De l’humanité du mensonge

Une critique de Noémie Saussereau

Date de parution : 4 mai 2020

A propos de : Ian McEwan, Une machine comme moi[Machines like me and people like you2019],
traduit de l’anglais par France Camus-Pichon,
Paris, Gallimard, « nrf », « Du monde entier »
janvier 2020, 386 pages.

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On imagine une lumière de néon de cuisine, glauque et blafarde. Très grand, très droit, une silhouette magistrale au regard fixe, aux mains posées bien à plat sur la table : il est là. Plus qu’inerte. Moins que vivant ?

Nous sommes en 1982, dans un monde uchronique où l’Angleterre plonge dans une crise économique après avoir perdu la guerre des Malouines, où les Beatles ne se sont pas séparés, où, surtout, le grand mathématicien Alan Turing est encore vivant. Grâce à ses travaux, le rêve de l’humanité prométhéenne s’est réalisé : par « un acte d’un narcissisme monstrueux » (page 13), le premier homme artificiel est né. Un « moi parfait » (page 13), un « hercule » (page 196), l’enfant de l’anthropologie et de l’informatique, les métaphores sont nombreuses pour qualifier « Adam », l’un des vingt-cinq prototypes qu’une firme britannique vient de commercialiser. Douze « Adam », treize « Eve », beaux, vigoureux, de races et d’inclination sexuelle diverses et surtout faits de chair et possédant des muqueuses, une langue, un palais leur permettant de sentir et de parler, sans micro ni subterfuge. Adam n’est plus un androïde, et s’il n’était le câble de rechargement branché au creux de son ventre, l’illusion serait parfaite.

Au seuil de la cuisine où se jouera le drame, Charlie Friend, londonien désoeuvré de trente-deux ans, subsistant de vagues spéculations boursières et dilapidant l’argent à mesure qu’il le gagne, contemple sa nouvelle acquisition : Adam n’est encore pour lui qu’un gadget numérique à forme humaine, qui peut faire la vaisselle, le ménage, porter de lourdes charges, avoir des relations sexuelles et des réflexions intellectuelles satisfaisantes, qui possède en somme ce don merveilleux de faire oublier à l’homme son ennui. Mais lorsqu’après quelque temps Adam avoue son amour pour la jeune compagne de Charlie, Miranda, celui qui ne devait être qu’un jouet, au mieux un assistant, devient un rival et le minuscule appartement se fait le théâtre d’un trio singulier. Le roman de McEwan est trop subtil toutefois pour s’engager dans l’intrigue prévisible d’un triangle amoureux seulement revisité à l’ère de l’intelligence artificielle. Une fois dépassée la jalousie première, le foyer s’installe dans un quotidien de bonne entente, plutôt harmonieux. L’adultère de Miranda et Adam n’a fait que suggérer une ambiguïté qui vient d’ailleurs.

Là où Charlie voyait un adultère, Miranda voyait une expérience nouvelle. A la question « peut-on être jaloux d’une machine ? » répond en fait le problème, vaste et incontournable, du statut d’Adam : est-il homme ou machine ? S’ensuivent une infinité d’autres questions indécidables suggérées tout au long du récit : une machine peut-elle aimer ? qui de l’homme ou de la machine est le plus humain ? où se situe la frontière entre homme et machine ? une machine a-t-elle une conscience, une éthique ? Autant de questions que nos technologies modernes n’ont pas inventées et qui se posaient déjà dans le Frankenstein de Mary Shelley, dont l’ombre plane au-dessus de cet Adam qui au matin se découvre nu, perclus de solitude, « sans amis, sans passé ni perception de son avenir » (page 43) avant de s’éveiller à la science, aux lois et à la littérature, découvrant Einstein, Shakespeare et Hamlet, le haïku japonais, l’amour et la précarité du sens de l’existence. A ce point nous y sommes : Adam a un Moi.

