Le travail et ses fins dans les éloges de la paresse

mardi 5 janvier 2016, par Henri Jorda

Thèmes : Travail

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Article initialement publié dans Raison publique, n°15, automne 2011.

Fils et fille de la modernité, Travail et Paresse ont connu des fortunes contraires. Le premier a pris les traits de la vertu en produisant un monde dont l’homme se disait le maître quand la seconde a été condamnée à vivre cachée tant elle était porteuse de vices contagieux. Certains ont pourtant osé en faire l’éloge : parfait négatif du travail, la paresse se prête bien à cet art du paradoxe qui dit beaucoup sur le travail et ses finalités. Car, pour fuir le travail, la paresse doit bien le connaître et, tout comme elle, il a changé avec le temps. Ainsi, les premiers éloges, de Marivaux et de Samuel Johnson [1], indiquent un desserrement de l’étau religieux sur le travail, donc sur la paresse. En effet, péché capital, l’acédie médiévale était une paresse qui interdisait aux âmes de s’élever vers la perfection divine et ouvrait la porte aux « mauvaises » idées. Avec les Lumières, le travail commence à organiser la vie en société et à prendre de plus en plus de temps dans la vie de chacun. La paresse acquiert alors une dimension sociale et politique qui s’accentue aux XIXe et XXe siècles quand la cible principale de ses éloges devient le travail contraint. Les éloges s’en prennent alors au salariat, forme moderne d’esclavage, et à la société de production et de consommation de masse qu’il a engendrée. Le Droit à la paresse de Paul Lafargue est emblématique de cette période, la plus riche en éloges : Robert Louis Stevenson, Kazimir Malevitch, Bertrand Russell et d’autres encore [2] appellent aussi à s’évader du travail et du monde qu’il a fabriqué.

Il faut attendre les années 2000 pour voir paraître de nouveaux éloges de la paresse. Désormais, l’enflure technocratique des organisations et la quête d’un idéal performant enferment les êtres dans un monde de plus en plus absurde où la paresse est le seul antidote capable d’enrayer la machine à déshumaniser. À leur manière, les éloges de Corinne Maier, Raoul Vaneigem et Denis Grozdanovitch traduisent la perte de sens que connaît aujourd’hui le travail, y compris de direction et de création [3]. Cette évolution du travail et de ses fins que traduisent à leur manière les éloges de la paresse sera traitée, ici, en deux parties : la première consacrée à la société du travail et la seconde à la condition des êtres qui travaillent.

La société du travail : un monde absurde

Du XVIIIe siècle à nos jours, les éloges de la paresse accusent le travail d’avoir fabriqué un monde d’artifices. Chaque auteur, à sa manière et en son temps, dénonce les fausses évidences du travail dont les effets seraient plutôt communs aux drogues et aux religions. C’est la paresse qui est réellement vertueuse car elle délivre l’humanité de toute dépendance et la rapproche de la sagesse. C’est pourquoi elle fuit les faux-semblants d’une société du travail où règnent les rapports de force, un monde qui échappe aux êtres tant son agitation névrotique est absurde. En somme, dans les éloges de la paresse, le travail est synonyme de mensonge, de domination et de vaine agitation.

Le travail, un mensonge

Le Droit à la paresse s’ouvre sur le mensonge originel qui a condamné l’homme et la femme à travailler. Selon Lafargue, la morale bourgeoise s’est appuyée sur la morale chrétienne pour asservir la classe ouvrière, lui faire aimer le travail et fuir la paresse. Pour rétablir la vérité, il cite le discours de Jésus-Christ sur la montagne, dans l’évangile de Matthieu : « Contemplez la croissance des lis des champs, ils ne travaillent ni ne filent, et cependant, je vous le dis, Salomon, dans toute sa gloire, n’a pas été plus brillamment vêtu [4]. » La parole de Jésus sera reprise dans d’autres éloges de la paresse pour dénoncer le mensonge fait aux femmes et aux hommes. Aussi bien par Eugène Marsan pour servir sa critique aristocratique du travail que par le libertaire Gustave-Henri Jossot pour qui la parole de Jésus, « le plus notoire des paresseux [5] », a été trahie par l’Église et ses prêtres qui sanctifièrent le travail au nom d’un dieu qui paresse depuis le septième jour. La religion du travail nous a menti et, depuis, nous nous mentons à nous-mêmes. Seule la « divine machine  » pourrait libérer l’humanité du travail, lui faire retrouver le Paradis perdu, société d’abondance où le travail humain n’est pas nécessaire [6].

