Humeurs révolutionnaires, ou le "14 juillet" d’Eric Vuillard

Une critique de Caroline Julliot

Date de parution : 18 décembre 2016

A propos de :
Eric Vuillard, Quatorze Juillet, Arles, Actes Sud, 2016.
10,0 x 19,0 / 208 pages
ISBN 978-2-330-06651-2
Prix indicatif : 19, 00€

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Comme il l’explique dans un entretien accordé aux Lettres Françaises, l’objet auquel Eric Vuillard a choisi de s’attaquer est à la fois historique et littéraire :

Raconter le 14 Juillet 1789, c’est fusionner une histoire collective avec les formes que la littérature nous a laissées. (...) Balzac, Zola ou Aragon (...) ont fait pénétrer le plus grand nombre dans le roman. Le 14 juillet est le jour où ce grand nombre est entré dans l’histoire.

Et, justement, tout son projet d’écriture est de ne pas en faire un objet, « quelques lignes dans un registre, quelque chose qu’on voulait classer, pour en finir » (p. 189) ; mais, au contraire, un « feu » (p. 65) prêt à se rallumer.

Entérinant l’hypothèse, formulée par Jacques Rancière à propos de Flaubert, d’une affinité profonde entre démocratie et roman réaliste, Eric Vuillard se propose donc, en mettant en récit ce moment historique où est née notre modernité politique, de remonter à la source du genre romanesque, confondue avec l’avènement de la révolution française. Pour donner à voir ce peuple, avant qu’il s’incarne dans des figures emblématiques, comme celle de Jean Valjean ou de Julien Sorel (p. 78), l’auteur choisit, au gré du souffle des événements de cette journée, dans lequel il embarque son lecteur, et qui culmine avec la prise de la Bastille, de multiplier les portraits – qui apparaissent comme autant d’embryons de romans possibles, destinées personnelles qu’il exhume de l’oubli.

Ainsi, c’est d’abord contre la grande Histoire politique, celle des maîtres, que se situe le point de vue de l’auteur. En cela, le récit d’Eric Vuillard se place dans la continuité de l’historiographie romantique – et dans l’ambition, à la Michelet, de ressusciter « l’impossible parole » (Barthes) de ceux à qui elle a été confisquée. « L’Histoire a de ces inconnus terribles », disait Victor Hugo dans Quatrevingt-Treize ; ce sont eux, les obscurs, les sans-grades, que l’auteur va faire émerger, sans céder à la facilité narrative de l’âge d’or du roman – qui consiste à se concentrer sur un seul protagoniste. Ce parti-pris d’écriture, courageux car il va à l’encontre des habitudes du lecteur en rendant quasiment impossible tout le processus d’identification habituel, compte, à la manière de Proust, sur la magie évocatrice du nom. Toutes ces identités, que Vuillard fait défiler trop vite pour qu’on s’y attache, doivent fonctionner pour le lecteur comme des tremplins à la rêverie – et lui permettre d’imaginer l’ensemble de ces vies inconnues, que le récit ne peut que caresser au passage. Mais, là où l’imaginaire de Proust errait autour des noms de la vieille noblesse, celui du lecteur est invité à se bercer de la poéticité des patronymes du petit peuple. Ce « bottin de la Bastille » crée, ainsi, une nouvelle geste épique, une nouvelle mythologie, « mieux que la liste des Dieux dans Hésiode » (p. 87), où chacun peut, théoriquement, devenir un héros, touchant de banalité – qui n’est jamais assez héroïsé pour faire oublier les autres.

En voulant mettre en lumière les oubliés de ce peuple qui fait irruption dans l’Histoire, Eric Vuillard s’inscrit dans une tendance perceptible également dans l’historiographie contemporaine – celle de chercher, dans les vies anonymes, la vérité du passé. Et, de fait, il rencontre les limites auxquelles s’était heurté, notamment, Alain Corbin lorsque, partant sur les traces d’un inconnu, Louis-François Pinagot, il n’avait pu réunir que des traces de son existence – qui, finalement, ne disaient pas grand-chose de ce que cet homme avait pu être. Eric Vuillard n’a pas le temps de raconter la « fable amère » (p. 65) de tous ces misérables qu’il nous fait croiser ; mais il ne veut pas se contenter d’une écriture historienne, qui enregistre, à la manière des registres d’état civil, ces vies anonymes – et qui, à l’instar de ce clerc dont il fait le portrait, s’empare de la vie en la couchant par écrit, la dissèque et la tue (p. 189).

Et, en effet, il est plus facile à un écrivain qu’à un historien de rendre vivante une époque lointaine : l’écriture vient combler les trous des archives. On peut imaginer des scènes frappantes (telle celle de l’enfant mourant), des pensées, et rendre à l’histoire ses couleurs, ses odeurs. Aller au-delà du signe, de ces noms sans relief et sans vie, pour tenter de renouer avec la matérialité du passé, voilà l’un des objectifs du récit de Vuillard. Dans Quatorze Juillet, les grands discours sont bannis ; même la phrase célèbre de Mirabeau, « terminant par ‘‘la force des baïonnettes’’ » est citée de façon tronquée (p. 43). C’est l’hommage paradoxal d’un ancien cancre à tous ces orateurs bègues qui, à l’image de Camille Desmoulins, ont osé, ce jour-là, prendre la parole (p. 46). La revanche des humiliés et des laissés pour compte – de l’histoire comme de l’institution scolaire. Quatorze Juillet se méfie du lyrisme, de l’emphase et de la rhétorique, arme des puissants de ce monde. Plutôt que parler, on sue, on picole, on pisse, on pleure. C’est dans ce défilé des humeurs corporelles que l’humanité se révèle, et non plus dans les grandes déclarations. La vérité est celle du corps, de ceux qui triment et à qui on n’a pas appris à parler : elle « pue » (p. 175). Démystifier la grande geste révolutionnaire pour la rendre proche et empêcher qu’elle demeure l’apanage des bourgeois lettrés, sans pour autant lui ôter son mystère poétique – équilibre délicat, qu’il n’est pas toujours évident de tenir, et où le sublime réside dans un « coup de pied au cul », et non dans le « catéchisme révolutionnaire » (p. 156).

