Donald Trump : un diagnostic Rawlsien

vendredi 29 mars 2019, par Samuel Scheffler

Thèmes : libéralisme | Démocratie | Autoritarisme

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Texte repris ici avec l’aimable autorisation de la Boston Review (date de première publication : 12 février 2019) et de l’auteur.
Traduction de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Fabien Spitz

L’élection de Donald Trump justifie-t-elle ou réfute-t-elle la théorie libérale ?

Les temps sont durs pour les théoriciens libéraux. Moins d’une trentaine d’années après que la fin de la guerre froide a ouvert une période sans précédent de progrès du libéralisme, celui-ci reflue aujourd’hui – ou, du moins, il est sur la défensive – dans de nombreux endroits de la planète. Une nouvelle génération autoritaire d’hommes forts est arrivée au pouvoir dans nombre de pays, surfant sur des sentiments populistes, nationalistes et anti-mondialisation ; d’autres pays encore pourraient bien emprunter la même direction.

Il est tentant d’interpréter ces développements comme les révélateurs d’un défaut profond du libéralisme. Comme l’a dit un spécialiste des sciences politiques dans un entretien avec le New York Times « Ce à quoi nous avons assisté, c’est à une sorte de réaction contre la démocratie libérale…. De grandes masses de gens sentent qu’ils n’ont pas été correctement représentés dans les démocraties libérales ». Certains critiques blâment l’individualisme excessif du libéralisme, son incapacité à reconnaître l’importance de l’identité nationale ou du sentiment patriotique, la manière dont il marginalise la religion, dont il dévalorise l’Etat-nation, ou encore sa tendance générale à privilégier le global et l’universel aux dépens du local et du particulier. D’autres ont suggéré que la faute incombe au contraire à l’insuffisance de l’individualisme dans le libéralisme contemporain : il créerait de gigantesques bureaucraties d’Etat exerçant leur contrôle sur quasiment tous les secteurs de l’existence humaine, il avaliserait des programmes sociaux insoutenables et il conduirait une politique d’inflation des droits.

Il est tentant d’interpréter ces développements comme les révélateurs d’un défaut profond du libéralisme

Même si l’autocritique et l’introspection sont rarement hors de propos, il y a cependant quelques risques à blâmer les victimes. Les idées et les institutions libérales, dans la période récente, ont subi des assauts répétés de la part de forces politiques qui se proclament elles-mêmes anti-libérales et anti-sociales, et les choses toucheraient à la tragédie si la première réponse des libéraux consistait à se tordre les mains en se lamentant sur les défauts du libéralisme au lieu de se joindre à la lutte politique et intellectuelle contre les forces qui ont entrepris de subvertir les institutions libérales et démocratiques.

Nous devons aussi nous souvenir que les sociétés et les institutions qui se définissent elles-mêmes aujourd’hui comme libérales, et qui sont perçues comme telles à l’extérieur, sont dans un rapport complexe et incertain avec les théories libérales qui nous sont familières et qui ont été discutées par les théoriciens et les philosophes politiques. Bill Clinton et Barack Obama ne sont ni John Stuart Mill ni Emmanuel Kant, et on ne peut dire si, oui ou non, les défauts et imperfections des sociétés libérales réelles reflètent certaines imperfections contenues dans les théories libérales elles-mêmes. Il se pourrait en effet qu’ils révèlent plutôt à quel point les sociétés existantes ont échoué à se conformer aux exigences de la théorie libérale.

Oui ou non, les défauts et imperfections des sociétés libérales réelles reflètent-elles certaines imperfections contenues dans les théories libérales elles-mêmes ?

