Mémoire de la terreur, mémoire terrorisée

jeudi 31 mars 2016, par Annie Epelboin

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Article initialement publié dans Raison publique, n°16, printemps 2012.

Le rideau de fer à la fin de la guerre froide n’était pas infranchissable. Pourtant mon premier séjour en URSS, au début des années 1970, m’avait plongée dans une sorte d’effroi et j’eus l’impression, lors des voyages suivants, d’avoir à lire en passant la frontière soviétique l’inscription que Dante a placée sur la porte d’accès à l’Autre monde. Il fallait simplement en inverser le signe car l’avertissement, tout aussi menaçant, était rétroactif : « Vous qui entrez ici, perdez toute mémoire ! » Flaubert dans ses Carnets mentionne bien que « le souvenir est l’espérance renversée ». La perte de l’espérance était moins dangereuse, à mes yeux, que la ruine de la mémoire qui marquait si profondément la société soviétique. La référence au futur était omniprésente, même si l’avenir était entièrement frelaté. On vivait, dans un optimisme obligé, au nom de projections collectives fantasmatiques et de stéréotypes perçus comme rassurants ou ineptes, mais qui laissaient à chacun, dans une configuration certes limitée, la capacité de se construire une vision d’avenir.

Le passé, en revanche, très souvent évoqué, était soumis à des impératifs beaucoup plus restrictifs. Il tenait dans la vie publique une place très large, envahissante même, mais qui ne renvoyait qu’à une imagerie imposée. La mémoire individuelle ou familiale, celle du groupe spécifique, était réduite à une peau de chagrin, étrangement trouée ou même elle était occultée, au profit d’une mémoire collective surabondante, référant aux événements politiques et historiques codifiés par l’État. Il ne fallait pas questionner sur la vie d’un grand-père disparu avant guerre ou sur les raisons qui avaient fait émigrer la famille d’Ukraine en Sibérie car la réponse était éludée et l’ombre s’épaississait. La mémoire d’Octobre, en revanche, celle de la « Grande Guerre Patriotique », de la vie de Lénine comme celle des héros variés du Panthéon soviétique scandaient la vie de tous. La commémoration officielle d’événements était omniprésente. C’est cette intrusion forcenée d’une mémoire collective dans l’espace privé qu’évoque, dès 1930, la formule d’incipit très dense du récit de Platonov, Le Chantier :

Le jour du trentième anniversaire de sa vie personnelle, Votchev fut licencié de l’atelier de mécanique où il gagnait ses moyens d’existence...

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par Annie Epelboin

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