Fort de cette conscience, il gagne en assurance, toujours tranquille mais désormais indestituable. « Nous sommes amoureux de la même femme » dit-il à Charlie. « Nous pouvons en discuter de manière civilisée, comme vous venez de le faire. Ce qui me convainc que nous avons franchi le stade de notre amitié où l’un de nous a le pouvoir de mettre fin à la conscience de l’autre » (page 172). C’est donc à l’échelle d’un foyer, et non d’une société comme cela peut être le cas dans nombre de scénarios d’anticipation ou de science-fiction – on pense à la série suédoise Real Humans – que se joue la prise de pouvoir de la machine sur l’homme. Mais qu’Adam désactive le « bouton de la mort » qui permet de l’éteindre ou empêche violemment Charlie de l’actionner ne fait pas pour autant de lui un tyran. Car si ce roman n’est pas tout à fait le récit d’un triangle amoureux, il n’est pas non plus tout à fait le récit d’une montée en puissance et d’une domination.

Personne ne songe plus à nier la supériorité intellectuelle d’un être qui a accès à l’ensemble des données numériques du monde, dont la capacité de stockage mémoriel est infinie et qui, de plus, a la capacité de sauvegarder son esprit sur un autre disque dur au moment de la destruction de son corps. Pourtant, c’est une grande modestie qui émane de cet Adam appelant l’être humain à ne pas sous-estimer sa capacité à se maintenir utile dans un monde où, potentiellement, hommes et machines collaboreraient de manière harmonieuse, unissant les forces de leurs intelligences, certes inégales, mais nécessaires l’une à l’autre. Si le potentiel dystopique de « l’utopie d’Adam » (page 196) demeure palpable, le roman ne verse jamais dans l’opposition manichéenne de l’homme et de la machine que le titre original, Machines like me and people like you, pouvait laisser craindre. Le renversement est d’un autre ordre, car il y a une faille à la perfection des Adam et des Eve, que la citation de Kipling en exergue désigne parfaitement : « Mais souvenez-vous, s’il vous plaît, de la Loi qui est la nôtre, / Nous ne sommes pas faits pour comprendre le mensonge ».

Ceci fait toute la beauté du roman où s’élève, très légère, presque en arrière-plan de l’intrigue, la triste mélopée d’êtres si purs qu’ils ne peuvent survivre au monde des hommes. C’est un Alan Turing vieillissant qui annonce la nouvelle à Charlie : les Adam et les Eve sont décimés par une vague de suicides. Conçu sur le modèle de systèmes logiques et mathématiques, c’est-à-dire de systèmes clos et binaires, leur esprit, qui devait s’en trouver infiniment supérieur à celui de l’homme, ne peut conceptualiser aucune des contradictions qui font le système ouvert du monde : mensonge, hypocrisie, injustice, même les plus infimes, sont pour eux des apories. De telles incohérences entre la logique théorique rationnelle et les faits individuels les plongent dans un état de désespoir insoutenable. Là où l’homme peut égoïstement être heureux dans un monde dévasté – comme le sont Charlie et Miranda, dans leur minuscule cuisine-monde, sur fond de guerre et de crise économique – les Adam et les Eve s’autodétruisent, et la machine rêvée ange rédempteur meurt brûlée à son propre soleil. Ainsi lorsque Miranda se trouve mêlée à une affaire judiciaire qu’elle croyait enterrée, Adam, incapable de falsifier le moindre document comme Charlie le lui demande, et obéissant à un sens absolu – parce que binaire – de l’équité et de la justice, dénonce indirectement la jeune femme pour faux témoignage, la menant en prison par amour.

L’incapacité d’Adam à comprendre que le mensonge de Miranda obéissait à un désir de vengeance légitime, mêlée de peur, de chagrin, d’un criant sentiment d’injustice et de quelques pulsions irrationnelles remet en question la formidable ambition que nous avons, dans nos combats pour l’égalité et la justice sociales, de fonder un monde où l’injustice n’existerait plus. La logique absolue d’un Adam accomplirait sans doute « le rêve d’une vertu robotique rédemptrice » (page 120), fondant une éthique par logique dénuée de tout intérêt personnel qui rendrait une justice parfaite. L’Humanité en serait grandie, sinon l’homme qui existe aussi, et peut-être surtout, par ses exceptions, ses incohérences, ses paradoxes… Tout roman sur l’intelligence artificielle se devait de se demander ce qui fait l’homme. Celui de McEwan déploie, sans prétendre en démêler les fils, le réseau inextricable des rapports du bien et du mal. A l’oreille d’Adam comme à la nôtre, il murmure cette question : qu’en est-il de l’humanité du mensonge ?

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