En outre, le libéralisme est une église accueillante et, même si les développements récents peuvent manifester les tares de certaines de ses obédiences, ils ne nous donnent pas d’enseignements sur les défauts des autres. Par exemple, ces développements rendent sensibles les faiblesses de ce que l’on appelle « néo-libéralisme », devenu l’obédience dominante ces dernières décennies, mais ils ne nous disent pas grand-chose sur les défauts des théories du genre de celle qui a été défendue par John Rawls. Au demeurant, le libéralisme de Rawls lui-même comporte un avertissement visant l’un des échecs les plus flagrants des institutions libérales au cours des dernières décennies, au moins en ce qui concerne les Etats Unis : l’échec à atteindre – ou du moins à s’efforcer sérieusement d’atteindre - un idéal de réciprocité. Cela ne signifie pas, bien entendu, que les Etats-Unis avaient réalisé cet idéal antérieurement, mais seulement que la manière honteuse dont cet idéal a été négligé au cours des dernières décennies a contribué à la genèse des maux dont souffre actuellement notre pays. L’avertissement de Rawls nous fournit une base pour établir un diagnostic solide sur les conditions qui ont permis à Donald Trump de gagner la présidence américaine. En nous permettant de faire ce diagnostic, la théorie de Rawls nous enseigne que l’ascension d’un homme comme Trump, en réponse aux échecs des institutions américaines, est absolument compatible avec ce que la version contemporaine la plus influente de la théorie libérale permettait d’anticiper. Dans cette mesure, le succès de Trump valide la théorie libérale au lieu de l’infirmer.

Pourtant, cette validation n’est pas entière. Comme je vais l’expliquer à la fin de cet article, les développements politiques récents nous donnent des raisons de nous inquiéter de la viabilité du libéralisme, même sous la forme défendue par Rawls. Mais je voudrais d’abord me tourner vers le diagnostic que les rawlsiens sont en mesure de faire du succès de Trump. L’idée de ce diagnostic, bien entendu, n’est pas que Trump est un rawlsien. Il s’agit plutôt de dire que, lorsque les sociétés libérales ignorent ouvertement l’importance de la réciprocité sur une longue période, il n’est pas surprenant qu’il y ait un choc en retour, et que la forme prise par ce choc en retour puisse – même s’il est difficile de la prévoir – être extrêmement dangereuse. Il a en effet autant de chances de s’exprimer sous la forme d’une récusation du libéralisme que sous celle d’un engagement renouvelé à faire enfin passer dans la réalité une société libérale.

Dans le chapitre VIII de Une théorie de la justice (1971), Rawls développe une psychologie morale destinée à étayer sa thèse à propos de la stabilité possible de sa conception de la justice comme équité. Comme d’habitude, sa cible essentielle est l’utilitarisme, théorie qui exerce une influence massive non seulement en philosophie mais aussi dans les domaines du droit, de l’économie et des politiques publiques. Son objectif est de démontrer que, parce que l’utilitarisme exige une psychologie morale fondée sur la sympathie, il est moins stable que sa propre théorie qui se fonde au contraire sur une psychologie de la réciprocité.

La théorie de la justice de Rawls envisage une société fondée sur la réciprocité – avec des institutions qui affirment l’importance du bien de l’ensemble des citoyens.

Rawls commence par affirmer qu’il existe une tendance humaine profonde à la réciprocité lorsque les autres nous témoignent leur amour et qu’ils montrent le souci qu’ils ont de notre propre bien-être. En bref, nous avons tendance à payer les bienfaits reçus en les rendant. Cette tendance se manifeste sous une forme primitive chez les jeunes enfants et, chez ces derniers, elle est incluse dans l’étape la plus précoce du développement moral. Elle joue donc un rôle crucial de développement au cours du long processus qui conduit, dans des conditions favorables, à la possibilité de l’émergence, chez les adultes, d’une motivation morale complète.

Le rôle joué par la réciprocité dans la psychologie et le développement plaide, selon Rawls, en faveur de ses propres principes de justice, parce que ces principes sont eux-mêmes des principes de réciprocité. Ils incarnent une idée de réciprocité par leur contenu même. Dans une société bien ordonnée qui se conforme à mes principes, dit Rawls, l’importance du bien de tous les citoyens est publiquement affirmée, et cette affirmation se manifeste dans l’orientation fondamentale de la structure institutionnelle de base de la société. Dans une société de ce genre, les libertés de base de chacun sont garanties, tous les citoyens jouissent d’une juste égalité des chances, et les mieux lotis renoncent à tout gain additionnel pour eux- mêmes sauf dans la mesure où ces gains additionnels auraient des effets avantageux pour les moins bien lotis. Sous cet aspect concret, l’engagement envers l’importance du bien de chaque citoyen est inscrit dans la charte fondamentale et dans les institutions de la société.

