Sylvain Prudhomme : "La littérature est là pour rouvrir les fenêtres", entretien avec Clélie Millner

vendredi 3 février 2017, par Clélie Millner

Version imprimable fontsizeup fontsizedown

Sylvain Prudhomme, né en 1979, a grandi entre la France et divers pays africains et n’a jamais cessé ces allers retours, pour diriger l’alliance franco-sénégalaise de Ziguinchor, au Sénégal pendant deux ans notamment ou pour réaliser des reportages. Collaborateur de la revue Geste et du journal Le Tigre, il a publié six romans à ce jour dont l’avant-dernier, Les Grands a reçu de nombreuses distinctions dont celle de la « révélation française 2014 » du magazine Lire et le prix de la Porte Dorée.
Comme Tanganyika Project qui traversait la région des grands lacs ou Là, avait dit Bahi (prix Louis Guilloux 2010) où le personnage sillonne l’Algérie, l’action des Grands (réédité aujourd’hui dans la collection Folio) se déroule en Afrique, cette fois-ci en Guinée Bissao. Couto, le guitariste imaginaire du groupe Super Mama Djombo – qui lui existe bel et bien – apprend la mort de la chanteuse Dulce, qui fut son grand amour. S’en suit le récit d’une journée de deuil et d’exaltation, entre souvenirs, préparation d’un concert improvisé en hommage à la muse du groupe, et grondements d’un soulèvement politique.
Légende, publié en septembre aux éditions Gallimard dans la collection de L’Arbalète, nous ramène en France, dans un Sud-Est éloigné des paillettes de la Côte d’Azur. Deux amis, Matt et Nel, l’un directeur d’une entreprise de toilettes sèches et documentariste, l’autre photographe des grands espaces de la Crau, se penchent sur l’histoire des deux cousins de Nel, Fabien et Christian, qui dans les années 1980 ont contribué à l’ambiance et à la réputation d’une boîte de nuit lovée dans la pinède. Le roman entrelace les souvenirs épars des folles années de liberté et de danger et le récit du présent de deux quadragénaires, pères attentifs, amis dévoués, aux caractères plutôt contemplatifs. Légende fait résonner les rires et les clameurs de la jeunesse, comme le silence des estives, en interrogeant ses lecteurs sur la consumation ou la pérennité de ce qui peut faire la beauté de nos vies.

Clélie Millner : Votre roman Légende fait en quelque sorte le pont entre deux amis des années 2010 et deux frères ayant brûlé leurs ailes dans les années 1980.

On parle souvent d’une idéalisation, notamment par la jeunesse actuelle, des années 80. Olivier Py a récemment dit dans une émission radio (France Inter, « Remède à la mélancolie » du 23 octobre 2016) – et son dernier roman Les Parisiens confirme cette idée – que pour lui c’était pourtant une époque de murs : le mur de Berlin était là et ne paraissait pas vouloir s’abattre. Et puis le sida faisait son apparition et beaucoup de personnes autour de lui sont mortes avant d’avoir atteint les 40 ans.

Dans Légende, après un début de roman assez paisible, vos personnages paraissent ressentir une certaine nostalgie pourtant de cette époque. Nel paraît souffrir de la curiosité de Matt, comme s’il s’appropriait le trésor que représente l’histoire de ces cousins mythiques. Mais comme si aussi, au fur et à mesure que se déployait l’histoire des cousins, se délitait le lien qui unit les personnages du présent, Matt et Nel. La confiance se rétablira par la suite, mais la question se pose : de quoi souffrent-ils dans cette comparaison avec des vies différentes des leurs ?

Sylvain Prudhomme : J’ai essayé de faire un livre où les personnages soient « en chemin », où on les voie évoluer, apprendre, grandir. Nel refait en quelque sorte (ou fait tout court, vingt ans après leur mort) le deuil des héros que furent pour lui ses deux cousins, morts à peu près à l’âge qui est aujourd’hui le sien. Matt, lui, découvre un monde. Se trouve déplacé, bouleversé dans ses repères, sa pulsion de maîtrise du monde, son envie de faire un documentaire qui à la fois éclairerait le passé et le ferait tenir dans un récit. Peu à peu son documentaire devient trop étroit, il doit renoncer, découvrir que la vie est toujours en excès par rapport à ce que l’on peut en dire ou en raconter. La pluie dans la scène finale de la redescente d’estive (c’est-à-dire du retour des troupeaux à la bergerie après la période de pâturage estivale dans les montagnes) a une fonction initiatique : les deux incorrigibles « regardeurs » (le photographe et le documentariste, l’un et l’autre du côté de la contemplation, de l’enregistrement, de la capture du réel) ne peuvent faire autrement que ranger leurs appareils, et donc renoncer à la capture, renoncer à la distance, pour simplement participer, renouer avec le premier degré, l’action, le faire, l’abandon à la vie elle-même, à son courant.

