Le fardeau de l’homme noir

Une critique de Jean-Baptiste Mathieu

Thèmes : Racisme

Date de parution : 5 mars 2016

À propos de : Ta-Nehisi Coates, Une Colère noire. Lettre à mon fils, traduit de l’anglais (États-Unis) par Thomas Chaumont, Paris, Autrement, 2016

Broché : 205 pages
Editeur : AUTREMENT (27 janvier 2016)
Collection : ESSAIS-DOCUMENT
ISBN-10 : 2746743418
ISBN-13 : 978-2746743410

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Ta-Nehisi Coates est un journaliste afro-américain, qui a grandi dans les quartiers noirs de Baltimore. Une Colère noire – en anglais Between the World and Me – est un essai autobiographique adressé à son fils Samori, par lequel Ta Nehisi-Coates lui communique ce qu’il a appris d’un sujet qui l’obsède depuis son enfance, et dont il ne peut pas ne pas être obsédé : ce que c’est qu’être noir en Amérique.

Between the World and Me, Une Colère noire : à eux deux, les titres anglais et français du livre de Ta-Nehisi Coates rendent bien compte de son propos. Pour celui qui doit subir le fait d’être noir en Amérique, cette condition limite et déforme son rapport au monde ; et c’est avec colère, mais une colère froide, dirigée contre les auteurs de cette condition, que Ta-Nehisi Coates explique celle-ci à son fils.

Peur et vulnérabilité : tels sont les affects qui définissent la condition noire selon Ta-Nehisi Coates. Être noir, c’est vivre avec la peur de la violence qui peut s’abattre à l’improviste sur soi, ou sur ses proches, à l’occasion d’un contrôle de police, ou de la rencontre d’une bande autre que la sienne dans les rues du ghetto ; c’est vivre avec la conscience permanente de sa propre vulnérabilité, et de la vulnérabilité de ceux qu’on aime. Être noir, c’est être un corps qu’en un moment d’autres peuvent abîmer, briser, anéantir. L’exposition du corps noir à la violence, sa vulnérabilité, sont des leitmotive du livre de Ta-Nehisi Coates, et de son expérience de la vie, depuis son enfance : « Être noir, dans le Baltimore de ma jeunesse, c’était comme être nu face aux éléments – face aux armes à feu, face aux coups de poing, aux couteaux, au crack, au viol et à la maladie » (p. 35). Cette violence est d’abord celle des blancs. Ta-Nehisi Coates la présente comme le moyen de leur unité – eux qui, « avant d’être blancs, […] étaient autre chose – ils étaient catholiques, corses, gallois mennonites, juifs » (p. 24) – et l’instrument de leur domination : « À l’heure actuelle, il faut bien le dire : le processus d’uniformisation de tribus disparates dans une égale blancheur, l’essor de cette croyance que l’on est blanc ne se sont pas produits simplement en allant à des dégustations de vin ou à des barbecues de quartier. Ils sont le résultat d’un pillage : celui de la vie, de la liberté, du travail et de la terre. Ce pillage se manifestait par des dos fouettés à vif, des membres enchaînés, des rebelles étranglés, des familles détruites, le viol des mères, le trafic de leurs enfants, et bien d’autres choses, toutes conçues, d’abord et avant tout, pour nous confisquer, à toi et à moi, le droit de maîtriser et de protéger notre propre corps » (Ibid.) – c’est bien évidemment de l’esclavage et de sa marque persistante qu’il est question ici. Cette violence, dans l’Amérique contemporaine, a ses administrateurs patentés : les policiers. Et la violence policière a son martyrologe, dont les noms hantent Une Colère noire  : « Je t’écris dans ta quinzième année. Je t’écris car cette année tu as vu Eric Gardner se faire étrangler et tuer pour avoir vendu des cigarettes ; car tu sais désormais que Renisha McBride a été abattue parce qu’elle avait appelé à l’aide, que John Crawford a été tué parce qu’il déambulait dans les rayons d’un grand magasin. Tu as vu des hommes en uniforme assassiner, de leur voiture, Tamir Rice, un enfant de douze ans qu’ils avaient juré par serment de protéger. Tu as vu des hommes dans ce même uniforme tabasser Marlenne Pinnock, une grand-mère, sur le bas-côté de la route. Et tu sais à présent – si jamais tu l’ignorais encore – que les services de police de ton pays ont été dotés du pouvoir de détruire ton corps » (p. 25-26). Au sein de ce martyrologe, une place toute particulière revient à l’ancien camarade de Ta-Nehisi Coates à l’université Howard, le doux et rayonnant Prince Jones, pris pour un autre homme par la police de Washington, traqué sur l’ordre de celle-ci du Maryland jusqu’en Virginie, et abattu à deux pas de chez sa fiancée par le policier qui le traquait. Dans la troisième et dernière partie d’Une Colère noire, Ta-Nehisi Coates rapporte sa rencontre avec Mabel Jones, la mère de Prince. Il apprend comment la fille de pauvres métayers de Louisiane est devenue, à force d’intelligence et de volonté, médecin radiologue ; comment elle a cherché à donner le meilleur à ses enfants, les écoles privées, « [les] vacances au ski tous les ans, [les] virées en Europe » (p. 186) – et comment elle a vu l’effort d’une vie pour se défaire de sa condition initiale réduit à néant par les balles d’un policier : « J’ai passé des années à construire ma carrière, à acquérir des biens, à assumer des responsabilités. Et un seul acte raciste. C’est tout ce qu’il faut » (Ibid.).