Au cours des dernières décennies les Etats-Unis ont de manière flagrante échoué à se conformer à une quelconque norme raisonnable de réciprocité

C’est en ce sens que les principes de Rawls sont des principes de réciprocité. En cette qualité, dit Rawls, ils peuvent engendrer leur propre soutien en puisant dans des sources de motivations particulièrement puissantes, et parce qu’ils sont, d’un point de vue psychologique, dans la continuité des formes développementales les plus primitives de la motivation morale. L’utilitarisme, au contraire, est prêt à sacrifier les intérêts fondamentaux de certains dans le but d’accroître le bien être global ou moyen de la société. Si l’on veut, dans le contexte du calcul utilitariste, que les perdants acceptent leur sort et demeurent, de manière stable, disposés à soutenir les principes et les institutions utilitariste (comme cela est nécessaire dans une société utilitariste qui serait stable et bien ordonnée), il faut que leur identification sympathique avec leurs concitoyens soit assez forte pour faire taire les sentiments de mal-être ou de ressentiment qu’ils pourraient éprouver à raison de la négligence dont leurs intérêts sont l’objet. Mais même si la sympathie est une caractéristique importante de la psychologie humaine, Rawls pense qu’elle n’est pas assez puissante – ou pas établie de manière assurée au sein du répertoire des motivations humaines – pour constituer une source fiable de soutien aux principes et aux institutions utilitaristes.

Les principes de justice de Rawls relèvent de ce qu’il appelle sa « théorie idéale », qui fait l’hypothèse d’une société bien ordonnée se conformant strictement aux exigences de la justice ; et ici le contraste est net avec les circonstances manifestement non-idéales du monde dans lequel nous vivons réellement. Mais bien que la théorie idéale de Rawls s’appuie sur sa psychologie morale, il n’y a rien d’idéalisé dans cette psychologie morale elle-même et dans l’accent qu’elle met sur le fait que la réciprocité en fait partie. Rawls imagine que les principes de justice sont sélectionnés dans une situation de choix hypothétique équitable qu’il appelle la « position originelle », et il dit que les partenaires dans cette position originelle doivent, y compris lorsqu’il s’agit de sélectionner des principes de justice pour le cas idéal d’une société bien ordonnée, se fonder sur une psychologie morale réaliste. Ils doivent éviter de sélectionner une conception de la justice - pour séduisante qu’elle puisse être par ailleurs - si, d’un point de vue réaliste, elle est telle que les individus seraient incapables de se plier à ses exigences quand bien même les institutions de leur société y seraient conformes. Une telle conception serait incapable d’engendrer son propre soutien et elle serait par conséquent instable. C’est précisément ce problème auquel l’utilitarisme est confronté. Et cette psychologie morale réaliste, avec l’accent qu’elle met sur la réciprocité, peut aussi éclairer notre situation dans le monde réel, car elle caractérise la motivation humaine tant dans des conditions non-idéales que dans des conditions idéales

Par conséquent, si nous postulons – dans un esprit rawlsien – que la stabilité d’institutions justes, que ce soit dans des conditions idéales ou non idéales, exige qu’elles soient en cohérence avec la psychologie de la réciprocité, et si cette cohérence est la plus pleinement réalisée lorsque les institutions sociales affirment clairement, dans leurs politiques et leurs priorité, l’importance du bien de tous les citoyens, que devons-nous en conclure quant à la nature des Etats-Unis dans les décennies qui ont précédé l’élection de Donald Trump ?

Plusieurs possibilités s’offrent à nous. Nous pourrions par exemple nous interroger sur la forte augmentation, au cours de cette période des « morts de désespoir » parmi les blancs de la classe ouvrière ayant atteint, au plus, un niveau d’études secondaires ; cette augmentation a été documentée par les économistes Anne Case et Angus Deaton. Nous pourrions nous interroger sur l’émergence du mouvement « Black lives matter » en réponse aux formes persistantes de violence – en particulier policières – à l’encontre des noirs. L’augmentation choquante de la mortalité des individus d’âge intermédiaire parmi les blancs pauvres appartenant à la classe ouvrière est-elle un indice que la structure de base de la société américaine affirmait clairement l’importance du bien de ces citoyens ? Les formes persistantes de violence et de racisme dirigée contre les américains noirs était-elle un signe que l’affirmation de l’importance de leur bien était inscrite dans les priorités essentielles et dans les politiques menées par les principales institutions politiques et sociales aux Etats Unis. La réponse à ces questions s’impose d’elle-même.

Rawls nous avertit que les violations sérieuses et continues de la réciprocité ont toutes les chances de déclencher un choc en retour déstabilisateur.