De façon générale j’avais envie qu’on voie Matt et Nel évoluer, se perdre, douter, reprendre pied, se réinventer. Je voulais que ce soit un livre plein de questions, d’incertitudes, où les personnages soient en devenir, jamais figés. En devenir individuel. Mais aussi en devenir en tant qu’amis, leur relation passant par des hauts et des bas, vacillant et s’affermissant à la fois du fait de cette nouvelle situation. En devenir enfin dans le rapport à ce passé qui ressurgit peu à peu au cœur du roman, les années 80, en effet, une période que je n’idéalise pas du tout, pas plus que je n’éprouve de nostalgie pour elle (je ne l’ai pas vécue, et à tout prendre je me sens plus d’affinités ou de désir pour l’époque qui précède, une certaine liberté du début des années 1970, l’insolence joyeuse des Valseuses, l’exaltation idéaliste qu’on sent dans L’An 01). Si les années 1980 m’ont intéressé ici, c’est qu’elles racontent mieux que tout autre période le thème auquel au fond je reviens toujours : l’éternel recommencement de la vie et de la mort. Des êtres qui vivent, qui aiment, qui font la fête, qui sont heureux et malheureux ; et puis qui meurent, remplacés par d’autres. Cette espèce de grand vertige de la vie vouée quoi qu’il arrive à s’achever. Cette tenaille qui nous tient, à la fois cruelle et belle : la certitude de devoir un jour mourir ; la liberté absolue, en attendant, de vivre, et de vivre de la plus belle façon.

Les années 1980, à cet égard, sont exemplaires : on y voit des hommes et des femmes aller plus loin que jamais dans la dépense, l’excès, la multiplication des expériences ; et la mort les emporter plus implacable, plus spectaculaire elle aussi qu’à aucune autre époque.

CM : Est-ce que les personnages contemporains sont censés être couards ou vivre une vie moins intéressante parce qu’ils ne la brûlent pas par les deux bouts ? Parce que eux ont des enfants, alors que les autres n’ont pas laissé d’héritage. Non seulement ils ont des enfants, mais Matt et Nel se présentent comme des pères présents, presque plus présents que les mères, choisissant de ne pas vivre pour leur métier notamment. Est-ce que l’éthique (les toilettes sèches aussi bien que la préservation des paysages mais aussi des mémoires et des métiers, la recherche de la beauté, l’attention aux autres) représente tout ce qu’il reste après que tous les idéaux brûlants, intenses, ont été balayés ? Est-ce que ce n’est QUE ça ? Est-ce que l’idée même d’intensité ne peut plus exister ?

SP : C’est la grande question à laquelle Matt et Nel se trouvent renvoyés. Ils se découvrent une fascination pour deux frères qui ont vécu dans l’excès, la mise en danger permanente. Cette fascination est-elle l’indice d’un manque ? D’un défaut d’intensité de leur propre vie ? Je me suis sincèrement posé la question, moi aussi, à un moment donné. Je ne me drogue pas, j’ai deux enfants, une vie relativement paisible, plus contemplative que travaillée par les « conduites à risques ». Mais j’essaie de montrer dans le livre que les voies de l’intensité sont multiples. Il y a la fureur de vivre des deux frères, certes ; mais il y a d’autres chemins aussi, qui apparaissent tour à tour dans le roman : le rapport renouvelé à la nature ; une certaine qualité de contemplation, d’écoute, d’attention aux autres, vivants ou morts ; l’art, qu’il s’agisse des photos de Nel ou des documentaires de Matt, qui bien sûr est un peu pour moi un double, confronté à des problématiques assez proches de celles qui ont pu être les miennes pendant l’écriture du livre.

