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Appel à participations : Actualité de la caverne. Virtualités herméneutiques de l’allégorie platonicienne dans les discours contemporains (scientifiques, artistiques, philosophiques)

vendredi 1er février 2013

Nous connaissons principalement l’allégorie de la caverne, présente au livre VII de la République, selon l’interprétation qu’en donne Platon lui-même dans la suite du dialogue, à savoir comme un paradigme de l’émancipation philosophique. Cette lecture académique (sans mauvais jeu de mot) est celle qui n’aura de cesse d’être reprise et enseignée jusqu’à aujourd’hui ; pourtant ce n’est pas celle qui nous intéressera dans ce colloque, car, en focalisant toute l’attention du lecteur sur l’ascension de l’apprenti philosophe du règne des ombres projetées sur le mur de la grotte jusqu’à la lumière transcendante du soleil, Platon nous détourne du reste des éléments de son allégorie qui, peut-on penser, constituent bien plus qu’un simple et neutre décor servant la parabole philosophique.

Nous formulons en effet l’hypothèse que ces éléments non exploités (comme le cadre même de la caverne, l’identité des porteurs d’ustensiles, celle du libérateur, etc.) sont riches de sens et contribuent pour une large part à la fascination qu’a exercé l’allégorie et au succès du dispositif platonicien lui-même.

Deux axes pourront ainsi être explorés :

- à partir de l’allégorie platonicienne, il s’agira de porter des regards ou de proposer des interprétations qui déplacent l’attention vers les détails apparemment « surnuméraires » de la caverne — que le récit pose sans exploiter — afin de les rendre signifiants, ou de recenser et d’analyser, de manière critique, les regards et les interprétations qui l’ont fait. Par delà la visée didactique de la fable, il est en effet tentant d’interpréter les silences de l’intrigue, les zones d’ombres de ses images ainsi que les sous-entendus de leur mise en scène. Plus encore, il est possible d’imaginer ou d’écrire le reste de l’histoire que le texte laisse le loisir de deviner en creux [1].

- Indépendamment de Platon, mais dans le souci toujours d’expliciter les nombreux échos qu’a pu susciter son allégorie, il pourra s’agir également d’interroger le lien mystérieux qui unit dans l’absolu caverne et pensée. Si Platon en propose une version archétypale, il est cependant loin d’épuiser toutes les virtualités herméneutiques du locus. Nous nous intéresserons donc également à tous les discours qui ont fait de la caverne (ou de ses variantes modernes), à la suite de Platon, une « machine à penser  ».

Car du fait de sa présentation pédagogique et de ses images, l’allégorie platonicienne de la caverne s’est révélée très accessible. Beaucoup — notamment des non-philosophes — se sont ainsi emparés de son intrigue inachevée, s’engouffrant dans les possibilités laissées ouvertes de l’interprétation ou reprenant à d’autres fins les éléments de sens de cette scénographie. Et naturellement, c’est parce qu’on l’a ainsi transformée, adaptée, perdue, trahie, retrouvée, re-trahie, réinventée que la caverne continue de se voir réinvestie dans différents contextes, parfois largement inattendus [2], comme dispositif au service de la production de sens, permettant notamment d’éclairer notre présent. C’est d’ailleurs là la fonction de toute « allégorie » selon Antoine Compagnon [3] : produire des lectures « actualisantes » quand le sens premier d’un texte est perdu ou difficilement accessible.

Voici, dans une liste non exhaustive, quelques pistes qui nous semblent dès lors intéressantes :

- Interrogations sur le caractère immédiatement étrange et paradoxal de l’allégorie : pourquoi cette scénographie particulière, et pourquoi avoir placé cette représentation de la société grecque, censée être la plus évoluée de son temps, dans un lieu aussi « primitif » ?

- Interrogations sur la dimension symbolique de la caverne : transition entre physis et polis, celle-ci apparaît comme une structure fondamentale. Elle est le premier repli de l’homme contre l’adversité — et d’abord repli en l’homme : elle est fœtale. Elle est donc à la fois refuge, mais gage aussi d’un destin tragique si l’on y retourne ou si l’on ne sait s’en extraire. En cela, elle est une structure porteuse de temporalité : elle tire vers le passé comme vers l’avenir, vers la régression comme vers l’émancipation. C’est la raison pour laquelle elle se révèle fortement structurante.

- Interrogations sur les détails apparemment « surnuméraires » de l’allégorie de Platon et les gloses auxquelles ils ont pu donner lieu. Le fait est que la caverne est avant tout le lieu d’un mystère, que Socrate ne cherche pas le moins du monde à éclaircir. A commencer par la question : qui a bien pu enchaîner les hommes dans la caverne ? Si la nature de ceux-ci, comme l’explique en définitive Socrate les pousse à ne jamais la quitter, qui peut bien imposer et faire peser cette organisation d’apparence « totalitaire » sur ses occupants ? et puisque certains prisonniers, pour des raisons non explicitées, sont malignement forcés à sortir des profondeurs et à affronter la lumière du jour, qui « dénature » très perversement ceux-ci et sur quels critères pour en faire des philosophes ?

