Le complot, moteur de l’histoire dite "secrète"

mercredi 9 mars 2016, par Olivier Dard

Thèmes : Complot

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Article initialement publié dans Raison publique, n°16, printemps 2012.

« Quiconque s’approprie la lance de Longonius et connaît ses pouvoirs, détient le destin de la terre ». De l’apôtre Thomas à Adolf Hitler, en passant notamment par Constantin le Grand, Charles Martel, et, plus récemment la dynastie des Habsbourg, la Sainte Lance du Christ serait passée de main en main au fil des siècles. Depuis 1945, les Américains sont réputés la posséder après l’avoir récupérée à Nuremberg, « pratiquement à l’heure où le Führer mourait ! »

La lecture de ces quelques lignes, tirées de la jaquette d’un ouvrage intitulé La Lance du Destin, doit conduire logiquement à rayer d’un trait ce type de propos et à s’interroger sur le profil psychologique de leur auteur [1]. À y regarder de près, il faut cependant prendre cette prose en considération. D’abord, parce qu’elle est publiée dans une maison d’édition parisienne réputée, Albin Michel. Ensuite, parce que l’ouvrage dont elle est tirée n’est nullement isolé et s’insère dans une collection, « Les chemins de l’impossible », qui fait la part belle à des volumes à prétention historique. Surtout, parce qu’Albin Michel n’est pas le seul grand éditeur français à avoir proposé de telles séries : Robert Laffont et « Les énigmes de l’univers » ou J’ai lu avec « L’aventure mystérieuse » ont pendant plusieurs décennies occupé un espace éditorial comparable. En 2011, ces collections n’existent plus même si nombre de volumes publiés dans leur cadre sont largement disponibles à l’achat ou empruntables en bibliothèque. Il faut enfin considérer que cette vogue éditoriale, datant communément du succès du Matin des magiciens de Jacques Bergier et de Louis Pauwels publié en 1960, n’a jamais disparu même si elle s’est réorientée et diversifiée autant dans ses objets que dans ses modes de diffusion puisque le support papier est aujourd’hui concurrencé par Internet.

L’objet de cette contribution sera modeste et visera davantage à poser des jalons invitant à inventorier un tel objet qu’à prétendre brosser une synthèse sur un objet trop largement délaissé par l’historiographie universitaire [2]. En l’espèce, dans le maquis de cette histoire « secrète » et « mystérieuse », nous ne retiendrons qu’une de ses clés d’entrée, majeure, celle des sociétés secrètes et du complot [3] pour montrer comment leur articulation détermine la vision de l’histoire des ouvrages considérés. Si les analyses conspirationnistes ont largement refait surface dans la foulée du 11-Septembre et si, pour reprendre le mot d’Antoine Vitkine, le complot « est devenu un créneau [4] », ces thématiques s’ancrent dans un terreau ancien et riche. De fait, si elle est ancienne, la littérature sur les sociétés secrètes et leur rôle dans l’histoire se renouvelle et s’adapte en permanence, en intégrant l’histoire contemporaine et tout particulièrement la période nazie [5]. L’hypothèse esquissée ici est qu’elle ne saurait être comprise comme une simple addition d’auteurs ou d’ouvrages isolés mais comme la résultante, non bien évidemment d’un complot, mais d’une démarche agrégative qui développe ses propres références et s’attache à proposer une historiographie parallèle à celle de l’université dont elle n’utilise qu’une petite partie des travaux. Il faut donc prendre au sérieux toute cette littérature de spécialistes autoproclamés dont la diffusion renvoie à un véritable fait social et culturel : le succès du Da Vinci Code en 2004 en est un révélateur impressionnant [6]. Cette prose traduit la permanence d’une contre-culture en marge du savoir universitaire, contre-culture qui construit sa légitimité non seulement sur le « mystérieux », l’« invisible » et le « secret » mais aussi sur la suspicion et un hyper-criticisme qui n’ont d’autres fonctions que de déconstruire des savoirs académiques au profit d’une « autre histoire ».

Deux points guideront cette étude. Il s’agira dans un premier temps de s’attacher à quelques auteurs et vecteurs de cette littérature pour souligner que le caractère fantaisiste des références ou des interprétations ne saurait masquer qu’ils sont des professionnels de la plume et de l’édition. Nous examinerons en second lieu quelques titres de ce vaste corpus pour montrer que les textes qui les composent ne peuvent être lus comme de simples contributions isolées mais se rattachent à la construction de contre-savoirs dont l’aberration scientifique ne doit dissimuler la cohérence interne.

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par Olivier Dard

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Notes

[1] T. Ravenscroft, La Lance du Destin, Albin Michel, 1973. L’éditeur présente Trevor Ravenscroft (1921-1989), l’auteur de cette « étude remarquable », comme un ancien officier des commandos britanniques et un spécialiste de l’histoire occulte des nazis.

[2] Il faut cependant citer les actes du XIe colloque international : « L’Histoire cachée entre histoire révélée et histoire critique », les 27 et 28 janvier 1994 dans le cadre de l’École pratique des Hautes études et sous la présidence d’Émile Poulat, publiés dans Politica Hermetica, 1996, n° 10. On mentionnera aussi, concernant l’archéologie, J.-L. Le Quellec, Des martiens au Sahara, Chroniques d’archéologie romantique, Actes Sud/Errance, 2009.

[3] L’historiographie a travaillé ces dernières décennies sur le thème du complot envisagé tant sous l’angle sa matérialité que de son imaginaire : R. Girardet, Mythes et mythologies politiques, Le Seuil, 1986 et F. Monier, Le complot dans la République. Stratégies du secret de Boulanger à la Cagoule, La Découverte, 1998 et F. Monier (dir), Complots et conspirations en France du XVIIIe siècle au XXe siècle, Valenciennes, Presses universitaires de Valenciennes, 2003.

[4] A. Vitkine, Les nouveaux imposteurs, Éditions de la Martinière, 2005, p. 101.

[5] C’est d’ailleurs un objet en soi ainsi que l’illustre l’ouvrage de S. François, Le nazisme revisité. L’occultisme contre l’histoire, Berg international éditeurs, 2008.

[6] D’autant que cet ouvrage recycle pour partie une littérature occultiste à tonalité conspirationniste : voir M. F. Etchegoin, F. Lenoir, Code da Vinci. L’enquête, [2004], Seuil, 2006.

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