Nous pourrions nous poser de nombreuses autres questions, par exemple sur l’influence croissante de l’argent dans le processus politique, ou sur l’augmentation du coût des études universitaires et sur l’obstacle qu’elle oppose à la réalisation d’une juste égalité des chances. Mais il suffit peut-être de prendre note des niveaux stratosphériques atteints par l’inégalité qui a caractérisé la société américaine au cours des décennies dont nous parlons. L’affirmation de Rawls selon laquelle ses principes incarnent un idéal de réciprocité se fonde essentiellement – mais pas exclusivement – sur le fait que son « principe de différence », qui gouverne la distribution des revenus et de la richesse, exige que les inégalités économiques soient disposées de manière à maximiser la situation du groupe le moins favorisé dans la société. Robert Nozick a un jour posé la question - en forme d’objection à l’encontre du principe de différence – de savoir comment nous pourrions juger un principe exigeant que les inégalités soient disposées de manière à maximiser la position du groupe le plus favorisé. La question insidieuse de Nozick est une hypothèse imaginaire destinée à jeter le doute sur la force des arguments de Rawls en faveur du principe de différence. Mais si l’on considère la structure inégalitaire qui a prévalu aux Etats Unis ces dernières décennies, il est difficile d’éviter la conclusion que la structure de base de la société américaine est plus proche aujourd’hui de satisfaire le principe hypothétique de Nozick que le principe de différence de Rawls. Cela signifie que les inégalités favorisées par les institutions américaines sont aujourd’hui plus proches de maximiser la position du groupe le mieux loti que celle du groupe le moins bien loti.

En bref, les Etats-Unis ont, au cours des dernières décennies, échoué de manière flagrante à se conformer à un quelconque critère raisonnable de réciprocité, parce que les institutions et les politiques qui ont été menées ont, de manière flagrante, échoué à affirmer l’importance du bien de tous les citoyens. Si, comme le prétend Rawls, la stabilité d’institutions - qui sont justes par ailleurs – dépend du fait qu’elles incarnent une idée de réciprocité, ce à quoi nous avons assisté est précisément ce à quoi nous devions nous attendre à assister : un ressentiment et une discorde qui vont croissant, ainsi que la dégradation et la déstabilisation des institutions libérales. Sous un certain aspect, la situation est même encore pire que ceci ne le suggère. La thèse de Rawls porte sur la stabilité d’institutions qui sont justes par ailleurs. Ou, plus exactement, elle porte sur la question de savoir si une théorie possible de la justice est en mesure d’engendrer son propre soutien lorsqu’elle ne satisfait pas le critère de la réciprocité. Les Etats-Unis d’avant Trump ne satisfaisaient pas ce critère, mais pas parce qu’ils tentaient de mettre en œuvre une théorie de la justice qui se serait fondée plus sur la sympathie que sur la réciprocité. La raison est ailleurs : les Etats-Unis permettaient ou même encourageaient les plus riches et les privilégiés à prospérer aux dépens de tous les autres. Et si l’utilitarisme lui-même, qui cherche à promouvoir le bien-être général, contient des germes d’instabilité parce qu’il échoue à satisfaire les conditions de la réciprocité, que devons-nous dire d’institutions qui échouent à satisfaire ces conditions parce qu’elles négligent les moins bien lotis et qu’elles permettent aux plus riches d’amasser des quantités presque inimaginables de richesses ?

La structure de base de la société américaine est plus proche aujourd’hui de satisfaire le principe hypothétique de Nozick que le principe de différence de Rawls