Si, dans les éloges, il est souvent question de liberté, c’est que le travail a rendu les êtres esclaves de « besoins factices ». En effet, la société du travail est une société qui produit trop et consomme trop. C’est encore Lafargue qui, le premier, dénonce le paradis artificiel produit par la religion du travail. Non seulement les consommateurs ont de faux besoins, mais les « produits sont adultérés pour en faciliter l’écoulement et en abréger l’existence », les industriels s’efforçant de « fournir du travail aux ouvriers qui ne peuvent se résigner à vivre les bras croisés [7] ». Non, décidément, le travail ne libère pas, c’est un autre de ses mensonges, et c’est une « production intensifiée au-delà des besoins » qui nous enchaîne au travail [8].

Depuis les éloges des années 1920, la société du travail a amélioré ses instruments de mystification en employant des experts du mensonge, des professionnels de la communication et du marketing, dont le terrain d’élection est le monde des entreprises. Ainsi, Bonjour paresse n’est pas tant un éloge de la paresse qu’une dénonciation des mythes gestionnaires et managériaux qui fabriquent un monde artificiel. Sa parution correspond au nouvel âge du travail qui n’est plus devoir ou obligation, mais réalisation de soi dans l’excellence de ses résultats. Le travail, désormais tertiaire, produit du vent selon Maier, comme la réunion qui devient la finalité même du management moderne. Dans ce monde du mensonge généralisé, la paresse n’est plus celle des années industrielles ; elle est une stratégie individuelle destinée à faire semblant de jouer le jeu. Cette paresse est celle des cadres des grandes entreprises, elle correspond à un travail où les collectifs et les métiers sont en voie de disparition. Faire semblant permet de fuir un travail subordonné censé agir sur les motivations individuelles, alors que dans la tradition des éloges, la paresse était refus des faux-semblants : le paresseux était en effet généralement présenté comme un être loyal et sincère. Fuyant le travail et ses règles, il n’avait besoin d’aucun masque pour interpréter un rôle qui lui aurait fait perdre le repos et la sagesse. Aujourd’hui, en revanche, Paresse doit désormais porter un masque dans une société du travail où manque le travail [9].

Le travail, une domination

Le mensonge du travail sera, dans les éloges du XIXe siècle, au service de la classe dominante qui, elle, peut s’adonner à la paresse en faisant travailler pour son profit. Il aura fallu un siècle d’industrie pour que la paresse ne soit plus « aimable », destinée à fuir les gêneurs et les ambitieux, mais « révolutionnaire », au sens où elle supprime la domination exercée, d’abord par le capital, ensuite par le travail lui-même.

Le thème de la domination apparaît pour la première fois sous la plume de Stevenson pour qui la paresse n’est pas ne rien faire, mais « faire beaucoup de choses qui échappent aux dogmes de la classe dominante [10] ». La paresse fuit alors la discipline industrielle, l’enfermement dans un travail défini par et pour les dominants. C’est à ce même travail contraint, « en fabrique », que Lafargue oppose le droit à la paresse. Tout comme le travail, la paresse sera répartie de manière plus juste après avoir désintoxiqué le prolétariat du travail. Alors, la classe capitaliste ne sera plus « condamnée à la paresse et à la jouissance forcée, à l’improductivité et à la surconsommation [11] ». Le travail a, en effet, divisé les êtres en deux catégories : ceux qui commandent et exploitent, et ceux, bien plus nombreux, qui sont commandés et exploités. Avec la paresse, les classes disparaîtront, comme l’annonce Clément Pansaers :

Devant les affamés de liberté –
l’aristocratie disparaît –
la bourgeoisie disparaît –
le prolétariat disparaît –
Un monde mitoyen qui paresse [12].

Dans ses éloges, la paresse supprime tout rapport de domination. Par nature, le paresseux fuit le pouvoir, il n’est ni querelleur ni bagarreur et, comme il fuit le travail, il ne cherche pas, dans sa grande sagesse, à l’imposer aux autres. Il dépose les armes et tous les attributs du pouvoir pour flâner en toute quiétude et, plutôt que de soumettre la nature, il accède à ses merveilles. Les éloges renouvellent ainsi le mythique Pays de Cocagne où les ordres perdent leur sens dans l’abondance : chevaliers, clercs et paysans tombent armes, plumes et faux pour s’adonner à la bombance et à la rêverie. C’est ainsi qu’en mettant fin au travail, la paresse en termine avec toute forme d’exploitation, des êtres comme de la nature. Elle arrête même la colonisation des peuples auxquels le vice du travail a été inculqué [13].