La violence qui guette le corps noir, on l’a déjà noté, ce n’est pas (si l’on peut dire !) que la violence policière : c’est la violence de la rue, la violence familiale également. Mais cette violence entre proches, entre noirs, n’est rien d’autre qu’un effet de la violence première dirigée contre les noirs, et de la peur qu’elle engendre. L’une est en quelque sorte comme une éducation, perverse, à l’autre. Un jour qu’il se promenait dans un parc avec ses parents, Ta-Nehisi Coates, âgé de six ans, échappa pour un moment à leur surveillance : « Quand ils ont fini par me retrouver, Papa a fait ce que n’importe quel parent que je connaissais aurait fait – il a pris sa ceinture. Je me rappelle que je le regardais avec une sorte de stupéfaction, admiratif et craintif à la fois face à la disproportion entre la punition et l’offense. Plus tard, il le dirait clairement : « Soit c’est moi qui le bats, soit ce sera la police. » » (p. 34). Quant à la peur, elle modèle profondément, durablement, la manière afro-américaine d’être au monde et de le percevoir. Le même Ta-Nehisi Coates, une trentaine d’années plus tard, lors d’un séjour à Paris, suit un ami français avec lequel il vient de passer la soirée, et qui désire « [lui] montrer l’un de ces immeubles anciens comme il y en a à tous les coins de rue de la ville » : « Et pendant tout le temps passé à le suivre, je demeurais persuadé qu’il allait bientôt nous faire bifurquer brusquement dans une ruelle où d’autres types m’attendaient pour me dépouiller de... de quoi, au juste ? […] En le regardant partir, j’ai senti que je n’avais pas profité entièrement de ce moment avec lui, et que c’était à cause de mes yeux, mes yeux nés à Baltimore, mes yeux aveuglés par la peur » (p. 166).

La peur qui gouvernait l’esprit de Ta-Nehisi Coates lors de cette soirée parisienne était celle d’un enfant du ghetto. Mais, répétons-le, Ta-Nehisi Coates refuse d’en faire porter la responsabilité aux habitants du ghetto. En sont responsables ceux qu’il appelle, indifféremment, les « blancs » ou les « Rêveurs », ceux pour qui l’Amérique est un rêve de liberté, de sécurité, et de prospérité, dont les noirs ont payé et continuent de payer le prix. C’est ici que le propos de Ta-Nehisi Coates peut devenir dérangeant, voire choquant, pour les blancs « de bonne volonté » (sans parler des autres), pour leurs alter-ego afro-américains – et, d’une manière générale, pour tous leurs alter-ego de par le monde. Mais c’est aussi ce refus de la « bonne volonté » qui fait toute la force et d’une certaine façon la grandeur d’Une Colère noire. Ta-Nehisi Coates ne veut rien concéder au discours de la « responsabilité individuelle » (p. 55), qui atténue celle des Rêveurs et alourdit le fardeau des siens : « Le but de ce langage, fait d’« intentions » et de « responsabilité individuelle, c’est la disculpation à grande échelle. On convient que des erreurs ont été commises. Que des corps ont été détruits. Que des gens ont été réduits en esclavage. Mais on pensait bien faire. On a fait au mieux. Cette expression, « bonnes intentions », c’est un badge qui permet de traverser l’histoire sans encombres, un somnifère garant du Rêve » (Ibid.). Il ne veut rien concéder non plus aux conseils de bonne conduite qu’adressent à leurs enfants les parents noirs : « Toute ma vie, j’avais entendu des gens dire à leurs filles et leurs garçons noirs d’être « deux fois meilleurs », ce qui revient à dire « accepte d’avoir deux fois moins ». Ces paroles étaient prononcées sur un ton de déférence religieuse, comme si elles recelaient quelque qualité tacite, quelque imperceptible courage, alors qu’en fait elles ne prouvaient qu’une chose : on avait un fusil pointé sur le front et une main qui nous faisait les poches » (p. 124). D’aucuns jugeront agressive, simplificatrice et « victimaire » l’attitude de Ta-Nehisi Coates – qui ne cache pas sa fascination d’étudiant pour Malcolm X, et son éloignement de l’engagement religieux d’une partie de la communauté afro-américaine. D’autres la tiendront pour digne, salutaire, et même exemplaire : quand une réalité scandaleuse dure et s’éternise, et que la perception de cette réalité semble émoussée, il est bon qu’une voix la rappelle – au risque de scandaliser.

Une critique de Jean-Baptiste Mathieu

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