Deux précautions. La première c’est que, en 2016, pratiquement les trois quarts des électeurs inscrits, aux Etats Unis, n’ont pas voté pour Trump. Seuls 60% des américains possédant le droit de vote se sont rendus aux urnes. Parmi eux, à peu près 48% ont voté pour Hillary Clinton, et à peu près 46% pour Trump. La conséquence est bien que, parmi l’ensemble des électeurs potentiels, seul un quart a mis dans l’urne un bulletin au nom de Trump. Beaucoup d’entre eux sont sans doute des républicains de principe qui auraient de toute manière voté pour n’importe quel candidat nominé par le parti républicain. Les raisons qui ont motivé les autres à apporter leur soutien à Trump étaient sans doute diverses, et l’importance relative des unes et des autres a été l’objet de nombreux débats. La plupart des analyses se sont focalisées sur le rôle joué respectivement par l’angoisse économique et par la peur du remplacement culturel parmi les facteurs qui ont conduit les électeurs à apporter leur soutien à Trump. De toute façon, ces deux facteurs sont étroitement liés, et je doute qu’il soit possible de démêler clairement la part de l’un et de l’autre, en particulier parce que Trump – mettant ainsi ses pas dans ceux de nombre de ses prédécesseurs républicains - a assidument œuvré pour convertir des doléances économiques parfaitement légitimes en haines sociales empoisonnées. En tout cas, il semble clair que l’échec répété des institutions américaines à satisfaire un quelconque critère raisonnable de réciprocité – et en particulière la manière dont elles ont adoubé des niveaux réellement impressionnants d’inégalité – a créé ou contribué à créer les conditions ayant permis que des revendications et des sentiments de colère et de ressentiment – qui ne sont pas tous déraisonnables – s’épanouissent chez un nombre suffisant d’électeurs pour permettre à un candidat comme Trump, qui a exploité ces attitudes pour son plus grand bénéfice politique, de réussir. La seconde précaution est la suivante. Il n’était pas inévitable que ce soit Donald Trump, précisément, qui tire un bénéfice électoral de ces attitudes. Le succès inattendu de Bernie Sanders, qui a fait appel aux mêmes doléances et aux mêmes sentiments de colère que Trump, suggère que, dans une certaine mesure, les attitudes dont il est ici question étaient malléables. Elles étaient susceptibles de s’articuler de différentes manières et d’être dirigées dans différentes directions dont certaines étaient plus constructives que d’autres. Au demeurant, certains des électeurs qui se sont prononcés pour Sanders lors des primaires démocrates – 12% selon deux enquêtes – ont voté pour Trump lors de l’élection elle-même, et leur influence a été particulièrement significative dans des Etats cruciaux comme la Pennsylvanie, le Wisconsin et le Michigan. Comme cela a été très largement remarqué, l’ultime ironie de la victoire de Trump est peut-être qu’il y a des chances pour qu’il prenne fort peu d’initiatives afin de répondre aux plaintes légitimes de ceux de ses partisans dont les intérêts ont fait l’objet d’une telle négligence au cours des décennies précédentes.

Etant donné l’importance politique de la réciprocité, il est significatif que Trump recoure si souvent au langage de l’équité et de la réciprocité. Selon le New York Times, le mot « réciproque » est l’un des termes favoris de Trump. Mais à nouveau, cela ne signifie en rien que Trump soit un rawlsien ou qu’il soit susceptible de conduire les Etats-Unis vers une satisfaction plus affirmée de l’idéal de réciprocité. C’est très loin d’être le cas. Rawls nous avertit que les violations sérieuses et prolongées de la réciprocité ont des chances de produire un choc en retour déstabilisateur dont la forme est imprévisible. Les ressentiments qu’inspire une inégalité invétérée ont tout autant de chances d’être alimentés et exploités par des forces démagogiques peu scrupuleuses, que d’être enrôlés efficacement au service de la réalisation d’une justice sociale plus substantielle. L’exemple de Trump nous rappelle que la boîte à outils du démagogue peut inclure la réappropriation cynique du langage de l’équité et de la réciprocité pour exprimer, sur un mode narcissique et grandiose, l’idée que les gens ont raison de se plaindre, et pour fournir une feuille de vigne à la culture de la haine entre groupes sociaux ou, dans le pire des cas, à la légitimation de la violence. Si ceci se produit, « la qualité morale de la vie politique sera - comme le dit Rawls dans un contexte différent- changée d’une manière évidente et ne requérant pas de commentaire ».

Quel est le sens de tout ceci pour le libéralisme ? Le récent essor de l’autoritarisme révèle-t-il des défauts dans la théorie libérale ?