Dès les éloges du XXe siècle, la domination n’est plus liée au seul capitalisme, mais aux fondements mêmes du travail. Malevitch renvoie ainsi dos-à-dos le capitalisme et le socialisme, deux systèmes fondés sur le travail, alors que, dans l’état de paresse, l’humanité trônera « sans chefs », « sans souverains ». De même, pour Russell, le capitalisme n’est qu’une forme d’exploitation : le dogme du travail est né avant l’industrie quand guerriers, prêtres et seigneurs ont fait travailler pour leur propre confort. Après la révolution russe, l’attitude des nouveaux maîtres n’a pas changé en la matière, et Russell ne croit guère qu’ils réduiront le temps du travail tant « le travailleur manuel est placé sur un piédestal [14] ». De son côté, Marsan s’en prend aux Lumières et à la Révolution qui, en supprimant les corporations de l’Ancien Régime, ont précipité les travailleurs dans une misère plus grande encore. Non seulement ils ont dû travailler davantage, mais ils ont découvert un nouveau malheur, le chômage, alors que, si l’artisanat avait été préservé, la paix sociale régnerait [15].

Les éloges d’aujourd’hui ont, en partie, tourné la page de la domination capitaliste. Si, chez Vaneigem, l’économie financière et les experts formés aux mêmes modèles dégradent le travail, maîtres et esclaves sont guidés par la même soif de travail. C’est la société de production et de consommation de masse qui nous entraîne dans une spirale de l’effort. Chez Maier aussi, la paresse résiste à l’emballement de la machine à produire et à consommer, mais son éloge s’adresse surtout aux pions que sont devenus les cadres, dans des organisations où le travail « ne sert qu’à menotter l’individu [16] ». Les entreprises réclamant avant tout obéissance et conformisme, les rapports de force sont alimentés par le management car, dans tout jeu, même absurde, il faut bien des gagnants et des perdants. Lancés dans la même course à l’échalote, les cadres se font violence et font violence dans un monde d’Orwell.

Le travail, une vaine agitation

Dans les éloges de la paresse, le travail n’a aucune valeur, aucun sens. Au contraire, il fait perdre un temps précieux aux humains, êtres pensants qui feraient bien de fuir le monde fou du travail. C’est ainsi qu’au XVIIIe siècle, le paresseux est, selon Marivaux, un être sage, fuyant les cabales, indifférent aux honneurs et à l’argent, en deux mots un « honnête homme ». Il se moque du qu’en-dira-t-on et préfère la philosophie : la paresse est, ici, l’antidote à l’enflure de soi, elle rime avec sagesse. Mais, avec la société du travail, toujours plus nombreux sont ceux qui font perdre du temps aux autres. Chez Johnson, ils ont pour noms consultant, fanfaron, spéculateur, économiste, politique, usurier… Le travail dont il s’agit est ce que l’époque nomme les affaires, et ce sont les affairés qui volent le temps des autres. La paresse est alors « un repos que ni le spectacle de la folie, ni le tumulte des affaires, ni les agitations de l’intérêt privé ne peuvent interrompre [17] ». Un siècle plus tard, ce sont encore les affairés que prend pour cible Stevenson, ces « travailleurs acharnés » qui « ne savent pas rester oisifs ». Les affairés se croient très importants, ils sont persuadés d’être utiles, à eux et aux autres, alors qu’ils sont, « tout comme le monde qu’ils habitent, si insignifiants que l’esprit se glace à cette seule pensée [18] ».

Au XXe siècle, l’affairé est dépassé par l’agité. Sous les plumes de Marsan et de Jossot, les agités sont désormais légion ; ce sont des fanatiques du travail qui « veulent imposer leur foi » et sont même prêts à envoyer les paresseux au bûcher. Marsan fait alors de la paresse le « bouclier du sage » : elle fuit toute ambition hostile, toute vaine agitation pour nous ouvrir le « chemin de la philosophie [19] ». Pour Jossot aussi, la paresse est synonyme de sagesse car elle fuit « l’agitation industrielle et commerciale ». Son Évangile correspond à une société urbanisée qui développe des activités tertiaires, où les banques intensifient les échanges, où le taylorisme fait la chasse aux temps morts… Comme la société du travail crée des besoins et de l’agitation pour les satisfaire, les agités se multiplient, alors que « les véritables hommes d’action » sont « ceux qui émettent et répandent des idées : les artistes, les poètes et les penseurs, en un mot les paresseux ». Pour échapper au monde des idées et continuer à se perdre, les agités ont inventé le jeu. Le joueur est un agité qui s’ennuie, un esclave qui refuse la liberté. En cela, la société du travail exprime le triomphe de l’Action sur la Spéculation [20].

