Petit pays, grand livre

Une critique de Sylvie Servoise

Date de parution : 15 octobre 2016

A propos de :
Gaël Faye, Petit pays
Paris, Grasset, août 2016, 217 pages.

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On parle beaucoup de Petit pays (Grasset, 2016) ces derniers temps : parce que c’est un premier roman en lice pour plusieurs prix littéraires ; peut-être aussi parce que son auteur, Gaël Faye, a une trajectoire biographique singulière : né en 1982 au Burundi d’un père français et d’une mère rwandaise tutsi, il quitte le pays en 1995 à la suite des massacres interethniques et s’installe en France, avant de regagner il y a peu le Rwanda ; ou encore parce que la carrière professionnelle et artistique de Gaël Faye n’est pas moins étonnante, le faisant passer du milieu de la finance londonienne à la musique (rap, hip-hop…) et à l’écriture. Mais enfin, il faut bien qu’on parle aussi de Petit Pays pour cette raison même qu’il s’agit d’un grand livre. Formule facile sans doute, mais non pas hâtive. Car c’est bien ce mot, dans sa généralité même, dans ce qu’il a de plus commun, qui vient à l’esprit lorsque l’on ferme le roman et qui se confirme à mesure que le temps passe et que le livre s’installe en vous.

De quoi s’agit-il ? Du récit, puissant et admirablement servi par une langue poétique qui sonne toujours juste, que fait Gabriel, un trentenaire qui vit en région parisienne dans une cité « dortoir et fonctionnelle », de son enfance au Burundi. Il se concentre plus exactement sur les dernières années qu’il y a passé, de la fin 1992 à son évacuation vers la France plus de deux ans plus tard, alors que le pays est à feu et à sang, déchiré par les affrontements entre Hutu et Tutsi : années cruciales, au cours desquelles le jeune garçon fait l’expérience du passage du bonheur à l’horreur, de l’insouciance à l’angoisse, la peur, la colère. Mais une des grandes forces du livre tient précisément au fait que ce passage ne s’effectue pas brutalement, ou même nettement, du jour au lendemain. C’est petit à petit, étape par étape, que Gaby, jeune métis « privilégié du centre-ville et des quartiers résidentiels », voit son monde se fissurer et l’enfance disparaître. Le bonheur, pour lui qui n’est pas immédiatement ni directement confronté à la guerre, n’est ainsi pas tant ce qui un jour s’arrête que ce qui finit, et qui, finissant, laisse encore place au doute et à l’hésitation, à l’espoir que la pente ne soit pas irréversible et que « la vie [finisse] par s’arranger ». D’où une narration à flux tendu, comme toujours projetée en avant d’elle-même, Gaby enregistrant à la fois l’effondrement de ses repères et les voies qui s’offrent à lui pour préserver ceux qui restent, ou qu’il pense pouvoir reconstruire.

Le « début de la fin du bonheur », c’est d’abord, pour Gaby âgé de dix ans, la séparation de ses parents, dont il a perçu les signes avant-coureurs et que vient précipiter une dispute extrêmement violente, qui semble préfigurer, par son caractère éruptif, les événements qui vont ensuite bouleverser le pays. Latente, l’opposition entre les êtres qui cohabitent (dans un couple, dans un pays) éclate soudain, enflant et se nourrissant de la violence qu’elle engendre elle-même. Il vaut la peine de citer ce long passage où les phrases semblent moins s’enchaîner que rebondir les unes sur les autres, empoignant le lecteur pour le placer au centre d’une chambre d’échos infernale, celle-là même où se tient Gaby :

Les sanglots avaient transformé la voix de Maman en un torrent de boue et de gravier. Une hémorragie de mots, un vrombissement d’injures emplissait la nuit. Les bruits se déplaçaient maintenant dans la parcelle. Les hurlements de Maman sous ma fenêtre, le pare-brise de la voiture qu’elle pulvérise. Puis plus rien, et la violence à nouveau qui roule, qui roule tout autour. Je regardais le va-et-vient de leurs pas dans la lumière qui filtrait sous la porte de ma chambre. Mon auriculaire agrandissait un trou dans la moustiquaire de mon lit. Les voix se mélangeaient, se distordaient dans les graves et les aigus, rebondissaient contre le carrelage, résonnaient dans le faux plafond, je ne savais plus si c’était du français ou du kirundi, des cris ou des pleurs, si c’était mes parents qui se battaient ou les chiens du quartier qui hurlaient à la mort. Je m’accrochais une dernière fois à mon bonheur mais j’avais beau le serrer pour ne pas qu’il m’échappe, il était plein de cette huile de palme qui suintait dans l’usine de Rumonge, il me glissait des mains.

