Imaginer l’environnement aujourd’hui

mardi 8 novembre 2016, par Lambert Barthélémy

Thèmes : Environnement

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Dossier ayant fait l’objet d’une première parution dans Raison publique, n° 17, hiver 2012.

L’émergence d’un imaginaire environnemental dans la vie intellectuelle occidentale n’a rien d’une récente et extravagante lubie new age, ni rien, résolument rien, contrairement à ce que pensait encore il y a peu un philosophe ministériel dans un livre peu convaincant, de dérive irrationnelle, hallucinée et fascistoïde. Elle n’a même rien, pour tout dire, de spécifiquement contemporain. Son apparition remonte à la première moitié du xixe siècle, à une sorte d’été indien du romantisme : c’est en effet dans le contexte spécifique du Transcendantalisme nord-américain, chez Ralph Waldo Emerson (Nature, 1836) et Henry David Thoreau (Walden ou la vie dans les bois, 1854) en particulier, qu’apparaît la vo-onté de questionner la relation de l’homme à son environnement naturel dans la triple perspective de la reconnaissance d’une valeur intrinsèque à la nature ; d’une critique de l’anthropocentrisme natif de la tradition judéo-chrétienne ; et de la création d’une forme purement américaine de littérature, émancipée de toute influence stylistique ou thématique d’origine coloniale. En conférant une attention extrême au quotidien, au proche et à l’infime, en pensant systématiquement au moyen des catégories de la mutation, du devenir, de la non fixité des entités et en particulier du « moi », et en installant, au cœur de leur pratique littéraire, une puissante dynamique d’hybridation générique, Emerson et Thoreau entreprirent non seulement de reformuler l’idée de nature issue des romantismes européens pour la rattacher à celle d’habitation raisonnable du monde, d’infléchir, pour le dire autrement, le sentiment sublime de la nature vers la recherche d’une bonne manière d’être (d’une éthique) face à la nature, qui s’exprime à travers la notion de « terre-communauté » et dans la volonté de préservation du milieu naturel. Mais ils parvinrent en outre à constituer un socle conceptuel qui est resté relativement stable au cours du siècle et demi suivant, en dépit des nombreuses inflexions et bifurcations qu’a connues, au gré des progrès et des synthèses scientifiques, la pensée écologique.

