Pragmatisme et post-vérité : une reductio ad trumpum...

mercredi 30 novembre 2016, par Patrick Savidan

Thèmes : démocratie

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« Plus que jamais, face au triomphe de la foutaise et du cynisme, affirmons les droits de la vérité, de la correspondance des paroles aux faits et aux vertus de la preuve » écrivait récemment le philosophe Pascal Engel en réaction à l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis [1]. Jusque-là et à ce niveau d’extrême généralité, on peut assurément le suivre. Cela devient plus difficile en revanche lorsqu’il écrit ensuite que Trump, que l’on pensait seul visé, est un politique de la "post-vérité" [2] et qu’il serait à ce titre – sur un plan technique – un « pragmatiste ». Non pas au sens où Trump aurait lu des auteurs pragmatistes – tels que Peirce, James ou Dewey – et fait sienne leur philosophie, mais au sens où son dédain pour la vérité exprimerait la signification politique du pragmatisme.

Ce courant philosophique, qu’il est si difficile d’unifier en raison de la diversité des projets qui l’animent, trouverait là sa définition tout terrain : Ce serait une « peste intellectuelle » dont il ne faudrait pas s’étonner qu’elle débouche sur une « peste politique », Trump. On voit assez bien comment nous pourrions, de là, en venir à la conclusion que, pour se débarrasser de Trump (du trumpisme ?), il faudrait d’abord en finir avec le pragmatisme.

Pascal Engel propose ainsi une sorte de reductio ad trumpum, dont le pragmatisme serait la première victime, en attendant que succombent à leur tour d’autres approches critiques (« révisionnistes ») du réalisme, celles-ci relevant toutes, peu ou prou, d’un culte post-moderne de la post-vérité. Cette reductio ad trumpum a suscité de vives réactions. Il s’est agi de dénoncer ce qui est apparu comme un amalgame injustifié – ce qui, à soi seul, suffirait à établir que la proximité avec le pragmatisme ne saurait signifier un quelconque congé donné à la notion de vérité [3]. Et pour cause…

La quête post-factuelle des certitudes

Prenons un pragmatiste tel que Dewey par exemple. Il n’a eu de cesse dénoncer les séductions faciles que peut exercer sur les individus le sentiment de certitude [4]. Sa leçon est claire, à défaut d’être simple à entendre, et aisée à mettre en œuvre : la certitude n’est pas à concevoir comme l’horizon de la pensée ; elle est sa croix, son fardeau, le risque qu’il lui faut éviter, la tentation dont il lui faut se méfier.

Ce que Dewey réprouve dans la certitude, ce n’est pas tant le confort ou la consolation qu’elle apporte, mais le terme qu’elle voudrait pouvoir mettre au jeu des idées, la léthargie intellectuelle à laquelle elle incite. Dans l’expérience de la certitude, la pensée croit atteindre un point de butée, alors que cette dernière, partout où elle subsiste, ne devrait jamais être que le point à partir duquel l’intelligence doit s’armer, rassembler ses forces, demeurer à l’affût des troubles qui ne manquent pas de surgir. La pensée ne saurait être étrangère au monde. Or, dans un monde d’expérience tout entier contingent, comment pourrait-elle donc être certaine ? Bref, la certitude est un repos que l’intelligence ne doit jamais connaître. Ne nous y trompons pas cependant : cette critique de la certitude ne sonne pas le glas de la vérité ; elle nous en rappelle l’exigence.

Avec Hegel et contre lui également, Dewey entend penser par-delà le dualisme – pas question pour lui d’opposer le monde et la pensée, la pratique et la théorie, l’expérience et la raison ou l’intelligence – mais il se refuse à cette forme de facilité qui consiste d’abord à vouloir penser le monde à partir de la raison pour pouvoir ensuite retrouver en celui-ci ce qu’elle aura été en mesure d’y projeter. Cela reviendrait pour lui à inventer un arrière-monde. S’il faut en finir avec le dualisme, c’est donc en pensant la pensée telle qu’elle est, soit comme une pratique inhérente à un monde qui n’est jamais que contingent, qui se donne comme ambition d’affronter l’incertitude sans jamais sombrer dans un scepticisme incapacitant. Dewey remet ainsi la pensée à sa place, celle d’une pratique tournée vers la résolution de problèmes concrets.