Je ne crois pas du tout que l’intensité ne soit plus possible. Plus que les années 1980, je prendrais l’exemple des années 1970. Est-ce que les années 1970, leur politisation très forte, un certain souffle révolutionnaire qui a eu cours à un moment donné, a correspondu à une période de plus grande intensité qu’aujourd’hui ? Sans doute que oui. Mais surtout au début, dans le premier mouvement, celui où toutes ces idées, toutes ces formes de protestation étaient encore neuves. Ensuite j’imagine que tout s’est figé, est devenu une forme de pensée toute prête, un mantra, répété en boucle – le contraire de la liberté. À la limite, certains idéaux, à un moment donné, ont dû faire écran à la vraie imagination, devenir presque des freins à l’intensité. Ce sont toujours les débuts, les naissances, qui sont les plus intenses. Parce qu’on ne sait pas encore où on va. Parce qu’on est nu. Pour moi l’intensité s’atteint dès qu’on s’avance dans ce qu’on ignore. Dès qu’on accepte de se défaire de ses certitudes, qu’on se résout à vaciller, à ne pas savoir.

CL : Est-ce qu’on ne pourrait pas dire que l’intensité est précisément au cœur de la quête du roman, dans la dialectique entre la vie-brûlée-par-les-deux-bouts de Fabien et Christian et la vie-dans-la-permanence des personnages du présent ? Dans une syncope ou dans une confrontation. Et c’est peut-être aussi le propre de la lecture, de lire des contre-exemples, des contre-points, pour accéder à une expérience d’unité, brève, mais qui nous fait accéder à l’intensité ? Peut-être est-ce aussi une expérience de liberté, dans la confrontation à l’étrangeté et à notre capacité de l’approcher, de la faire sienne.

SP : C’est exactement cela

CM : Cependant ce sentiment ne va pas sans une forme d’agréable nostalgie. Votre précédent roman, Les Grands, qui se passe en Guinée Bissao, commençait avec l’annonce de la mort de Dulce, la chanteuse du groupe Super Mama Djombo, qui avait été le grand amour du personnage principal, Couto. Celui-ci souffre et se souvient. Est-ce que la légende, le passé : le groupe dans Les Grands, l’histoire des deux frères dans Légende sont là pour donner au présent un air de saudade qui n’est jamais qu’une intensité autre, nostalgique, poétique, qui s’accorde avec l’espoir ? Est-ce que la saudade (et la Guinée Bissao parle portugais…) n’est pas mariée à une forme d’espoir ? de retrouvailles à venir, de douceur ? La douceur des récits, de leur poésie donne au présent une profondeur, peut-être aussi parce le passé ouvre les possibles. Et les choix des personnages, qui ne sont pas ceux de leurs aînés, tranchent et retrouvent une justification. Ils s’affirment à nouveau à travers le contraste qu’ils opposent aux vies racontées. Est-ce que raconter le présent, lui donner un sens, ne nécessite pas toujours de le confronter à ce qui nous est seul connu : le passé proche, le passé des proches ?

SP : J’aime cette idée d’une douceur propre à la saudade, qui ferait du bien, qui irait de pair avec une tristesse, mais pas une tristesse qui plombe, plutôt un sentiment du temps qui passe, qui nous émeut, nous rend heureux et tristes à la fois – ce n’est pas qu’on regrette quoi que ce soit, ou qu’on veut revenir en arrière, simplement on fait ce constat : du temps est passé. Dans les mornas du Cap-Vert, dans le fado, il y a ça. Comme devant des photos anciennes de gens aujourd’hui âgés, nos parents, nos amis, sur lesquelles on les voit tout bruns encore, cheveux noirs, visages jeunes, corps élancés et fins. Est-ce qu’on veut revenir en arrière ? Je ne crois pas. Simplement il y a cette claque qu’on prend. Ce vertige du temps qui d’un coup se matérialise, devient palpable, là, sous nos yeux. Moi c’est ça que j’ai envie de raconter à chaque fois : du temps et des êtres passent. Simplement ça.

