Qu’est-ce qu’une nation juste, une entreprise juste, un monde juste ?

mardi 8 décembre 2009, par Philippe Van Parijs

Thèmes : Justice sociale

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Référence : Ce texte est basé sur une conférence organisée par la Fédération des Alumni de l'Université catholique de Louvain à l'Aula Magna de Louvain-la-Neuve le jeudi 13 décembre 2001 à l'occasion de l'attribution à Philippe Van Parijs du Prix Francqui 2001. Des versions modifiées en ont été publiées dans Ethique et Marché (F. Mertz ed.), Paris: L'Harmattan, 2004, et dans De l'Europe-Monde à l'Europe dans le Monde (K. Pomian ed.), Bruxelles : Larcier et De Boeck, 2004. Repris avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Peut-on transposer au niveau d’une organisation, privée ou publique, les critères de justice d’une nation pour définir ce qu’est une "entreprise juste" ? Peut-on extrapoler ces critères à l’échelle planétaire pour répondre à la question de savoir ce qu’est un "monde juste" ?

"La première règle de la politique ? C’est d’être juste. La seconde ? C’est d’être juste. Et la troisième ? C’est encore d’être juste." C’est ce qu’écrivait le Marquis de Condorcet en 1777 (cité par Badinter & Badinter, 1988 : 172), soufflant doucement mais résolument sur le feu qui allait finir par emporter l’Ancien Régime. C’est aussi ce que je vous invite à supposer ici.

Nous sommes citoyens d’un Etat qui a à déterminer ses règles de fonctionnement internes. Nous sommes citoyens d’un Etat qui aspire à apporter fût-ce seulement un grain de sel dans la détermination des règles de fonctionnement de la planète. Nous sommes aussi pour la plupart - ou avons été ou serons - des travailleurs participant à l’activité d’une entreprise, et dès lors, sinon toujours associés, en tout cas intéressés à la détermination de ses règles de fonctionnement.

Je supposerai ici qu’à chacun de ces trois niveaux la question primordiale, ou en tout cas une question de première importance, est celle de savoir ce que la justice exige. Je supposerai, en d’autres termes, qu’au niveau de notre nation, la première règle est d’être juste ; qu’au niveau de notre monde, c’est d’être juste, qu’au niveau de notre entreprise, c’est encore d’être juste. Mais la justice exige-t-elle bien la même chose à chacun de ces niveaux ? Les principes qui spécifient ce que signifie être juste pour une nation, un peuple, une société, sont-ils simplement extrapolables vers le haut pour définir ce qu’est un monde, une humanité juste, extrapolables vers le bas pour définir ce qu’est une entreprise, une organisation juste ?

En abordant de front ces trois questions, je m’attaquerai à une question intellectuelle qui a de quoi intriguer : Y a-t-il des raisons de supposer qu’à ces trois niveaux d’interaction entre les hommes les principes de la justice que nous sommes amenés à adopter soient différents et, si c’est le cas, pourquoi ? Chemin faisant, cependant, je ne manquerai pas de vous livrer mes propres convictions quant à la nature de ce qui est juste à ces trois niveaux, en veillant à ne pas éluder quelques questions difficiles ni cacher quelques perplexités.

I. Qu’est-ce qu’une nation juste ?

A la question de savoir ce qu’est une nation juste, j’ai consacré un premier livre il y a dix ans - Qu’est-ce qu’une société juste ? -, qui présente un aperçu critique des principales réponses contemporaines. Et j’y ai consacré un second il y a six ans - Real Freedom for All -, qui présente et défend contre de multiples objections la réponse que j’y apporte moi-même. Je me contenterai ici d’en brosser rapidement les grandes lignes, qui serviront alors de point de référence pour le traitement des deux autres questions. Cette réponse consiste à articuler d’une manière précise quatre convictions fortes quant à ce que la justice exige entre les membres d’une même société.

Quatre convictions

En premier lieu, il importe que ce que la justice exige soit formulé d’une manière neutre, impartiale par rapport à la diversité des conceptions de la vie bonne présentes dans nos sociétés pluralistes. Pas question, par exemple, de vouloir favoriser l’existence du dévot plutôt que celle du jouisseur ou du bourreau de travail (ou l’inverse). Pas question de favoriser la formation de couples hétérosexuels plutôt qu’homosexuels (ou l’inverse). Pas question de favoriser l’assistance à un concert d’un orchestre symphonique plutôt qu’à un festival de musique techno (ou l’inverse). Cette première conviction, en d’autres termes, revient à demander de prendre pleinement acte du pluralisme de nos sociétés, au lieu de s’appuyer, comme les conceptions « prémodernes » de la justice, sur une conception préalablement précisée de ce qu’est une vie humaine réussie, que des institutions justes auraient pour fonction de promouvoir et récompenser. Le défi des théories de la justices « modernes », ou (en ce sens) libérales, est en quelque sorte de faire de l’éthique sans faire de la morale, de se prononcer sur ce que sont des institutions sociales justes sans avoir à s’avancer sur ce qui rend bonne ou mauvaise la vie d’une personne.