S’il s’inscrit donc bien dans une histoire constituée des idées et des formes (que nous n’entreprendrons pas de retracer ici), s’il en module à sa manière le double projet éthique et esthétique originel, l’imaginaire environnemental qui s’est développé au cours des cinq dernières décennies – à cet égard, la parution du livre de Rachel Carson, Printemps silencieux, en 1962, a fait date –, est aussi le produit singulier des changements de paradigme qui caractérisent cette période. Ceux-ci sont dus, pour l’essentiel, aux nouvelles approches scientifiques de la nature (thermo-dynamique, géochimie, théorie des systèmes biologiques, etc.), à une impressionnante extension des échelles spatiale et temporelle, qui nous font passer du local et du décennal au planétaire et au séculaire, voire au millénaire. De fait, la situation récente est inédite à plus d’un titre. Il est tout d’abord évident que l’imagination environnementale contemporaine se déploie dans un contexte de crise écologique devenue endémique, et dont la nature même a radicalement changé : loin d’être due à une opposition entre les ordres humain et naturel, la crise résulte désormais d’une interaction inextricable du naturel et du social qui peut donner le sentiment de leur indistinction. Il faut par ailleurs compter aujourd’hui avec une visibilité accrue de ladite crise dans le débat public, ainsi qu’avec une structuration politique de l’écologie. Enfin, on ne saurait négliger la diffusion récente des problématiques environnementales dans tout l’espace culturel, et notamment leur évolution d’un statut contre-culturel vers celui de thématique mainstream – d’aucuns diraient leur récupération, leur recyclage en produits de masse à coefficient moral superficiel, au risque, par contrecoup, de leur banalisation, voire de leur neutralisation. Ces problématiques ont en effet permis une mise en question profonde des canons littéraires et artistiques occidentaux véhiculant l’idéologie moderne de la soumission de la nature ; elles ont aussi autorisé le déploiement d’approches théoriques inédites (écocritique, écoféminisme, etc.) et introduit, en philosophie et en droit, de nouvelles manières de considérer la nature (écologie européenne, éthique environnementale nord-américaine, théories de la justice environnementale). C’est plus particulièrement sur cette dimension culturelle de la question environnementale, sur les liens entre problématique environnementale et création contemporaine, plutôt que sur ses aspects scientifiques, économiques ou politiques sur lesquels se concentre habituellement l’attention du public parce qu’ils concernent d’emblée la totalité de la communauté (thématique du réchauffement, gestion des crises sanitaires, phénomènes de pollution industrielle, question du nucléaire, etc.), que le présent dossier se propose de jeter quelques coups de projecteur. Il s’agira en effet d’examiner les représentations et valeurs que véhiculent certaines productions artistiques contemporaines, afin d’en questionner la teneur, les usages et les effets. Quelles significations donner à la dynamique de recyclage si prégnante dans l’esthétique actuelle, tant au plan pratique que théorique ? Dans quelle mesure les métaphores que nous utilisons pour parler de la terre influencent-elles la façon dont nous la traitons ? Ces questions générales permettent de déployer une analyse qu’il convient aussi de spécifier en interrogeant l’éventuelle fécondité de certains genres (documentaires, récits de voyage, etc.), de certaines pratiques (installations in situ, marches, etc.) ou orientations. En est-il auxquels il conviendrait d’attribuer une forme de prééminence dans la transmission d’une approche environnementale du monde ? Quelle est, par exemple, la pertinence d’une approche gender des productions artistiques environnementales ? Cette dernière question ouvre sur une réflexion plus vaste sur les rapports qu’entretiennent, sur ce thème, l’art, l’éthique et la politique : les représentations et valeurs que mobilisent ou produisent ces œuvres contemporaines sont-elles compatibles avec un point de vue écologique ? Quelles seraient les modalités spécifiques d’un engagement écologique militant dans l’art en général ? Quels liens établir entre puissance imaginaire et transformation pratique des comportements humains à l’égard de la nature ? Quelle place pour l’utopie dans les œuvres environnementales ? Par ces questions, nous nous proposons de réinvestir sur le plan pratique le fruit d’une réflexion d’abord menée dans une perspective théorique et esthétique.

La période récente a contribué – c’est l’hypothèse générale qui sous-tend le présent dossier – à infléchir sensiblement le sens de notre relation à la nature tout en modifiant en profondeur les formes artistiques au travers desquelles cherche à s’exprimer cette relation. La nature n’est plus pour nous une pure extériorité, et les productions artistiques ont globalement remplacé les logiques mimétiques du passé par ce que j’appellerais volontiers des processus de subjectivation dynamique : elles n’envisagent plus la nature comme une essence dont il y aurait à restituer passivement les apparences, mais lui empruntent, par exemple, ses formes de temporalité ou sa puissance d’engendrement plastique et l’inscrivent dans un devenir sujet. L’imagination environnementale nous invite non seulement à réfléchir à nos pratiques environnementales et à valider un certain nombre de propositions éthiques relatives à l’habitation du monde par l’homme, de manifester par là un souci de préservation, mieux : de (re)valorisation de la nature dans un contexte culturel très largement déterminé par sa dégradation avancée et consentie, voire, selon le mot de Fredric Jameson dans son ouvrage somme, Le Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif (1992) par sa disparition « pour de bon » ; mais également de bien vouloir reconsidérer quelques-unes des conceptions que nous tenons pour acquises concernant, notamment et pêle-mêle, la nature de la représentation, celle du matériau, l’espace de production et l’espace d’exposition de l’œuvre, l’acte de réception, le personnage, ou le canon. C’est donc un double souci, éthique et esthétique, qui anime ce retour de la nature sur la scène artistique et littéraire. Retour, parce qu’elle en avait très largement disparu depuis la grande crise moderne de la mimesis. Mais retour transfiguré, puisque la nature ne nous revient pas de la même façon : là (dans la fiction littéraire) où elle était principalement cantonnée dans une fonction de décor, dans un rôle d’arrière-plan plus ou moins détaillé selon le degré de bienveillance descriptive de l’auteur, sur le fond duquel pouvait se déployer une narrativité toute puissante, elle se fait soudain elle-même personnage, concurrence avec vigueur l’activisme humain, organise largement le développement de la fiction, en devient le sujet dynamique  ; là (dans les arts plastiques) où elle était presque exclusivement traitée de façon plane (tableau), elle est désormais enjeu de sculpture, selon les modalités du monumental ou de l’éphémère, et de pratiques combinatoires de nature évolutive (installations, environnements, etc.) ; là (au cinéma), elle n’est plus exclusivement traitée comme paysage, comme un cadre pour le récit, mais elle fait l’objet d’une attention soutenue et d’un traitement anti-métaphysique privilégiant la matérialité élémentaire ; là enfin (en musique) où elle n’avait aucun droit de cité, elle jouit désormais, grâce à John Cage notamment, d’une vraie légitimité, laquelle ne s’appuie pas sur une compétence imitative (à la manière de la sixième symphonie, dite « pastorale », de Beethoven, par exemple), mais vaut de façon pleine et inconditionnée [1].

