L’effet "Fort" et les damnés du mythe du complot.

mercredi 9 mars 2016, par Gérald Bronner

Thèmes : Complot

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Article initialement publié dans Raison publique, n°16, printemps 2012.

Charles Fort était un personnage hors du commun, il est né à Albany en 1874 et mort à New York en 1932 après avoir commis quatre ouvrages parmi les livres les plus étranges qu’il se puisse trouver. Il a passé sa vie à accumuler toutes sortes de faits plus ou moins bizarres qu’il nommait le « sanatorium des coïncidences exagérées » et à défendre d’indéfendables thèses comme celle affirmant que la Terre est plate. Charles Fort n’était à coup sûr, ni fou, ni idiot, au contraire, la plupart de ses contemporains lui reconnaissaient une forme d’intelligence atypique. On peut penser qu’il inaugura un siècle, et peut-être plus, de relativisme. Ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était défendre des thèses improbables en les soutenant par un grand nombre d’arguments hétéroclites. Son but était sans doute d’affaiblir l’idée même d’argumentation et d’administration de la preuve. Sa première oeuvre publiée, la plus célèbre, est Le livre des damnés qui fit grand bruit lors de sa sortie en raison de l’incongruité des thèses défendues, et dont John T. Winterich disait qu’il s’agissait « d’un Rameau d’or pour les cinglés ». Ce qui doit retenir notre attention ici, c’est la méthode que préconisait Fort pour emporter la conviction. Il définit cette méthode de façon extrêmement métaphorique dans le préambule de son livre :

Des bataillons de maudits, menés par les données blafardes que j’aurai exhumées, se mettront en marche. Les uns livides et les autres de flamme, et quelques-uns pourris. Certains sont des cadavres, momies ou squelettes grinçants et trébuchants, animés par tous ceux qui furent damnés vivants. Des géants déambuleront dans leur sommeil, des chiffons et des théorèmes marcheront comme Euclide en côtoyant l’esprit de l’anarchie, […] l’esprit de l’ensemble sera processionnel. Le pouvoir qui a décrété de toutes ces choses qu’elles seraient damnées, c’est la Science Dogmatique. Néanmoins elles marcheront, […] le défilé aura l’impressionnante solidité des choses qui passent, et passent, et ne cessent pas de passer. [1]

En d’autres termes, le but de Fort était de constituer des « mille-feuilles » argu- mentatifs, chacun des étages qui constituait sa démonstration pouvait être très fragile, il en fait la confession dans le passage cité, mais le bâtiment était si haut, qu’il en restait une impression de vérité. Une conclusion du type : « Tout ne peut pas être faux. »

Il faut sans doute parcourir l’un des livres de Fort pour comprendre com- ment il opérationnalise son programme, mais à vrai dire, de nombreux ouvrages au vingtième siècle, et parmi lesquels certains ont rencontré un immense succès public, peuvent être qualifiés de « fortien » en ce qu’ils mobilisent des arguments puisant à l’archéologie, la physique quantique, la sociologie, l’anthropologie, l’histoire etc. La référence à ces disciplines est plus que désinvolte dans la plupart des cas, mais elle permet de constituer un argumentaire qui paraît vraisemblable au profane, impressionné par une telle culture universelle et peu compétent (et motivé) pour aller chercher, point par point, les informations techniques qui lui permettraient de révoquer l’attraction que ces croyances vont exercer sur lui. Chacun de ces arguments, pris séparément, est en réalité très faible, mais l’ensemble paraît convaincant comme tout faisceau d’indices peut l’être. Cela fait l’attractivité de ces produits « fortiens » sur le marché cognitif : il est difficile de contester terme à terme chacun de ces arguments, car ils mobilisent des compétences qu’aucun individu ne possède à lui seul. De sorte qu’il reste toujours une impression de trouble lorsque l’on est confronté, sans préparation, à ce type de croyance. Beaucoup ont le sentiment que certaines choses sont loufoques, mais à la fréquentation de ces argumentations, il reste souvent dans l’esprit de l’homme ordinaire, au moins une impression de trouble. C’est la meilleure définition de ce que l’on peut appeler un « effet Fort » et c’est sur un effet de ce genre que comp- tait explicitement Charles Fort lorsqu’il écrivit Le livre des damnés.

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par Gérald Bronner

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Notes

[1] C. Fort, Le livre des damnés, Éditions des Deux Rives, 1955, p. 23-24.

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