Il ne s’agit donc pas de négliger ni d’entamer le prestige de la pensée et de la vérité. L’empirisme expérimental de Dewey informe un sens de l’enquête qui met l’intelligence humaine au service de la vie et rend possible la compréhension de l’éthique, en tant que pratique, comme une des modalités de l’enquête qu’à un niveau très général nous pourrions caractériser en indiquant qu’elle est, d’une part, ancrée dans une ferme distinction entre ce qui est satisfaisant et ce qui ne procure que des satisfactions et qu’elle est, d’autre part, tendue vers l’exigence progressiste, mélioriste, d’une réforme politique et sociale continue [5].

De là procèdent la dénonciation implacable du dualisme, la déconstruction de la théorie dite « traditionnelle », le rejet de la sacralisation de la conception contemplative de la vérité, dominée par la figure du « spectateur », et la dénonciation systématique du mépris pour la pratique, l’insistance sur le rôle de l’enquête, la description des processus de la connaissance adossée à une recherche d’adaptation plus adéquate à l’environnement, et surtout l’identification d’une méthode expérimentale qui puisse valoir pour les jugements de fait tout autant que dans le domaine des valeurs. Cette démarche s’inscrit dans une réflexion plus générale d’ordre anthropologique, évolutionniste, repérant vigoureusement les tentations dogmatiques de l’être humain, la propension de celui-ci à se ruer sur les premières certitudes susceptibles de l’apaiser face aux périls, réels ou imaginés, qui le guettent, ainsi que les injustices politiques attachées à un partage du savoir qui se veut aussi partage du sensible [6].

Dewey, "démocrate émérite"

Cela n’a pas grand sens de vouloir faire voter les morts, mais comment imaginer que Dewey, celui que Robert Westbrook appelait « The Democrat Emeritus [7] », puisse avoir fait le lit d’un Trump ? Toute sa vie, pour quasiment toutes les dimensions de la vie humaine, il s’est appliqué à montrer les avantages éthiques, politiques et sociaux, que les êtres humains peuvent escompter d’une pratique de l’enquête, qui permette l’accès aux choses telles qu’elles sont dans l’expérience qu’ils en font. Si sa philosophie est porteuse d’une conception radicale de la démocratie, c’est précisément parce qu’elle préconise de toujours repartir des problèmes réels (et non fantasmés) et, pour ce faire, de commencer par reconnaître la centralité, dans les processus de mobilisation publique et d’enquête, de celles et ceux qui les éprouvent et les connaissent ; qui n’ont besoin de personne pour savoir que la pauvreté, la précarité, la domination, le sexisme, le racisme, l’arbitraire, les fins de mois impossibles, n’ont rien de "post-factuel".

Penser pour imprimer à la vie, individuelle et collective, une direction souhaitable n’est certainement pas une tâche vaine. Si la vie est bien d’abord et avant tout l’expérience d’une vie, on peut alors y voir une pratique que l’humain, par son intelligence, va pouvoir s’appliquer à orienter. Dans la perspective de Dewey, rien ne saurait être plus politique que cela. Ce qu’il dénonce, c’est bien la posture élitiste de ceux qui ne placent la pensée sur les cimes les plus hautes que pour être assurés de ne pas y rencontrer la plèbe. La figure du spectateur qui domine la théorie de la connaissance, sa geste contemplative, sont les corollaires, pour ne pas dire les ressorts premiers, d’un désir de domination exercé contre ceux que l’on exclut du champ du savoir et de la pensée. Ils constituent un argument spécieux en faveur d’une forme de confiscation, de disqualification du savoir véritable et de l’intelligence inhérents à la pratique.