Voilà sommairement dessinée la ligne d’horizon de ce dossier qui s’organise selon trois axes. Un premier ensemble de contributions s’intéresse aux dynamiques à l’œuvre dans le champ littéraire. L’article de Stéphanie Posthumus propose, en une forme d’ouverture paradoxale, de réfléchir sur le mode d’approche européen, français singulièrement, et non anglo-américain, plus immédiatement attendu, des questions environnementales. Loin de leur supposée indifférence aux enjeux environnementaux, la littérature et la réflexion théorique françaises s’avèrent en effet riches, au moins depuis la poétique élémentaire de Bachelard, d’un souci poétique du paysage et d’un effort de spéculation sur l’espace qui proposent des approches tout à fait fécondes, susceptibles même de renouveler le discours environnemental en général. C’est ensuite à une évocation philosophique du roman de Mary Shelley Le Dernier homme (The Last Man, 1823) que nous convie Hicham-Stéphane Afeissa dans un texte qui articule une discussion du concept si déterminant de « valeur intrinsèque » et l’analyse d’une configuration fictionnelle de la catastrophe, et propose, in fine, de réfléchir sur les liens entre imaginaire de l’apocalypse et éthique environnementale. Quant à Laurence Pagacz, elle nous entraîne dans l’étude comparative de deux récits mettant en scène des apocalypses écologiques spectaculaires, Ravage de René Barjavel (1943) et La Légende des soleils (1993) de l’auteur et activiste mexicain Homero Aridjis. Prolongeant les réflexions sur la compétence narrative engagées à des degrés divers par les trois premières contributions, Denis Mellier, Nathalie Dufayet et Estèle Bayon s’interrogent sur les rapports entre cinéma contemporain et environnement. Leurs études abordent trois domaines cinématographiques distincts, le néo-western, l’animation, le cinéma d’auteur indépendant, et attestent indirectement de la véritable diffusion de l’enjeu environnemental dans les pratiques filmiques postmodernes. Denis Mellier questionne les évolutions récentes de la relation esthétique entre espace américain et homme du western, quand Nathalie Dufayet conduit une étude du long-métrage d’animation de Isao Takahata, Pompoko (1994), où se mêlent légendes ancestrales et écocide moderne, univers du mythe et celui de l’histoire. Elle montre comment ce dessin animé nostalgique imagine une forme de résistance mytho-poétique aux ravages concrets de l’environnement, et comment ce pouvoir, celui-là même de l’animation, peut devenir une arme efficace de contestation politique. Estèle Bayon, enfin, s’efforce de définir, à partir de l’exemple singulier de Bruno Dumont, mais en esquissant aussi tout un portrait de famille (on voit émerger les noms de Lisandro Alonso, de Naomi Kawase, de Béla Tarr, d’Andreï Tarkovski ou d’Abbas Kiarostami) ce qu’elle appelle un « cinéma de l’humilité », un cinéma anti-métaphysique, atten-tif aux matières et aux textures du monde, qui renouvelle sensiblement notre façon de regarder la nature. De ce point de vue, le « cinéma de l’humilité » retrouve l’une des préoccupations essentielles de l’art environnemental qu’exprime clairement ce propos d’Andy Goldsworthy : « je suis toujours décidé à révéler la richesse cachée d’endroits apparemment très humbles ».Enchaînant sur cette idée de redynamisation de la vision et de « révélation » immanente propre à l’œuvre environnementale, sur sa capacité à faire voir et à intensifier la perception, le troisième et dernier ensemble de textes explore les domaines des arts plastiques et de la danse. Choisissant d’évoquer les écrits de danseurs, et ceux de la chorégraphe Simone Forti en particulier, Julie Perrin éclaire les rapports qu’entretient ce type de textes avec une expérience du dehors et dégage quelques-unes des fonctions que leur rédaction peut remplir dans l’invention du mouvement chorégraphique : car il s’agit toujours, pour un danseur, non de représenter la nature sur scène, mais d’inventer du mouvement à partir de l’observation de celui de la nature. Les contributions d’Aurélie Michel et Thierry Mandoul abordent pour leur part les articulations entre architecture et environnement dans une perspective à la fois historique et prospective. Alors qu’Aurélie Michel travaille sur la réintroduction récente de la nature dans l’espace urbain, non en tant qu’ornement, mais comme élément architectural à part entière, Thierry Mandoul adopte une perspective histo-rique large pour évoquer les problématiques climatiques et les façons que les archi-tectes ont eu de composer, pragmatiquement ou utopiquement, avec les éléments. Cette rétrospective débouche sur une réflexion portant sur les rapports entre forme et climat, et sur ce que les développements technologiques les plus récents ouvrent comme perspectives futures aux architectes. Les contributions de Raphaël Larrère, Gilles Clément et Bernard Guelton nous conduisent, pour finir, vers des questionnements de nature plastique. Raphaël Larrère nous offre une synthèse efficace de l’aventure artistique que fut, et qu’est encore, avec sans doute d’autres enjeux, le land art, alors que Gilles Clément s’interroge sur le « code hodologique » et les rapports entre une réalité et sa désignation signalétique et que Bernard Guelton évoque trois figures contemporaines des rapports entre œuvre d’art, nature et réseau : la régulation (robotique), l’accident et la survivance (botanique) et nous amène à réfléchir à ce que serait une forme ultime du paysage contemporain, largement élaborée par les technologies électroniques.