- Interrogations sur le dispositif optique (le feu, le mur, l’écran, l’angle, l’obscurité, le projectionniste, le réel, les images, le public, l’isolement, la concentration, le spectacle, etc.), et en particulier l’étonnante concrétisation moderne de celui-ci dans le cinéma : un médium qui reproduit de manière troublante les conditions primordiales de la caverne.

- le lien entre le dispositif technique et le dispositif politique  : on a pu décrypter dans le texte platonicien une mise en scène critique du pouvoir qui non seulement pourrait être celui des religions et des premiers États par exemple, en même temps que la prophétisation du risque toujours présent dans le futur de voir la masse des hommes retourner dans une caverne en cas de dérive totalitaire, notamment au moyen des nouveaux moyens technologiques. Mais dans le même temps, la caverne peut tout aussi bien illustrer l’état d’inconscience dans lequel les hommes sont peut-être maintenus de toute éternité par des forces hostiles [4] : un bocal ou une « couveuse » dont on ne pourrait jamais prendre véritablement conscience.

- Interrogations sur les implicites du dispositif philosophique  : la vision très pessimiste de la philosophie au moment même où elle se théorise à travers la fin de l’allégorie et les moqueries dont fait l’objet le philosophe, avant que sa mise à mort elle-même ne soit envisagée.

- Interrogations sur le dispositif psychologique et affectif : qu’ont à nous apprendre sur la caverne la psychologie des profondeurs et la psycho-analyse telle que la pratique Jung en particulier, en interrogeant notamment la dimension archétypale de la caverne ?

De quoi la caverne est-elle le nom ? , pourrait-on, en résumé, se demander aujourd’hui. Ce qu’il nous faut en somme interroger, c’est le succès de cette représentation, les raisons de notre fascination pour cette histoire et donc de sa remarquable longévité : en bref, la capacité que nous lui trouvons encore à expliquer (notre passé, notre présent ou notre avenir). C’est que l’intrigue de la caverne représente dans tous les cas une expérience de pensée qui n’a rien perdu son côté vertigineux, voire effrayant. Si l’on n’écartera pas des propositions philologiques visant à éclairer le sens premier du texte, celui qu’il pouvait avoir pour Platon et les contemporains à qui il s’adressait, on privilégiera cependant les communications portant sur des interprétations ou des échos plus récents et notamment contemporains de la caverne. Nous invitons ainsi tous ceux qui, dans leur champ respectif (philosophes bien sûr mais aussi artistes, théoriciens et spécialistes de cinéma, de littérature, psychologues et psychanalystes, penseurs des techniques, notamment de communication, politologues, etc.), ont été sensibles au pouvoir d’attraction de la caverne et à ses propriétés herméneutiques, à proposer leur intervention (leur analyse, leur lecture ou leur réécriture) lors de ce colloque.

* * *

Le colloque est prévu pour se dérouler sur deux jours, les jeudi 28 et vendredi 29 novembre 2013, à l’Université de Cergy-Pontoise (Université Paris-Grand Ouest). Les communications se feront sur la base de 20 min + 10 min de discussion et donneront lieu pour une sélection d’entre elles au moins à une publication dans l’année qui suivra.

Vos propositions d’intervention prendront la forme d’un argumentaire d’une demie-page à une page, précisant clairement l’axe d’étude et les corpus (ou le terrain d’enquête) retenu. Elles seront accompagnées d’un bref aperçu bio-bibliographique et le tout sera envoyé conjointement aux deux adresses suivantes : ageord@gmail.com et remi.astruc@u-cergy.fr

Date limite d’envoi des propositions : 15 juin 2013

Avis d’acceptation de la proposition : 15 juillet 2013

Comité scientifique (en cours de composition) : - Marcel Conche (Paris I-Sorbonne)

Barbara Cassin (CNRS) ?

Rémi Astruc (Université Cergy-Pontoise)

Alexandre Georgandas (Université Cergy-Pontoise)

Comité d’organisation  : Rémi Astruc, Université de Cergy-Pontoise ; Alexandre Georgandas, Université de Cergy-Pontoise.

Notes

[1] La visée pédagogique de la caverne ne sollicite qu’une petite partie des détails mentionnés dans l’allégorie, ce qui la distingue d’une fable ou d’un apologue où l’ensemble de ceux-ci doit pouvoir être interprétable dans le sens de cette visée pédagogique.

[2] Une variété de dispositifs sémiotiques tels que l’utérus / la couveuse, le cinéma, les systèmes totalitaires, etc., peuvent être ainsi lus comme des échos plus ou moins lointains de la caverne platonicienne et de son dispositif principal.

[3] Voir A. Compagnon, Le Démon de la théorie, Paris, Seuil, 1998, pp. 62-66

[4] Nous pouvons également envisager la caverne d’un point de vue kantien, comme un enfermement à l’intérieur des limites de l’esprit lui-même dans sa capacité à appréhender le monde qui nous entoure.

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