Ruwen Ogien, une voix chère qui s’est tue...

vendredi 5 mai 2017, par Patrick Savidan

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La maladie, à laquelle il a consacré son dernier et plus touchant ouvrage, aura finalement eu raison de la farouche volonté qu’il lui avait opposée. Ruwen Ogien, notre ami, n’est plus. Avec l’humour que ses lectrices et lecteurs connaissent bien, et qui avait cette particularité de pouvoir être, à son image, à la fois léger et mordant, il avait décrit la maladie comme drame et comme comédie. Cette comédie, il avait eu la force de nous faire croire, avec lui, et jusqu’aux derniers instants, qu’elle pouvait être autre chose que la chronique d’un drame annoncé. La comédie a tourné plus court que nous ne l’aurions souhaité. Il est mort hier, le 4 mai 2017, des suites d’une longue maladie comme on dit. Il nous manquera.

Et nous manqueront aussi ses vigoureuses charges déflationnistes contre les morales boursoufflées, pompeuses, rageuses ou lyriques, de notre époque. Juger pour condamner, se dresser pour interdire, ce n’était pas son genre. S’il avait du mal à laisser dire n’importe quoi - scrupule analytique oblige - il a cultivé avec une charmante ténacité le goût de laisser faire. Ne pas juger les désirs d’autrui, ne pas nuire aux autres, tels étaient les préceptes fondamentaux de son éthique minimale. Il fallait une certaine audace, le combat étant très inégal et les rangs du camp minimaliste plus que clairsemés. Mais jamais il ne rechigna à entrer dans l’arène publique pour en porter les couleurs. Convaincu que le rapport à soi n’est pas un lieu de devoir, que ce que l’on fait de soi-même, pour autant que l’on ne nuit à personne, est moralement indifférent, il s’est courageusement lancé à l’assaut de bien des idées reçues sur des sujets brûlants : euthanasie, GPA, libertés sexuelles, pornographie, prostitution, etc. Toujours pour prendre le parti de celles et ceux qui revendiquent leur droit d’être libres, puisque leur liberté ne fait pas de victimes. Ainsi a-t-il voulu déployer une éthique libertaire, qui se caractérise moins par un pur désir de transgression (n’est-ce pas là une autre manière de requérir la norme ?) que par le souci de sanctuariser le domaine du permis, d’ouvrir un espace de vie protégé de toute interférence légale et morale, un domaine à l’intérieur duquel l’individu doit pouvoir, pour autant qu’il ne cause de tort à personne, jouir pleinement de la souveraineté qu’il détient sur lui-même.

Ruwen a tiré de cette idée d’une indifférence morale du rapport à soi l’essentiel des ressources critiques qu’il a opposées au paternalisme et au perfectionnisme, suscitant des critiques, et parfois même l’hostilité de ceux qu’une telle idée bousculait. La méchanceté le déconcertait, mais elle n’est jamais parvenue à le départir de sa formidable bienveillance. Il était à l’image de ces Spinoza et Hume auxquels on a reproché en leurs temps de saper les fondements de la morale, tout en étant contraints d’admettre, perplexes, qu’ils étaient moralement irréprochables. Celles et ceux qui ont eu le bonheur de le connaître un peu le savent bien, Ruwen était une belle personne ; peut-être même, en ce sens, était-il le meilleur argument qui soit en faveur de l’éthique minimale, celui que sa modestie ne lui aurait pas permis de concevoir, celui que sa rigueur analytique et son rejet des justifications ad hominem auraient taillé en pièces. Alors, voilà, je le formule à sa place, cet argument, et sais que je ne pourrai jamais penser à lui, ni le lire, sans que ne me revienne aussi ce paradoxe : ce partisan de l’éthique minimale était décidément bien vertueux.

La passion des idées et la croyance en leur utilité sociale étaient telles chez Ruwen que tout le temps de sa maladie, il n’a jamais cessé d’écrire, de répondre quand il le pouvait - toujours plus souvent qu’il ne l’aurait dû sans doute - aux invitations qu’on lui faisait à participer à telle ou telle discussion sur un de ses sujets de prédilection, et ils étaient nombreux. Il restait aussi un judicieux conseiller de la rédaction de Raison publique, qu’il accompagnait depuis sa création en 2003. Quant à moi, j’aurai eu, pendant près de quinze ans, le bonheur d’être son éditeur. J’ai été heureux que Jean-Paul Enthoven et Olivier Nora s’enthousiasment avec moi pour ce penseur radical et tendre et l’accueillent chez Grasset. Au fil de ses ouvrages, j’ai pu ainsi voir de près son style évoluer et s’affirmer, sur un plan qui conservait la probité argumentative de ses premiers ouvrages académiques, mais devenait progressivement plus ouvertement personnel. Ce grand lecteur de littérature en était même venu à reconnaître, à l’instar de Jacques Bouveresse, l’un de ses maîtres en philosophie, que les écrivains qu’il aimait lire et relire, l’aidaient à penser. Dans Mes Mille et une nuits. La maladie comme drame et comme comédie (Albin Michel, 2016), il s’en est expliqué. Il y a quelques jours encore, nous parlions de son prochain livre. Il comptait aller plus loin dans cette direction.

Ce livre ne sera pas. Shéhérazade s’est tue. Ruwen n’est plus. Plus comme avant. Pour lui, une autre nuit commence. À nous, il manque déjà.

par Patrick Savidan

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