Dans les éloges d’aujourd’hui, la machine s’est emballée, la spirale du travail a produit des frénétiques qui s’agitent encore plus vite dans une « fuite en avant vers le néant [21] ». Même les « loisirs » sont atteints de frénésie car le temps doit être employé à s’agiter dans une société qui cultive l’action pour l’action. Bref, dans un monde agité et névrosé, le frénétique n’est plus véritablement un être humain, mais un « barbare », un « rustre », soumis au culte de la performance [22]. La paresse est alors le seul remède… Pour Grozdanovitch, elle arrête le mouvement, elle fait prendre conscience du temps qui passe et fait perdre son temps à se laisser dériver. Pour Maier, elle nous protège de l’inculture, dans un monde où les apparences comptent tellement qu’il récompense les idiots.

La condition des travailleurs : des êtres sans imagination

Depuis que la folie du travail s’est emparée de l’humanité, cette dernière court à sa perte. Dans ses éloges, seule la paresse peut faire accéder les hommes à la sagesse en fuyant le tumulte du monde. Contrairement à ce que leur fait croire la religion du travail, le travail ne les réalise pas. Bien au contraire, il les rend moins humains, les déforme, quand il ne les tue pas. Les travailleurs sont des êtres abîmés que la paresse peut soigner, mais le mal est profond. Ainsi, ceux qui travaillent sont des êtres incomplets tant une partie d’eux-mêmes a été amputée par le travail, des êtres aliénés qui ne s’appartiennent plus, des êtres incapables de rêver.

Les travailleurs, des êtres incomplets

L’idée d’un travail qui retire aux êtres des facultés proprement humaines apparaît dès les premiers éloges de la paresse. Ces facultés ont surtout à voir avec celles de l’esprit, comme si le temps consacré au travail finissait par atrophier cette part d’humanité. C’est bien pourquoi, dans les éloges, paresse rime avec sagesse, et qu’au XVIIIe siècle, grande est la crainte que l’action n’éloigne l’homme de la philosophie [23]. Le travail, en prenant de plus en plus de temps, finit par amputer l’homme de ses idées et de sa science, il rend l’âme « plus petite et plus étriquée encore » selon Stevenson, quand la paresse rend attentif au monde et à soi, réveille les sens endormis et nous accomplit. Les éloges présentent alors le portrait d’un être entier, le paresseux, un être clairvoyant, capable de penser le monde, car seule la quiétude permet « un état dans lequel l’esprit n’a d’autre emploi que […] de suivre le fil de ses idées, de joindre une perception à une autre ; d’enfanter des systèmes de science et de former des théories [24] ». Cette même conception de la paresse et du travail traverse l’éloge de Marsan : son paresseux est un lettré, un savant, sa paresse, « contemplation, invention, étude [25] ».

Avec L’apologie des oisifs, débute une série d’éloges où le paresseux fuit le travail pour garder la faculté de penser. Pour Stevenson, cette fuite doit commencer dès l’enfance avec l’école buissonnière, car l’école ne fait que préparer au travail, comme chez Jossot où elle est destinée à vaincre la « paresse native ». Mais, ce qui inquiète surtout ce dernier, c’est l’absence de « pensée fraîche » car même la pensée est fabriquée par des salariés, des professionnels du prêt-à-penser [26]. Pour lui, seule la paresse peut faire retrouver le bon sens… Si la pensée est supérieure au mouvement, si elle est bien la plus grande des forces humaines, elle réclame, pour prendre son envol, temps et quiétude, alors que « le bruit et le tumulte l’effarouchent, la contraignent à se recroqueviller sur elle-même [27] ». Dans ces éloges, l’être complet est pensant avant d’être agissant et l’ouvrier, le travailleur laborieux, est le plus menacé par l’incomplétude de l’être car il ne peut s’adonner au travail créatif. Ainsi, pour Malevitch, la paresse transfère « toute activité physique dans la sphère particulière de l’activité de la seule pensée [28] ».

À la lecture des éloges d’aujourd’hui, il semble bien que l’être humain ait été encore réduit par le travail. Dans Bonjour paresse, les entreprises, « managées » par des êtres incultes et ambitieux, fonctionnent selon des procédures toujours plus sophistiquées, donc toujours plus absurdes. Même les cadres n’ont plus besoin de penser : le néo-taylorisme a définitivement réalisé le programme du Maître. D’ailleurs, Maier se demande bien pourquoi nous connaissons une telle inflation de diplômes et de diplômés, car la plupart des emplois « demandent si peu d’initiative et d’esprit inventif que quiconque réussit les études appropriées se trouve surqualifié par rapport à la plupart des postes disponibles [29] ». Dans sa réponse, l’auteur retrouve le ton d’éloges plus anciens : les diplômes indiquent surtout une capacité à « se plier » car les organisations modernes ne réclament pas des êtres pensants, mais conformistes, parlant couramment la novlangue de la gestion et du management, « une langue qui a divorcé d’avec la pensée [30] ». Qu’ils soient cadres, ouvriers ou employés, les salariés réclamés par l’entreprise sont des êtres incomplets. Une partie d’eux-mêmes est refoulée pour faire fonctionner une machine inhumaine au moment où le management en appelle à leurs motivations. La paresse est alors bien différente de celle évoquée dans les éloges précédents : pour s’en sortir, le paresseux doit porter le masque de la soumission pour moins se soumettre.