En fait, ce n’est pas exactement la « dernière fois » que Gaby va s’accrocher à son bonheur. On pourrait même dire qu’il ne fait que ça, tout au long du livre (ou du moins jusque dans sa dernière partie), défendant cette parcelle de félicité qui lui reste et se réduit à peau de chagrin, au fur et à mesure que le récit avance et que l’étau se resserre, luttant contre cette violence qui l’entoure, ces histoires d’adultes qui se répètent de générations en générations : sa famille maternelle n’a-t-elle pas quitté le Rwanda pour échapper aux « tueries, massacres, guerres, pogroms, épurations, destructions, incendies, mouches tsé-tsé, pillages, apartheid, viols, meurtres, règlements de compte » et finalement trouvé au Burundi « pauvreté, exclusion, quotas, xénophobie, rejets, bouc émissaires, dépression, mal du pays, nostalgie, bref « des problèmes de réfugiés » comme il y en a tant ? Son oncle Alphonse n’a-t-il pas déjà payé de sa vie son engagement auprès du FPR (Front Patriotique Rwandais) ? Pourtant, quand il entend son arrière-grand-mère raconter l’histoire du Rwanda, pays de lait et de miel, ou encore son jeune oncle Pacifique appeler de ses vœux la création, par les armes, d’« un pays neuf et moderne pour tous », il ne se sent pas concerné : son pays à lui, c’est le Burundi et, plus encore, l’impasse près de sa maison où il passe ses journées avec sa bande de copains, les « Kinanira Boyz ».

La volonté farouche de Gaby de préserver sa part d’enfance éclate dans les très beaux passages du livre consacrés aux jeux partagés avec ses amis, du vol des mangues et leur dégustation jouissive aux plongeons dans une piscine déserte, sous des rafales de pluie : moments de bonheur brut, où « rires faciles et cœurs sucrés » s’abandonnent à la simple joie d’être là. A d’autres moments, le garçon cherche à étirer tant qu’il peut les instants de bonheur, comme lors de sa soirée d’anniversaire, qui se tient quelques jours après les élections présidentielles de 1993 et quelques mois avant que le pays ne sombre dans le chaos : « bientôt ce serait la fin de mon anniversaire, je profitai de cette minute avant la pluie, de ce moment de bonheur suspendu où la musique accouplait nos cœurs, comblait le vide entre nous, célébrait l’existence, l’instant, l’éternité de mes onze ans, ici, sous le ficus cathédrale de mon enfance […] ». Pourtant la guerre projette son ombre jusque dans l’impasse et Gaby se voit rattrapé par l’histoire : Gino, son double positif, de père belge et de mère rwandaise, qu’il envie parce qu’il « sait exactement qui il est », les jumeaux également métis ou encore Armand, le seul noir de la bande, suivent avec passion les événements, prennent parti contre les Hutu, exhortent Gaby à faire de même. A l’école, les tensions entre élèves burundais se font sentir tandis qu’à la maison, les domestiques d’ethnies différentes s’affrontent en silence, sous les yeux du père de Gaby, pour qui ne pas parler de politique reste le meilleur moyen de traverser cette période de turbulences. On voit des hommes se faire lyncher en pleine rue, les journées « villes mortes » se multiplier, le sentiment d’insécurité croître en même temps que la méfiance et la haine de l’autre. L’impasse devient un enclos, le quartier une forteresse. C’est cette montée, progressive, par touches successives, de la violence que donne à vivre le livre, en même temps que grandit chez Gaby la conscience d’être embarqué, de force, dans une histoire qui est bien la sienne, qu’il le veuille ou non : « Moi qui souhaitais rester neutre, je n’ai pas pu. J’étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais ».

