Respect de la vie ou respect du pluralisme moral ?

jeudi 3 décembre 2009, par Jean-Cassien Billier

Thèmes : démocratie | Bioéthique

Version imprimable fontsizeup fontsizedown

Le désaccord moral est constitutif des démocraties libérales modernes, et celles-ci doivent se féliciter de sa présence et de son maintien. Le statut de l’embryon, puis du fœtus chez les êtres humains est à cet égard une question par excellence de désaccord moral qui n’est guère susceptible de recevoir un jour une réponse unanime dans la société civile. Dès lors, la législation tout à la fois inévitable et nécessaire pour gérer les conflits de droits ne peut avancer qu’avec une extrême prudence sur le fil étroit qui doit tracer une frontière au-delà de laquelle l’Etat pénètre dans les terres de la société civile pour y prendre parti de façon illégitime dans les conflits moraux qui agitent cette dernière.

Dans le cas des vifs débats autour du statut de l’être prénatal humain, le magistrat et le législateur peuvent simplement enregistrer qu’il existe en gros trois types de positions dans la société civile. 1/ Une position libertarienne, tout d’abord, qui affirme que l’être prénatal est la « propriété » de la femme enceinte qui devrait pouvoir en disposer comme elle l’entend à n’importe quel moment de la gestation, ce qui est bien sûr partiellement illégal en France aujourd’hui, tout geste médical sur de cet « être » nié en tant que tel n’ayant pas de différence notable avec un geste sur une tumeur ou un caillot sanguin. 2/ Une position dite conservatrice ensuite, qui affirme, notamment avec l’Église catholique, que toute vie humaine doit être respectée de façon absolue dès l’instant de la conception et qui procède par assimilation de individualité biologique et de la personnalité humaine : l’être humain est une personne dès la conception, puisque c’est Dieu qui en première instance a voulu par cette procréation susciter un être humain qui ne peut être qu’une « personne ». Il n’est pas sans intérêt de souligner que cette position de l’Église catholique est relativement récente. En effet, de 1234 à 1869, la doctrine constante du catholicisme fut de poser une distinction entre fœtus inanimé et fœtus animé, l’excommunication ne portant que sur les individus qui se rendaient coupables de l’avortement d’un fœtus animé. Plus troublant : jusqu’en 1994 les fœtus avortés vivants n’étaient pas baptisés. L’Église catholique argue du fait que c’est l’évolution de la science moderne qui a attiré son attention sur l’importance décisive du moment de la conception, entraînant la désuétude de la doctrine de l’animation, et, pour ses détracteurs, une sacralisation d’un simple processus biologique. Cette position conservatrice peut d’ailleurs être défendue par d’autres arguments que ceux du catholicisme, et de nature cette fois non théologique. On peut en effet défendre le caractère inviolable de la vie de l’embryon puis du fœtus au nom de la simple appartenance de cet être à l’espèce des êtres rationnels (même si la rationalité n’est évidemment que potentielle à ce stade), ou encore en posant un interdit sur le fait de priver un être de la perspective d’une vie future. 3/ Une position moyenne ou modérée enfin, qui tente de définir une théorie de l’acquisition graduelle du droit à la vie pour le fœtus, et qui se heurte par définition à la question de la détermination précise d’une ligne de démarcation permettant de répondre aux dilemmes auxquels sont confrontés les parents, les praticiens de la médecine, les magistrats et les législateurs.

Toute la question est là : pour les tenants de la position libertarienne, la ligne de démarcation est la naissance ; pour les catholiques et les autres défenseurs d’une position conservatrice, la ligne de démarcation est la conception. Il est à noter que ces critères sont d’ailleurs infiniment moins clairs qu’ils ne le paraissent de prime abord, et il existe des bibliothèques de philosophie morales consacrées aux difficultés qu’ils entraînent. De ce point de vue, la position modérée n’est en rien moins claire ou plus difficile à mettre en pratique que celles qu’elle prétend écarter. Reste que pour une évidente question de logique la notion de gradualité sera à jamais incompatible avec celle d’une démarcation nette : déterminer un point de « passage à la limite » au sein l’acquisition graduelle de droits par le fœtus serait évidemment revenir vers une théorie de la démarcation franche. La notion de « viabilité » ne semble pas être de son côté une excellente candidate pour assumer la responsabilité d’un critère de démarcation : trop floue, trop potentiellement liée à une idée morale qu’on peut se faire, de façon controversée, d’une existence humaine « viable » (viable pour qui ?). Il certain, de toute façon, que si un critère de démarcation autre que la conception, la naissance ou la viabilité était découvert, il ne ferait jamais l’unanimité. Et il ne serait pas souhaitable qu’il le fasse, sauf à souhaiter aussi la disparition des libertariens et des catholiques dans la société française et celle, de façon plus générale, du pluralisme des conceptions du bien.

Reste à gérer la question de la responsabilité des acteurs et celle des conflits de droits. Ce n’est certes pas une mince affaire. Mais on peut avancer l’hypothèse selon laquelle cette gestion des responsabilités et des droits pourrait être plus aisée si le deuil était fait de la possibilité de découvrir un jour un critère de démarcation non controversé entre la vie humaine au sens minimalement cellulaire et l’attribution de la personnalité morale et juridique. Considérable difficulté qui traverse le continent démocratique contemporain : nos sociétés sont pluralistes de fait et de droit ; or, dans le même temps, l’évolution de la pratique médicale ainsi que l’ampleur des possibilités ouvertes par la biologie, parce qu’elles ne cessent de poser de nouveaux dilemmes qui mettent en jeu le statut par excellence controversé de l’embryon et du fœtus chez l’être humain, semblent appeler l’émergence d’une position unanime en la matière pour apaiser les controverses dues au pluralisme lui-même. Cette tension structurelle peut rendre pessimiste quant à l’espoir d’une législation qui apaiserait tous les débats d’un coup de baguette magique et, surtout, qui répondrait clairement aux problèmes spécifiques de gestion de responsabilités et de droits qui émergent de pratiques multiples et fort différentes.

par Jean-Cassien Billier

Version imprimable fontsizeup fontsizedown
Pour citer cet article :

© Raison-Publique.fr 2009 | Toute reproduction des articles est interdite sans autorisation explicite de la rédaction.

Motorisé par SPIP | Webdesign : Abel Poucet | Crédits