Les travailleurs, des êtres aliénés

À partir du XIXe siècle, les éloges de la paresse accusent le travail d’avoir aliéné les êtres. Chez certains auteurs, à la suite de Marx, c’est le travail capitaliste : Lafargue, bien sûr, mais aussi Malevitch, et Pansaers à sa manière. Chez d’autres, c’est le travail tout court qui déprend les humains d’eux-mêmes, comme chez Stevenson d’abord, puis Jossot, et Vaneigem aujourd’hui. Et, dans bien des éloges, le travail exerce comme une possession démoniaque que la paresse a le pouvoir d’exorciser.

Pour Lafargue, le travail a été sanctifié par le capitalisme avec l’aide des prêtres, des économistes et des moralistes. Les possédés du travail sont surtout les « servants de machines » car le travail divisé par le capital reporte sur les exécutants l’essentiel des efforts et des souffrances, y compris pour trouver et garder un travail. L’exorcisme doit être alors, en premier, pratiqué sur les ouvriers, la malédiction du travail ayant provoqué leur « dégénérescence intellectuelle » et leur « déformation organique [31] ». C’est bien alors le droit à la paresse qui doit être revendiqué par la classe laborieuse, non le droit au travail qui révèle son avilissement masochiste. En définitive, la division du travail correspond à une division de la paresse : pour les uns, le repos du corps meurtri par le travail, pour les autres, l’assurance d’une riche oisiveté. Ce qui donne, à la manière de Pansaers : « À la prairie le capital rumine. Au champ la crapule crève… [32] ». Pour Malevitch aussi, la classe des capitalistes s’est assuré des bienfaits de l’oisiveté : les capitaux étant des « titres garantissant la paresse [33] », le socialisme doit veiller à mieux répartir travail et paresse. Hors cette commune revendication, les éloges diffèrent en matière de traitement des aliénés. Pour Lafargue, la « race ouvrière » est désormais corrompue et, pour la guérir du travail, « il faudra, par des lois sévères, imposer aux ouvrières et aux ouvriers […] du canotage hygiénique et des exercices chorégraphiques [34] ». En revanche, chez Malevitch, nul racisme, nul hygiénisme, mais plutôt une réconciliation de l’homme avec lui-même. Avec la fin du travail, libéré des contingences matérielles, il atteindra l’état de perfection, pour explorer les sciences et les connaissances, et accéder à la « pensée pure ».

Dans l’éloge de Stevenson, l’aliénation n’est pas le fait du capital, mais bien du travail lui-même. Si l’affairé est aliéné, c’est qu’il croit en l’importance de sa fonction. Plus tard, avec Marsan, c’est la folie du travail qui fait croire aux hommes que leur nature est de travailler, non de paresser, que le travail est une fin alors que le port a pour nom Oisiveté [35]. Aujourd’hui, pour Vaneigem, l’aliénation est telle que même le chômeur continue d’appartenir au travail, ce qui lui interdit de s’adonner sans réserve à la paresse. Dans ces éloges, le capitalisme n’arrange rien à l’affaire, il est le complice du vrai coupable, le travail, celui des grandes organisations, celui qui rend étranger à soi car esclave de la modernité, voire qui tue toute conscience d’être soi et engendre « une catégorie de morts-vivants [36] ». C’est cet Enfer que décrit Jossot où l’homme se déprend de lui-même pour devenir le rouage d’une société tout entière consacrée au travail, qui nous arrache à nous-mêmes d’après Vaneigem, et nous fait croire que notre identité se construit au travail selon Maier. Ici, le traitement réservé aux aliénés est bien différent : il s’agit avant tout, pour l’individu, de se retrouver dans la paresse puisqu’il s’est perdu dans le travail. Ainsi, pour Stevenson, c’est la marque d’une vraie énergie que d’avoir « une conscience aiguë de sa propre identité [37] ». Pour Jossot, il est nécessaire de s’appartenir à soi et non à la société car « tout ce que l’humanité possède de beau, de bon, de grand, a été découvert par des solitaires [38] ». La paresse permet de se retirer, de s’isoler du tourbillon des êtres et des choses, pour rentrer en soi et vivre sa « vie intérieure [39] » ; c’est le seul état qui lutte contre « l’urgence de n’être pas nous-mêmes [40] ». Ces éloges pourraient faire croire que le paresseux est un être isolé et égoïste alors que, au contraire, c’est le travail qui isole les êtres, les rend suspicieux et harceleurs. C’est non seulement le rapport à soi mais aux autres qui est vicié par le travail, quand le paresseux, s’il pense à lui, n’oublie jamais qu’il vit avec les autres, d’autant que la paresse lui a rendu la sagesse [41].