On pourrait néanmoins se demander si l’auteur tend à proposer véritablement un dépassement du lyrisme, une nouvelle écriture, ou s’il n’en déplace pas plutôt les cadres et le vocabulaire vers le domaine du prosaïque – non pas, à l’instar des romantiques, pour « romantiser » (Novalis) le réel dans son ensemble, mais, au contraire, pour propulser le trivial au sommet de la geste héroïque, dans une sorte de mystique de l’action – qui constituerait le lyrisme le plus adapté à nos sociétés post-modernes, marquées par la fin des grandes idéologies.

Dans ce texte, ce sont des hommes, qui transpirent et qui se saoulent, des femmes et des enfants, et non des idées, une « lumière dans les esprits » (Michelet), qui ont pris la Bastille – contrairement à ce que nous disait l’histoire romantique. En effet, Vuillard, malgré toute l’admiration qu’il porte à Michelet, ne veut pas faire du Michelet. Ce peuple, il ne veut pas en parler au singulier, comme une abstraction. Il veut qu’on le voie, qu’on l’entende, qu’on le sente, dans sa diversité bariolée et exotique. Comme il le rappelle, il y avait des mulâtres et des colons dans les rangs révolutionnaires. Tous ne plaçaient pas dans leurs actions les mêmes espoirs. Mais tous voulaient que le monde change. La narration va si vite à embrasser toute cette variété de destins et de points de vue qu’elle ne peut donner l’occasion au lecteur de saisir ces différents enjeux – certainement pour que le lecteur puisse mieux projeter les siens propres sur le récit.

Cette histoire que Vuillard s’efforce de nous rendre proche est, en effet, un exemplum à l’usage du présent – comme elle l’était déjà pour Michelet, mais dans un autre contexte, et avec une autre visée politique. Le Quatorze Juillet décrit par Vuilllard n’est pas une « révolution bourgeoise », comme la tradition marxiste a décrit 1789 : elle est le cri balbutiant mais puissant d’un peuple de « chômeurs » (p. 12), et non d’idéalistes. En cela, la cohérence du projet d’écriture pourrait frustrer le lecteur : la horde de prolétaires en colère que nous dépeint Eric Vuillard ressemble, finalement, à n’importe quelle horde de prolétaires en colère, quelle que soit son époque. Il peut ainsi, paradoxalement, ressortir de la lecture une incompréhension semblable à celle que l’auteur décrit chez les ennemis de la révolution – et il n’est pas sûr que la poésie délicieusement désuète, fleurant bon l’Ancien Régime, des noms et des métiers qui défilent, suffise à combler le flou des motivations qui ont animé ceux qui ont marché, ce 14 Juillet 1789, pour détruire la Bastille. La « couleur temporelle », comme les romantiques parlaient de « couleur locale », est incontestablement présente ; elle rehausse une aspiration vitale, viscérale, au renouveau et à une autre société, mais sans nous préciser véritablement en quoi elle consiste. Tous ces anonymes ne le savaient peut-être pas eux-mêmes. Eric Vuillard célèbre et suit pas à pas leur élan – dans tout ce qu’il peut avoir de spontané et d’irréfléchi.

De fait, dans ce récit, les notables qu’héroïsait Michelet et qui prennent la parole au nom du peuple, pour donner sens à l’événement, ne le comprennent pas plus que les réactionnaires qui ordonnent qu’on lui tire dessus. Les ennemis du peuple sont clairement désignés par l’incipit du récit : en choisissant de placer en tête de son livre le sac de la folie Titon, demeure d’un riche négociant dépeint comme l’archétype du patron voyou, emblème du « règne bourgeois » (p. 2) qui triomphera au XIXe siècle saccagé par les ouvriers en colère, l’auteur déplace le sens de l’histoire de la question des droits politiques à celle, plus concret, de la revendication sociale. Les ennemis du peuple qu’il vise sont toujours là : ce sont moins les aristocrates ou les monarchistes que les « riches » - et, en particulier, les spéculateurs – vivant déconnectés du reste du monde, qui se moquent de la misère qu’ils provoquent. Et ne plus compter sur ceux qui prétendent nous représenter, ces « hommes du monde » bien introduits, bien vêtus, qui parlent bien, et, de temps à autre, « tout foutre par-dessus bord » (p. 200), pour se libérer des exploiteurs, est encore possible aujourd’hui, nous souffle Eric Vuillard. Faute d’avoir trouvé « la Pierre de Rosette (...) qui permet d’être partout chez soi dans le temps » (p. 65), Quatorze Juillet aura, ainsi, au moins, éclairé le passé des indignations du présent.

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