SOMMAIRE DU DOSSIER

- « Penser l’imagination environnementale française sous le signe de la différence », par Stéphanie Posthumus

- « Imaginaire du dernier homme et éthique environnementale », par Hicham-Stéphane Afeissa

- « Apocalypse écologique dans le roman du XXe siècle : Ravage de Barjavel et La leyenda de los soles de Aridjis », par Laurence Pagacz

- « À l’ouest du nouveau ? Imaginaire environnemental et néo-western », par Denis Mellier

- « Pompoko, une allégorie politique. Mythe local et urgence mondiale », par Nathalie Dufayet

- « Le cinéma de l’humilité : un imaginaire environnemental cinématographique », par Estelle Bayon

- « Une lecture kinésique du paysage dans les écrits de la chorégraphe Simone Forti », par Julie Perrin

- « La ville-paysage du XXIe siècle : une symbiose de l’architecture et de la nature », par Aurélie Michel

- « Le Land Art : une esthétique de la nature », par Raphaël Larrère

- « Nature à lire », par Gilles Clément

- « "La régulation, l’accident, la survivance". Trois figures de l’œuvre contemporaine en rapport avec la nature au bord des réseaux », par Bernard Guelton

par Lambert Barthélémy

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Pour citer cet article :

Notes

[1] On pourra lire sur ce point le merveilleux petit texte de Cage intitulé La Flore de l’amateur de musique (dans silence, Denoël [éd. or. 1961], 2004 [1970])  : « je propose qu’on détermine les sons qui encouragent la crois-sance de chaque espèce de champignons… »

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