Cette appartenance est vécue par l’enfant comme un joug qu’il tente de secouer de toutes ses forces, quitte à agir d’une manière qu’il regrettera ensuite, notamment à l’égard de sa mère. Celle-ci s’est en effet rendue au Rwanda, au lendemain des massacres du printemps 1994, pour tenter de sauver le reste de famille qui y vivait. Mais, dans ce « charnier à ciel ouvert », elle ne découvre que les cadavres et revient au Burundi traumatisée à jamais. « Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie », rapporte Gaby. De fait, sa mère ne sera jamais revenue de ce qu’elle a vu au Rwanda. Hantée par la mort des enfants de sa tante qu’elle aimait comme une sœur, et notamment par les taches de sang qu’elle n’a pas réussi à effacer dans la maison où elle a retrouvé les cadavres, elle vient hanter les nuits de ses propres enfants, et en particulier de la petite Ana, pour lui raconter son horrible expérience. Une Lady Macbeth innocente, mais rongée par la culpabilité d’avoir survécu et d’avoir encore ses enfants quand le reste de sa famille a péri. Gaby ne peut s’empêcher d’en vouloir à sa mère devenue méconnaissable, et de désirer qu’elle parte, « pour pouvoir continuer de rêver, d’espérer en la vie ». Égoïsme de l’enfance, comme il se le reproche lui-même – « je voulais que la vie me laisse intact alors que Maman, au péril de la sienne, était allée chercher ses proches aux portes de l’Enfer » ? Ou revendication spontanée d’un droit à l’innocence et à la protection ? La guerre, on lui en veut pour ça aussi : plonger les enfants dans des situations qu’ils ne peuvent pas résoudre par eux-mêmes et les parents dans l’impossibilité d’être parents.

« Je pensais être exilé de mon pays. En revenant sur les traces de mon passé, j’ai compris que je l’étais de mon enfance », écrit le narrateur à la fin du livre. Sans doute, la question de savoir ce qui a été perdu lorsque Gaby a quitté le Burundi n’appelle pas de réponse univoque, pas davantage celle de savoir ce qu’il va y retrouver quand il revient sur place. Mais on remarquera que loin de rabattre simplement la question de l’appartenance sur celle de l’exil en mettant en avant l’opposition entre « ici » et « là-bas », Gaël Faye interroge la complexité même de la notion d’appartenance et les résistances qu’on peut lui opposer : que signifie être d’un pays ? Hériter de son histoire, que l’on n’a pas vécue, partager ses luttes au présent, accepter cet embarquement non choisi ? Se reconnaître, charnellement, dans ses paysages, ses parfums, ses habitants, dans les souvenirs que l’on y a forgés ? En partir pour ensuite y revenir ? Au-delà de Gaby, le métis, perçu comme un petit Blanc au Burundi et, en France, « toujours sommé de montrer patte blanche en déclinant son pedigree », tous les personnages sont confrontés à ces questions, tous sont des réfugiés (ce n’est pas un hasard si le roman débute par les images, à la télévision, des migrants fuyant la guerre sur des embarcations de fortune) qui négocient un rapport difficile au pays natal et au pays d’accueil et, plus largement entre plusieurs origines : les Européens installés depuis des décennies en Afrique, comme le père de Gaby, ou Jacques, son ami, né au Zaïre, qui sont incapables d’envisager leur vie en Belgique ou en France ; la mère, qui n’aura jamais vraiment quitté le Rwanda ; Donatien, zaïrois immigré au Burundi…

Ce qui demeure finalement à la lecture de ces trajectoires éclatées, de ces déracinements forcés ou délibérés, c’est le sentiment que la seule patrie véritable, c’est précisément celle qui a abrité, dans toute sa complexité et radicalité, ce type de questionnements existentiels, essentiels, sur soi et les autres : c’est l’enfance, patrie perdue dont nous sommes tous exilés, petit pays qui demeure en chacun et qui continue, des années durant, à faire résonner des interrogations qui sont peut-être notre seul héritage.

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