CM : Avez-vous l’impression, dans vos romans, d’aller vers moins de nostalgie ? Il n’y avait finalement pas grand chose à sauver dans Les Grands, sauf la musique, et la poésie des souvenirs. L’enthousiasme que les mélodies pouvaient encore inspirer à la nouvelle génération. Tandis que dans Légende, les jeunes quadragénaires ont leur propre vie et que le passé raconté n’est pas le leur, même s’ils l’ont frôlé. L’intensité les frôle, la mort les a frôlés, ils ont choisi des chemins de traverse. Ils ont choisi le chemin lent de la transhumance, plutôt que la ligne de coke. Ils ont choisi le silence des montagnes plutôt que l’assourdissant succès de la boîte de nuit. Est-ce que ce n’est pas un livre d’espoir ?

SP : Il y a espoir dès lors que les personnages s’interrogent, tâtonnent, se demandent qui ils sont. Avec les remises en question, des possibles se rouvrent, de nouvelles choses peuvent naître. Les personnages de Légende ne sont pas dans l’affirmation qu’une voie – par exemple celle d’un rapport renouvelé avec la nature – serait la bonne. Tout ce qu’on peut constater, ce sont des vérités partielles. C’est le fait que la beauté s’atteint parfois. Je dirais que c’est un livre sur la fragilité des choses, la fugacité de la grâce – mais qui affirme que la grâce existe, qu’elle s’atteint parfois, et qu’elle vaut d’être poursuivie. Même dans Les Grands, je ne pense pas qu’il y ait de nostalgie au sens strict. Les personnages ne regardent pas le passé avec la tristesse de le voir s’éloigner, ou pas seulement ; ils le regardent d’abord pour sonder leur propre vie, tenter de mieux comprendre qui ils sont, ce qu’ils ont vécu, ce que la vie leur a donné. Couto au cours de la soirée que décrit le roman refait un voyage en lui-même, se ramasse, reprend ses esprits au sens propre. Il est évidemment triste au début, à l’annonce de la mort de Dulce ; et à la fin de son plongeon dans la ville, il est un peu ivre, toujours triste mais heureux aussi, chamboulé par tout ce qui travaille en lui. J’avais lu dans Journal des jours tremblants, de Yoko Tawada, à propos des tremblements de terre au Japon, ce commentaire très beau sur les répliques qui suivaient la secousse majeure : que c’était la terre qui reprenait son assiette ; les gros blocs déplacés qui se cherchaient une nouvelle place, s’efforçaient de se réassembler d’une nouvelle façon. Ce sont ces états-là qui m’intéressent : le déplacement d’une position à une autre – toujours donc aussi une naissance.

CM : Pensez-vous que ce soit le propre d’une certaine littérature actuelle, de proposer une voie pour une forme d’espoir : apprendre à continuer, à « retrouver son assiette », de façon réfléchie. Trouver une intensité réfléchie… Un peu, pour parler de livres sortis en même temps que le vôtre, comme dans Continuer de Laurent Mauvignier ou Le grand Jeu de Céline Minard ?

SP : L’idée me plaît. En tout cas ce sont ces livres-là qui m’attirent, que j’aime. Des livres qui refusent un certain cynisme ambiant ; qui sont moins du côté d’une distance blasée, d’une intelligence revenue de tout, souvent consciente de sa propre vanité, encline même à l’afficher, la mettre en scène – que du désir de reprendre contact avec le monde, de s’en ressaisir, de réinventer des façon de l’habiter. Un côté « premier degré », plongeon sincère dans le réel qu’on retrouve chez Minard et Mauvignier, en effet, mais aussi chez Jean Rolin, ou Philippe Vasset, ou dans Mélo de Frédéric Ciriez, des auteurs qui me sont chers. Indéniablement, l’époque n’est pas très réjouissante. C’est une banalité de dire qu’on a mis en place un mode de fonctionnement qui ne satisfait pas grand-monde, et qui pourtant se perpétue avec une aisance déconcertante, nous retenant captifs. Mais faut-il que les romans se fassent le relais de cette morosité ambiante ? La littérature je pense est là pour rouvrir les fenêtres. Pas forcément trouver à tout prix des motifs d’espérance – tomber dans la méthode Coué serait déprimant. Mais en tout cas d’être le lieu d’interrogations, d’ébranlements, de vacillements. Le monde est toujours mort de certitudes, à toutes les époques.

par Clélie Millner

Version imprimable fontsizeup fontsizedown
Pour citer cet article :

© Raison-Publique.fr 2009 | Toute reproduction des articles est interdite sans autorisation explicite de la rédaction.

Motorisé par SPIP | Webdesign : Abel Poucet | Crédits