Ma deuxième conviction quant à ce qui constitue une conception de la justice acceptable est qu’elle doit être égalitaire au sens où elle doit exprimer une forme de solidarité matérielle entre tous les membres de la société concernée, dont les intérêts doivent être pris en compte également. Au niveau fondamental, la justice n’est donc pas une affaire de justice commutative, ou d’équité dans les échanges, les transactions, la coopération entre les membres de cette société. Ce n’est pas davantage une affaire d’optimalité collective, entendue comme la production d’effets globalement efficaces pour l’intérêt général. Ce n’est pas non plus au niveau le plus fondamental une affaire de récompense adéquate du mérite, de l’effort, de la vertu. Pour pouvoir exprimer cette solidarité matérielle, il doit s’agir d’une distribution « égalitaire » - en un sens à préciser - de quelque chose - qu’il s’agit aussi de préciser - qui décrit ou affecte le sort matériel de chacun.

Mes troisième et quatrième convictions précisent la nature de ce qu’il s’agit d’égaliser et le sens dans lequel il s’agit de l’égaliser. En troisième lieu, en effet, l’égalisation que la justice appelle ne porte pas directement sur les résultats atteints par chacun mais sur les possibilités que chacun se soit offertes. Elle ne porte pas sur le revenu, le niveau de bien-être, le prestige, la reconnaissance, l’influence, le pouvoir, mais sur les chances, les opportunités, les dotations. Elle concerne ce qui est donné à chacun, non ce qu’il en fait. Même une pleine égalisation des possibilités serait bien entendu compatible avec des inégalités majeures dans les résultats. Mais attention : le souci d’une telle égalisation n’implique pas seulement une forte présomption contre toute limitation de la mobilité géographique, contre toute forme de discrimination raciale, sexuelle, religieuse, linguistique dans l’accès à l’éducation, au logement ou à l’emploi. Elle implique aussi que l’on s’attelle à neutraliser l’impact sur les possibilités de chacun de l’origine familiale et sociale, ainsi que des talents ou des handicaps que l’on doit à ses gènes ou aux accidents de la vie.

En quatrième lieu, la répartition équitable de ces possibilités n’est pas une répartition strictement égale, ni même aussi égale que durablement possible. C’est une répartition selon un critère de maximin soutenable. Qu’est-ce que le « maximin » ? C’est la maximisation du minimum. Mais en quoi, alors, le maximin peut-il différer de l’égalité ? Imaginez que vous ayez à couper un gâteau. Même avec les instruments de mesures les plus précis, il est impossible de faire mieux, selon le critère du maximin, qu’en donnant à chacun une part égale du gâteau. Pourquoi alors insister sur la différence entre le maximin et l’égalité ? Parce que ce gâteau massif qu’est le produit national n’est pas faite une fois pour toutes. Elle est sans cesse à refaire. Et l’anticipation de la manière dont elle sera distribuée, par exemple de manière égale ou au contraire selon les contributions de chacun, a toutes chances d’affecter la taille du gâteau. A cette lumière, on peut comprendre que la justice n’exige pas l’égalisation des morceaux, si petits soient-ils ; qu’elle n’exige pas non plus - à l’autre extrême - la maximisation soutenable de la taille de l’ensemble du gâteau, si inégale qu’en soit la répartition ; qu’elle exige bien plutôt la maximisation soutenable de ce qui est donné à celui qui a le moins. Des inégalités, en d’autres mots, peuvent être justes, mais seulement à condition qu’elles contribuent à améliorer le sort des moins avantagés.

La famille libérale-égalitaire

Ces quatre convictions peuvent être respectivement interprétées comme exigeant la prise en compte, dans une conception cohérente et plausible de la justice, (1) de la neutralité, (2) de l’égalité, (3) de la responsabilité et (4) de l’efficacité. Quid de la liberté ? Est-elle une valeur distincte de la justice, potentiellement en conflit avec elle au sens où, dans certaines circonstances, plus de justice signifie moins de liberté et inversement ? Pas du tout. Dans la conception qui vient d’être esquissée, la justice n’est rien d’autre que la distribution équitable de la liberté, entendue comme la possibilité réelle - pas seulement le droit - de réaliser sa conception de la vie bonne quelle qu’elle soit - et non une conception particulière que la société estimerait supérieure aux autres.

La conjonction de ces quatre convictions se retrouve, dans des langages et avec des nuances et accents différents, dans la conception de la justice sociale d’un certain nombre de grands penseurs politiques contemporains, tels l’Américain John Rawls (1971, 2001), déjà cité, professeur émérite de Harvard et véritable père fondateur de la philosophie politique contemporaine, le Québecois G.A. Cohen (1999), père fondateur du « marxisme analytique » et titulaire de la Chaire de philosophie politique d’Oxford, ou encore l’Indien Amartya Sen (1992), prix Nobel d’économie, président de Trinity College, Cambridge. Les théories proposées, entre autres, par ces auteurs, forment ce qu’il est convenu d’appeler les conceptions libérales-égalitaires de la justice. Elles ne sont pas « libérales » au sens où elles opteraient a priori pour l’économie de marché - elles sont a priori compatibles avec le socialisme. Elles ne sont pas non plus « égalitaires » au sens où elles érigeraient en idéal l’égalité stricte des revenus, et encore moins la distribution égale du bonheur. Elles sont à la fois libérales et égalitaires au sens où elles veulent articuler tolérance et solidarité, égal respect pour les choix de vie de chacun et égale sollicitude pour ses intérêts. C’est à cette famille que se rattache sans ambiguïté la conception de la justice sociale que je défends moi-même.

par Philippe Van Parijs

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