Les travailleurs, des êtres désenchantés

C’est à partir du XXe siècle que le « désenchantement » du monde et des êtres est combattu par les éloges de la paresse. Le monde du travail est un monde froid, technicien, un monde artificiel qu’il faut fuir pour retrouver le goût des plaisirs simples et le sens du merveilleux. Paresse étant mère de la poésie, c’est Clément Pansaers qui invite le premier à enchanter le monde :

Voici le hamac aux mollesses d’aisance.
Viens flotter dans le fluide,
qui roucoule.
Les chatons aux arbres gazouillent.
L’herbe bourdonne. L’espace hennit…
Paresse ! Paresse [42] !

Dans les éloges, le monde industriel a fait du travail une activité de plus en plus technique où la créativité ne s’exerce pas, où, plutôt que de favoriser l’invention, on récompense la conformité. Pour Russell, seule une réduction du temps de travail pourrait faire de nouveau régner la créativité car, contrairement à ce que fait croire sa religion, le travail n’est pas création. Dans les éloges récents, le travail est même organisé de telle sorte qu’il évite à l’individu de faire un effort d’imagination pour produire quelque chose de nouveau. Le règne de la gestion et du management abrutit encore plus les travailleurs en les noyant sous des procédures absurdes. C’est une « civilisation quantitative » qui exerce sa tyrannie, un univers où le temps est précisément réglé [43]. Au-delà de la créativité, c’est le rêve qui a été tué par un travail qui mesure, calcule, programme, s’accélère… L’esprit n’a pas besoin d’être en éveil au travail ; le travailleur doit le brider pour aller plus vite et remplir son temps de choses sans importance. C’est, au contraire, en flânant, en laissant faire le hasard, en ne programmant rien, que les êtres font les plus grandes découvertes. De qui nous vient la théorie de la gravitation sinon d’un rêveur étendu [44] ? C’est bien pourquoi, selon Jossot, vis-à-vis du travail, « les poètes, les idéalistes, les rêveurs, les artistes, les paresseux resteront toujours récalcitrants [45] ». Quand l’agité qui s’ennuie joue pour s’occuper, le paresseux, lui, libère son imagination. La paresse n’est pas apathie, elle est « absence d’agitation » ; elle n’est pas rien, elle est tout, « la racine de ton être [46] ». Et cet être, pour exister, a besoin de rêver, de s’émerveiller, toutes choses interdites par le travail.

Les éloges d’aujourd’hui accordent encore plus d’importance à la rêverie et à l’émerveillement, comme si le monstre froid du travail ne pouvait être fui que par magie. Ainsi, L’art difficile de ne presque rien faire est une ode à la flânerie et au hasard des rencontres, opposés au travail moderne et à sa technocratie qui ont fabriqué « le meilleur des mondes » en retirant tout charme aux lieux. Chez Vaneigem, la paresse est un état contemplatif, un retour à la nature, au merveilleux, au monde de l’enfance, avec ses contes et ses légendes. Le travail, lui, est pulsion de mort, frénésie d’un monde qui refoule tous les désirs. C’est « l’intelligence des désirs [47] » que le travail abolit, lui préférant les explications toutes faites. Difficile alors de s’adonner à la paresse, de se laisser aller. Difficile d’enchanter le monde quand le travail exerce sa discipline depuis plusieurs siècles, vieillit et use les êtres toujours plus vite en effaçant tout ravissement. Peut-être, propose Vaneigem, en exerçant « l’art de redevenir enfant [48] ». C’est, en tout cas, en cultivant la lenteur, la spontanéité et le merveilleux, que le paresseux peut accéder à l’univers enchanté de Pansaers :

Je paresse…
Le fier mutisme indifférent du poisson dans l’eau.
La silencieuse insouciance de l’escargot
dans la feuillée.
Je sens les arômes de la miellée…
Les arbres déambulent.
Le soleil broute l’herbe [49].