Toutes les fois qu’une société politique qui s’identifie à une philosophie ou à une idéologie politique particulière se heurte à de sérieuses difficultés, il est courant, pour les partisans de cette philosophie ou de cette idéologie, de soutenir que la société en question n’a pas adhéré à la bonne version de cette conception, ou que les échecs de cette société sont dus non pas aux défauts de la théorie, mais plutôt à l’incapacité de la société à la mettre en œuvre de manière complète ou appropriée. De telles affirmations sont faciles à faire et difficiles à falsifier, parce qu’il est presque toujours vrai qu’il existait d’autres versions de la théorie et que la société s’est montrée incapable de mettre en œuvre la version que l’on préfère – ou toute autre version – intégralement et de bonne foi. La conséquence est qu’il est vraiment trop facile, pour les partisans de la théorie, de recourir à ce que l’on pourrait appeler « la stratégie défensive générique » consistant à nier que les maux de la société puissent être imputés à la version correcte ou à la meilleure version de la théorie. Les marxistes ont avancé des affirmations de ce style, par exemple, quand l’Union soviétique s’est effondrée, et tout libéral qui s’est montré sceptique devant de telles affirmations devrait aussi prendre garde à ne pas faire trop facilement fond sur des affirmations du même genre lorsque les sociétés libérales rencontrent des difficultés.

Le succès de Trump est entièrement compatible avec ce que la théorie libérale nous conduisait à anticiper.

Ils devraient y prendre garde non seulement parce que de telles affirmations sont à la fois aisément disponibles et pratiquement infalsifiables, mais aussi parce qu’il y a une vraie question sur la mesure dans laquelle l’évaluation d’une théorie peut éviter d’être affectée par le destin des tentatives pour la réaliser ou la mettre en œuvre dans la pratique. Après tout, l’un des faits dont toute théorie politique doit tenir compte est que sa mise en œuvre politique devra être le fait d’êtres humains imparfaits, qui seront inévitablement assujettis à différentes formes de pressions, dont il y a des chances que les intérêts ne coïncident les uns avec les autres que jusqu’à un certain point, et qui – comme mon collègue Jeremy Waldron le souligne depuis longtemps – sont voués à être en désaccord sur de nombreuses questions, y compris sur la théorie elle-même qu’ils sont censés mettre en œuvre. Une théorie ne pourrait pas être adéquate en tant que théorie si son attractivité reposait sur un refus de ces évidences. On doit donc se poser la question suivante : si des tentatives répétées pour mettre en œuvre ou réaliser une théorie politique rencontrent de sérieuses difficultés, sommes-nous réellement certains que cela ne nous enseigne rien du tout sur les mérites de la théorie ? J’ai soutenu que les libéraux ont tout loisir de déployer la « stratégie défensive générique ». Ils peuvent continuer à affirmer que l’Amérique d’avant Trump n’était ni de près ni de loin conforme aux exigences des versions les plus défendables de la théorie libérale, et que leurs échecs n’étaient pas imputables à celles-ci. La théorie de Rawls, quant à elle, va au-delà de la stratégie défensive générique. Elle nous fournit les fondements d’un diagnostic plausible, du point de vue du libéralisme lui-même, des échecs des institutions américaines dans l’ère pré-Trump et des conditions qui ont permis à Trump de gagner la présidence. En conséquence, le succès de Trump est entièrement compatible avec ce que la théorie libérale, dans sa version contemporaine la plus influente, nous conduisait à anticiper. Dans cette mesure, ce succès valide la théorie plus qu’il ne l’infirme.

Dans quelle mesure l’évaluation d’une théorie peut-elle ne pas être affectée par les échecs à la réaliser dans la pratique ?

Comme je l’ai noté, la stratégie défensive générique n’est pas entièrement satisfaisante, parce qu’il demeure une question sur la mesure dans laquelle l’évaluation d’une théorie politique peut légitimement demeurer non affectée par les échecs que rencontrent les tentatives répétées de la réaliser en pratique. Le diagnostic rawlsien, quelque convaincant qu’il puisse être, ne règle pas non plus cette question. Le problème auquel la théorie libérale demeure confrontée est donc le suivant. Si les sociétés libérales échouent, pendant une période temporelle prolongée, à établir des ordres politiques justes et stables conformes à une norme raisonnable de réciprocité, avons-nous néanmoins de bonnes raisons de penser, ou d’espérer, que des ordres de cette nature sont politiquement réalisables au prix d’efforts suffisants, ou devrions-nous nous inquiéter de ce que les formes les plus séduisantes du libéralisme pourraient être impossibles à mettre en œuvre dans la pratique ?

Une récusation décisive de toute conversion vers l’autoritarisme, ainsi qu’un renversement clair et net de l’orientation inégalitaire prise par la société américaine, nous donneraient des raisons d’être optimistes non seulement pour l’avenir de notre pays mais aussi pour la viabilité du libéralisme en tant que philosophie politique.

par Samuel Scheffler

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