Rhétorique et topique de la conspiration

mercredi 9 mars 2016, par Emmanuelle Danblon, Loïc Nicolas

Thèmes : Complot

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Article initialement publié dans Raison publique, n°16, printemps 2012.

Jusqu’ici les théories du complot ou la pensée conspirationniste n’ont guère fait l’objet d’études spécifiquement rhétoriques. C’était l’ambition de l’ouvrage que nous avons dirigé aux Éditions du CNRS en 2010, sous le titre Les rhétoriques de la conspiration [1].

Notre option était d’apporter à ce phénomène de société d’une grande actua- lité un éclairage rhétorique tel que nous le développons au sein du GRAL [2]. Nous y défendons une démarche naturaliste qui pourtant combat tout réductionnisme. Nous cherchons également à dépasser, dans nos analyses, la controverse qui fait rage dans les études rhétoriques, entre les tenants d’une vision normative de l’argumentation et les partisans d’un descriptivisme pur. En matière de rhétorique conspirationniste, cette question se révèle d’une importance toute particulière.

En effet, pour d’aucuns, il s’agirait de condamner les théories du complot comme fallacieuses ; voire d’utiliser les outils de la rhétorique pour dénoncer ces théories sur le plan politique. Pour d’autres, au contraire, il faudrait se contenter de décrire les usages, les arguments sans prendre position en tant que chercheur. Notre pari a été de dépasser cette dichotomie en nous concentrant sur une compréhension la plus fine possible des raisons rhétoriques de l’efficacité de ces « théories ».

En somme, l’efficacité a peut-être ses raisons que la validité ignore. Cette hypo- thèse nous enjoint en même temps de réviser de façon critique la notion courante de rationalité. Car la rhétorique, c’est avant tout la construction d’un ensemble de preuves discursives. C’est pourquoi, il s’agissait d’abord de se concentrer sur l’établissement et l’administration des trois preuves techniques de la rhétorique que sont l’ethos, le pathos et le logos [3], telles qu’elles apparaissent dans les théories du complot. Il s’agissait ensuite de chercher à les qualifier selon les critères d’une théorie rhétorique que nous espérons empiriquement fondée : si ces preuves ne sont pas forcément valides au regard de la norme, pourquoi et en quoi sont-elles si efficaces ?

Pour tenter de répondre à ce problème épineux, nous optons systémati- quement pour un dialogue interdisciplinaire, lequel ne saurait se passer d’une réflexion épistémologique rigoureuse. En cela, nous faisons écho à l’héritage aristotélicien dont nous nous réclamons, comme l’a fait avant nous son illustre successeur, Chaïm Perelman, dès le milieu du XXe siècle. Il s’agit donc de monter sur les épaules de ces géants de la rhétorique et de raviver l’épistémologie naturaliste d’Aristote comme son humanisme interdisciplinaire à l’ère des droits de l’homme. Telle est, en gros, notre proposition pour une théorie rhétorique réactualisée. Partant, notre ambition consiste à comprendre la rationalité des phénomènes discursifs et cognitifs tels qu’ils se manifestent dans nos institutions contemporaines. Mais, selon nous, le critère de cette rationalité ne saurait résider dans sa seule validité normative, tant s’en faut. De même, il importe de tenir compte des raisons de l’efficacité persuasive de certains usages. Ceci mérite pourtant une précision. Voir dans l’efficacité de certaines productions argumentatives un critère de leur rationalité ne signifie pas, pour autant, que n’importe quel usage fonderait n’importe quelle norme, selon une vision constructiviste de la science – que nous récusons fortement. Il reste que l’efficacité de certaines preuves nous enseigne toujours quelque chose sur la vision du monde d’une communauté argumentative. Si ces preuves ne sont pas valides selon la norme, elles ont au moins la qualité rationnelle de répondre à une vision du monde, de l’exprimer, et de susciter l’adhésion d’une partie non négligeable de la population [4]. En d’autres termes, le but de notre recherche et de nos analyses n’est pas de condamner un certain type de raisonnement au motif qu’il serait fallacieux, mais, bien au contraire, d’en expliquer l’efficacité au sein même de sa mécanique propre.

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par Emmanuelle Danblon, Loïc Nicolas

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Notes

[1] E. Danblon et L. Nicolas (éd.), Les rhétoriques de la conspiration, CNRS éditions, 2010.

[2] Voir notre site en ligne : http://gral.ulb.ac.be.

[3] On consultera tout spécialement : Aristote, Rhétorique, Livre I, 2, 1356a 1-20, ainsi que E. Danblon, La fonction persuasive. Anthropologie du discours rhétorique : origines et actualité, Armand Colin, coll. « U – Philosophie », 2005, p. 33-36.

[4] Cela aussi mérite toute notre attention de rhétoriciens. En effet, dans la vision aristotélicienne que nous partageons sur de nombreux points, l’avis du plus grand nombre présente déjà un premier niveau de rationalité. Il en est de même dans la notion d’« auditoire universel » élaboré par Chaïm Perelman et Lucie Olbrechts-Tyteca (voir notamment leur Traité de l’argumentation. La Nouvelle Rhétorique, [1958], Bruxelles, Éd. de l’Université de Bruxelles, 1988, § 7, p. 40-46). Or, ici, le paradoxe réside dans le fait que la grande efficacité persuasive des théories du complot et le fait qu’elles rencontrent massivement les intuitions de nos contemporains ne se traduit pas nécessairement dans la validité de leurs preuves. Pour le dire autrement, dans ce cas-ci, le sens commun semble avoir perdu son bon sens. C’est ce type d’observation qui nous conduira à voir dans les rhétoriques de la conspiration un véritable laboratoire pour les études rhétoriques actuelles.

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