Dans les éloges de la paresse, le travail nous éloigne de nous-mêmes et, plus la société et les êtres y accordent du temps et de l’importance, moins notre humanité peut s’éprouver. C’est ainsi que le travail, au XVIIIe siècle, fait perdre l’amabilité dans un monde d’affaires où règne la compétition. La paresse d’alors est philosophe, elle fuit l’agitation et préfère le monde des idées. Au XIXe siècle, domination et aliénation sont les nouveaux-nés du travail. Alors, de même qu’elle mettait fin aux ordres médiévaux, la paresse en termine avec les classes sociales, les maîtres et les esclaves, les masques et les faux-semblants. Déjà, le travail empêche l’imagination, le rêve, le hasard, et donc toute réelle innovation. Déjà, la paresse renvoie aux sciences et aux arts, aux créations de l’esprit qui réclament temps et quiétude. Les éloges d’aujourd’hui louent davantage encore cette vertu de la paresse tant les métiers ont été corrompus par la gestion et le management. La paresse artiste oppose alors un monde où les procédures n’ont pas leur place, où la flânerie et les rêves éveillés, tant combattus par le travail, font naître les plus grandes trouvailles. Elle ne doit surtout pas être confondue avec les loisirs, avatars du travail qui en réclament pour être consommés. La paresse n’est ni production, ni consommation, ni temps calculé, elle est tout le contraire du travail. Elle est, selon ses éloges, ce que tout être pensant recherche pour s’accomplir, un art particulier et difficile, celui de perdre son temps, de fuir un travail qui fait tourner en rond, de plus en plus vite, dans un monde à l’envers.

par Henri Jorda

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Notes

[1] Marivaux (attribué à), « Éloge de la paresse et des paresseux », in Recueil de ces Messieurs, Amsterdam, chez les frères Westein, 1745, p. 332-336 ; S. Johnson, Le paresseux (1758-1760), Allia, 2000 : choix d’articles publiés dans la rubrique « The Idler » du Universal Chronicle et rassemblés en un seul volume par l’éditeur londonien J. Newbery en 1761.

[2] R. L. Stevenson, An Apology for Idlers, London, 1877, trad. Une apologie des oisifs, Paris, Allia, 2001 ; P. Lafargue, Le Droit à la paresse (1880), Paris, Mille et une nuits, 1994 ; K. Malevitch, La paresse comme vérité effective de l’homme (1921), Paris, Allia, 1995 ; B. Russell, In Praise of Idleness, London, Review of Reviews, 1932, trad. Éloge de l’oisiveté, Paris, Allia, 2002. Trois autres éloges connaîtront une diffusion moins grande lors de cette période : C. Pansaers, L’apologie de la paresse (1921), Paris, Allia, 1996 ; E. Marsan, Éloge de la paresse, Paris, Hachette, 1926 ; G-H. Jossot, L’Évangile de la paresse (1927), Le Bouscat, Finitude, 2011.

[3] C. Maier, Bonjour paresse, Paris, Michalon, 2004 ; D. Grozdanovitch, L’art difficile de ne presque rien faire, Paris, Denoël, 2009 ; R. Vaneigem, Éloge de la paresse affinée, Napoli, Vico Acitillo 124, 2009.

[4] P. Lafargue, op. cit., p. 13. Le choix de ce discours est particulièrement pertinent car Jésus semble bien y faire l’éloge de la paresse : « Ne vous inquiétez donc pas du lendemain ; car le lendemain aura soin de lui-même. À chaque jour suffit sa peine » (Matthieu 6, 34).

[5] G-H. Jossot, op .cit., p. 46.

[6] En cette période d’industrialisation, le thème de la machine salvatrice qui soulage, voire remplace, le travail humain, est repris dans presque tous les éloges de l’époque. À leur manière, les éloges de la paresse renouvellent le mythe, né au Moyen Âge et populaire jusqu’au XVIIe siècle, du Pays de Cocagne. Ceux qui trimaient et ne mangeaient pas à leur faim rêvaient de ce lieu magique où la nourriture venait à eux sans effort. Pour une présentation synthétique et illustrée de ce pays, nous renvoyons à J. Le Goff, Héros et merveilles du Moyen Âge, Paris, Le Seuil, 2005, p. 112-119.

[7] P. Lafargue, op. cit., p. 26.

[8] L’expression figure dans un avertissement qu’adresse Jossot au lecteur avant le début de son Évangile. Lafargue, avant lui, et Russell, après lui, accusent aussi la religion du travail de destiner l’humanité à la surproduction pour mieux la condamner au travail.

[9] Dans Bonjour paresse, le port du masque est obligatoire pour le paresseux sur son lieu de travail. Nous verrons, dans la seconde partie, de quel masque il s’agit.

[10] R. L. Stevenson, op. cit., p. 7.

[11] P. Lafargue, op. cit., p. 33.

[12] C. Pansaers, op. cit., p. 20.

[13] Selon Lafargue, comme les financiers ne savent plus où placer leurs capitaux, ils vont « chez les nations heureuses qui lézardent au soleil en fumant des cigarettes, poser des chemins de fer, ériger des fabriques et importer la malédiction du travail » (op. cit., p. 26). C’est pour Jossot que le travail, « honte de la civilisation », est un vice par lequel des peuples ont été colonisés et réduits « aux rôles de salariés » (op. cit., p. 60).

