce nom [Daewoo] qui se promenait dans le ciel, sous une grue, et que soudain l’usine n’avait plus de nom, qu’on le voyait en creux dans le ciel. Et qu’on m’informait que la personne avec qui j’avais rendez-vous était à l’hôpital. Je venais de lire cette phrase : « les licenciements provoquent d’habitude une augmentation des divorces, des suicides, et une prolifération des cancers ». Ça veut dire quoi, ce genre de phrase ? On écrit pour tenter de comprendre soi-même, là où ces questions nous traversent [25].

Dès lors, son entreprise aura pour objectif de « Refuser. Faire face à l’effacement même » (p. 9), c’est-à-dire à la disparition des traces d’un drame (une nouvelle firme remplace l’ancienne), à celle des ouvrières qui en ont été victimes et payent encore de leurs personnes. L’incipit du livre conjugue d’emblée un propos moral qui assigne une tâche sociale à la littérature (refuser l’effacement, participer à la mémoire collective) et un propos esthétique qui pose, au seuil du roman, une réflexion sur l’entreprise de l’écrivain : faire « émane[r] » le roman de « cette présence si étonnante parfois de toutes choses » (p. 9).

Le nouveau réalisme utilise l’investigation sociologique ou ethnologique de l’enquête, et dans le même temps réfléchit sur les conditions de la représentation du réel, du social et du travail en renouvelant le cadre générique du « roman », refuse les modèles périmés (naturalisme, réalisme, récit…) ; leur construction fondée sur la confrontation, polyphonique, de discours, oblige à reconsidérer la complexité du réel.

Comme l’indique la résidence offerte à Frédéric H. Fajardie à Noyelles-Godault, ces projets peuvent répondre à une commande sociale, à la volonté d’anciens ouvriers, acteurs d’un âge industriel en passe d’être révolu, de faire entendre leurs voix, par le biais d’une médiation artistique et littéraire – refusant d’ailleurs la télévision, ses journaux hâtifs et inexacts ou ses reality show, violemment mis en cause chez Bon [26] comme chez Fajardie.

Autant que description de ce qui est vu – dimension importante de leurs démarches respectives – les « romans » ou « récits d’industrie » de Bon et Goux sont mises en scène de « voix », réflexion sur le langage. L’intérêt accordé à la manière dont la langue dit le social et les rapports qui s’y nouent révèle une orientation forte de la littérature française et peut-être de la littérature européenne contemporaines.

par Corinne Grenouillet

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Notes

[1] G. Perec, L’Infra-ordinaire, Paris, Seuil, coll. « La librairie du XXe siècle », 1989.

[2] F. Bon, Daewoo, Paris, Fayard, 2004 ; J.-P., Goux, Mémoires de l’enclave [1ère édition : Mazarine, 1986], Arles, Actes Sud, coll. « Babel », 2003. Les références entre parenthèses – éventuellement précédées de la précision D ou ME – renverront dorénavant à ces deux livres.

[3] Selon F. Bon, qui, avec la publication de Daewoo, dit vouloir s’inscrire dans un « dialogue » avec ce livre (http://remue.net/spip.php?article3793)

[4] « Seule la fin d’un temps permet d’énoncer ce qui l’a fait, comme s’il lui fallait mourir pour devenir un livre » dit l’épigraphe empruntée à Michel de Certeau.

[5] A. Filipetti, Les Derniers jours de la classe ouvrière, Paris, Stock, 2003.

[6] F. H. Fajardie, Métaleurop, paroles ouvrières, Paris, Mille et une nuits/Fayard, 2003.

[7] Lire l’entretien de François Bon avec Sylvain Bourmeau, Les Inrockuptibles, 25 août 2004, sur le site Internet personnel de François Bon : http://www.tierslivre.net/livres/DW....

[8] A. Chauvin : « Voix ouvrières dans Mémoires de l’enclave (Jean-Paul Goux) et Daewoo (François Bon) », in Grenouillet, Corinne et E. Reverzy, Éléonore, Les Voix du peuple dans la littérature des XIXe et XXe siècles, Presses Universitaires de Strasbourg, 2006, p. 361-377.

[9] F. H. Fajardie, op. cit., p. 17.

[10] P. Hamon : « Un discours contraint » in Littérature et réalité, Paris, Seuil, coll. « Points », 1982, p. 133.

[11] M. Bakhtine, « Les genres du discours » in Esthétique de la création verbale (1979), traduit du russe par A. Aucouturier, Paris, Gallimard, 1984.

[12] C. Grenouillet, « Une Histoire de l’âge industriel : Les Mémoires de l’enclave de Jean-Paul Goux (1986) », communication au colloque « Temps, rythme et histoire », in Les Formes du temps, Rythme, Histoire, Temporalité, textes réunis par Paule Petitier et Gisèle Séginger, Presses Universitaires de Strasbourg, 2007, p. 341-351.

[13] J.-P. Goux se réfère abondamment aux travaux d’H. Meschonnic dans La Fabrique du continu, essai sur la prose, Paris, Champ Vallon, 1999. L’oralité, qui ne se réduit pas à la parole vive (elle peut se manifester dans l’écriture), « porte le corps dans l’écriture » (ibid., p. 146), manifeste une subjectivité. Il y a donc selon Meschonnic des « écritures orales et des discours parlés sans oralité » c’est-à-dire sans rythme (ibid., p. 147).

[14] J.-P. Goux, La Fabrique du continu, op.cit., p. 150.

[15] A. Chauvin, op. cit.

[16] C’est-à-dire les ruptures de construction syntaxique.

[17] Ce romancier contemporain, originaire de Corrèze et publié chez Gallimard, est l’auteur d’une œuvre abondante et exigeante, qui interroge les mutations du monde rural et le passage du temps.

[18] Nous renvoyons pour plus de détails à la comparaison fouillée établie par A. Chauvin, op. cit..

[19] Selon la formule de François Bon dans la revue Recueil (1994) à propos de Jean-Paul Goux lit Au château d’Argol de Julien Gracq (http://remue.net/cont/gouxfb.html)

[20] Robert C*** est une « figure exemplaire de ces grands militants ouvriers » (p. 189) ; un syndicaliste au fait de toute l’histoire des luttes sociales est présenté comme un « mythe vivant » (p. 484)…

[21] Les Inrockuptibles, entretien cité.

[22] Voir le livre de M. Robert Roman des origines et origine du roman, Paris, Gallimard, 1976.

[23] Ce projet populiste, qui entendait faire l’inventaire de l’Amérique profonde, à partir d’histoires de vies, donna lieu à une publication en 1939 (These are our lives, Univ. of North Carolina).

[24] La Commémoration (Arles, Acte Sud, 1995) est le titre du deuxième volet de la trilogie de Jean-Paul Goux, Les Champs de fouille.

[25] Entretien cité de François Bon avec Sylvain Bourmeau. Voir Daewoo, p. 95.

[26] Voir le chapitre intitulé « riches et pauvres, à propos d’une émission de télévision » [sic] (Daewoo, p. 52) et chez Fajardie, op. cit., p. 93 et 129.

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