La leçon de la pratique que le pragmatisme de Dewey nous offre est donc bien, en même temps, intensément politique. Il s’agit de s’apercevoir tout d’abord que « les personnes qui, en raison de leurs positions, ont le loisir de s’adonner à un travail de théorisation et d’abstraction et qui y prennent plaisir - un plaisir des plus agréables pour ceux qui y sont enclins – sont largement responsables de la diffusion d’idéaux et de buts coupés des conditions qui se présentent pourtant comme les moyens de leur actualisation ». Comprendre cela, c’est se mettre alors en capacité de voir venir de loin ceux qui « viennent ensuite », ces « autres individus » qui, « occupant quant à eux des positions sociales de pouvoir et d’autorité, […] se targuent d’être, au sein de l’Église et de l’État, les porteurs et les protecteurs de ces fins idéales. Ceux-là usent du prestige et de l’autorité que leur confère le titre de défenseurs des fins les plus hautes, pour en parer des actions engagées au service des fins matérielles les plus étriquées et les plus prosaïques [8]. » Renverser cet engagement en faveur d’une hiérarchie des savoirs qui se veut aussi hiérarchie des hommes, c’est se donner également les moyens de bouleverser « cette organisation économique et légale de la société qui a pour effet de donner à quelques-uns un monopole sur la con-naissance qui règle l’activité, monopole qu’ils mettent au service d’intérêts privés et de classe, au lieu d’en faire usage dans une perspective générale et partagée [9]. » Et Dewey de préciser sur ce point : « A son niveau pratique et social, le problème se rapporte à la réalisation d’une plus équitable répartition des éléments de compréhension et de connaissance ayant trait au travail fait, aux activités entreprises » ; par-là, se profilent ainsi la possibilité et l’espoir d’une « participation mieux partagée et plus libre à la jouissance de leurs bienfaits [10]. » On comprend ainsi que Dewey ait su, par la radicalité et la fécondité de sa redescription des relations de la connaissance et de l’action, ouvrir sur la possibilité d’une épistémologie de l’émancipation et reconduire ainsi la démocratie à ses puissances d’invention. En ce sens, il n’est pas la source du problème Trump, mais un élément à envisager pour le résoudre.

La pertinence contemporaine du pragmatisme comme philosophie politique et sociale sera en fait d’autant mieux perçue que l’on admettra ceci : le problème véritable n’est pas que Trump se tienne dans la post-vérité ; le problème avec Trump, ce sont les certitudes de fond qu’il assène sans relâche et voudrait partager : que l’autre est, par définition, une menace ou un parasite, un profiteur qu’il faut expulser ; la femme, un être subalterne dont on peut disposer ; et Poutine, évidemment, un bien grand démocrate. Pour battre en brèche ces certitudes, il faut commencer par ne pas se tromper de problème. Et, pour cela déjà, ne pas négliger le pragmatisme et la lumière qu’il peut contribuer à faire sur la crise actuelle de nos institutions et des processus de légitimation.

par Patrick Savidan

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Pascal Engel, « Trump ne demande pas qu’on croie ce qu’il dit, mais qu’on croie en lui », Le Monde, 17 novembre 2016.

[2] Ralph Keyes, The Post-Truth Era : Dishonesty and Deception in Contemporary Life, New York, St. Martin’s, 2004

[3] Sandra Laugier, « Trump abaisse le débat jusqu’en France », Libération, 25 novembre 2016, p. 25 ; Daniel Céfaï & Roberto Frega, « « Les philosophes pragmatistes ne sont ni des adeptes de Trump ni de la post-vérité », Le Monde, 29 novembre 2016.

[4] John Dewey, La Quête de certitude (1929), trad. fr. P. Savidan, Paris, Gallimard, 2014.

[5] James Bohman, « Ethics as moral inquiry : Dewey and the moral psychology of social reform » in Molly Cochran, op. cit., p. 187-210. Voir également Robert Westbrook, John Dewey and American Democracy, Ithaca, Cornell University Press, 1991. Sur l’idée deweyenne de « démocratie créatrice », voir Hans Joas, Die Kreativität des Handelns (1992), trad. fr. par Pierre Rusch, La Créativité de l’agir, Paris, Cerf, 2008 (1999), chap. IV.

[6] A partir d’un autre horizon, mais avec des vues qu’il est, nous semble-t-il, fécond d’envisager ici, Jacques Rancière thématise cette notion de partage du sensible dans Aux bords du politique (Paris, La Fabrique, 1998), que l’on pourra lire dans le prolongement de La Nuit des prolétaires. Archives du rêve ouvrier (Paris, Fayard, 1981).

[7] Robert B. Westbrook, John Dewey and American Democracy, op. cit., titre de la quatrième et dernière partie de l’ouvrage.

[8] Citations tirées de La Quête de certitude, chapitre X.

[9] La Quête de certitude, chapitre IV.

[10] La Quête de certitude, chapitre IV.

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