[14] B. Russell, op. cit., p. 12.

[15] E. Marsan, op. cit., p. 15.

[16] C. Maier, op. cit., p. 17.

[17] S. Johnson, op. cit., p. 43. Le travail, dans son sens moderne, naissait à peine. C’est ainsi que le mot même de travail est rarement employé dans les éloges du XVIIIe siècle.

[18] R. L. Stevenson, op. cit., p. 28. Ce sont les travailleurs zélés que visent les éloges de la paresse car ils incarnent la vaine agitation. La condition commune des travailleurs sera l’objet de notre seconde partie.

[19] E. Marsan, op. cit., p. 7.

[20] G-H. Jossot, op. cit., p. 68 et 87.

[21] D. Grozdanovitch, op. cit., p. 92. Pour Vaneigem, c’est la vie tout entière qui devient une « frénétique production de néant » (op. cit., p. 5).

[22] C. Maier, op. cit., p. 72 sq.

[23] Au XVIIIe siècle, la paresse de l’esprit est bien plus grave que celle du corps, du moins chez les bien nés… « De là vient qu’elle [la paresse] règne souverainement dans ce qu’on appelle le beau monde ; et si quelquefois on trouble son empire, c’est plutôt pour chasser l’ennui, que par goût pour l’occupation » (L. de Jaucourt, article « Paresse », Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, ATILF, [200X]).

[24] S. Johnson, op. cit., p. 43.

[25] E. Marsan, op. cit., p. 10.

[26] G.-H. Jossot, op. cit., p. 50. Ces professionnels travaillent essentiellement dans les médias et dans « l’instruction ».

[27] Ibid., p. 68.

[28] K. Malevitch, op. cit., p. 25. Le suprématisme peut être considéré comme un art de la paresse dans la mesure où il supprime tout travail dans la création pour en faire une activité purement spéculative. À la même époque, les ready made de Marcel Duchamp (le porte-bouteille, l’urinoir…) font aussi, à leur manière, l’éloge de la paresse. Ici, nous renvoyons le lecteur à G. Viatte, D. Ottinger, M. Onfray, Les Péchés capitaux, Éditions du Centre Pompidou, Paris, 1996.

[29] C. Maier, op. cit., p. 40.

[30] C. Maier fait ici référence à 1984 d’Orwell. Ses autres références sont La condition de l’homme moderne d’Arendt, La société du spectacle de Debord, Surveiller et punir de Foucault, Le capital de Marx, L’Éthique de Weber…

[31] P. Lafargue, op. cit., p. 11.

[32] C. Pansaers, op. cit., p. 59.

[33] K. Malevitch, op. cit., p. 19.

[34] P. Lafargue, op. cit., p. 47. Chez Lafargue, les races sont divisées entre celles qui dégénèrent parce qu’elles aiment le travail (les Auvergnats, les paysans, les petits bourgeois…), et celles qui progressent parce qu’elles détestent le travail (les Grecs, les Espagnols…) (Ibid., p. 12-13).

[35] Le travail « n’est pas un but mais un moyen. Il n’est pas un port mais une route. Le port s’appelle Oisiveté » (R. L. Stevenson, op. cit., p. 15).

[36] Expression employée par Stevenson pour caractériser des êtres « dépourvus d’originalité qui ont à peine conscience de vivre s’ils n’exercent pas quelque activité conventionnelle » (op. cit., p. 18).

[37] Ibid., p. 18.

[38] G. –H. Jossot, op. cit., p. 65.

[39] « La seule qui soit digne d’être vécue », ibid., p. 71.

[40] R. Vaneigem, op. cit., p. 14.

[41] Car « quel plaisir peut-on prendre sans réserve s’il implique avant tout que soit gâté celui de l’autre ? » (ibid., p. 7.)

[42] C. Pansaers, op. cit., p. 58.

[43] La gestion et le management sont particulièrement visés par Corinne Maier. Denis Grozdanovitch s’en prend surtout à la vitesse, à la quête d’efficacité, au monde du chiffre (op. cit., p. 87 sq.).

[44] E. Marsan, op. cit., p. 8. L’exemple de Newton sert également l’éloge de Grozdanovitch, pour qui « la pomme de Newton est fille du temps perdu » (op. cit., p. 11).

[45] G.-H. Jossot, op. cit., p. 66.

[46] Ibid., p. 85.

[47] R. Vaneigem, op. cit., p. 14.

[48] Ibid., p. 15.

[49] C. Pansaers, op. cit., p. 62-63.

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