Le Clonage n’est pas un problème moral

mercredi 25 mars 2009, par Ruwen Ogien

Thèmes : Bioéthique

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Si nous n’avons pas de bonnes raisons de manifester sur la voie publique pour promouvoir le droit de se cloner, nous n’en avons pas non plus d’interdire le clonage reproductif humain. Une analyse de Ruwen Ogien (CNRS, CERSES).

En réalité, ils sont bien obligés de reconnaître que, dans le cas du clonage, l’identité l’emporte sur la différence et que le principe d’impartialité impose de traiter pareillement donneur et cloné. Autrement dit, il devrait être exclu, en principe, que la personne clonée n’ait pas exactement les mêmes droits ou la même dignité, que le donneur auquel il ressemble de tous les points de vue pertinents du point de vue moral. Un kantien ne devrait donc avoir aucune raison de s’affoler.

Il se peut que, dans les faits, le traitement des personnes clonées (s’il y en a !) ne sera pas impartial. Ce ne sera pas la première fois que le principe ’impartialité aura été violé. Mais personne n’a jamais songé à renier un principe parce qu’il était violé. Le fait qu’un principe est violé est plutôt une raison de chercher les moyens de le rendre plus effectif.

Cependant, ceux qui se réclament de la déontologie kantienne semblent penser que ces considérations ne suffisent pas à mettre le clonage à l’abri de toute objectionmorale. Même s’il n’existe aucune raison de principe pour que la dignité des personnes clonées soit bafouée, il n’en reste pas moins, d’après eux, que le projet de cloner l’homme est indigne.

Mais pourquoi le projet de faire naître des personnes qui, étant identiques à d’autres personnes, auraient exactement les mêmes droits qu’elles, serait-il indigne ? Ce qui serait indigne, bien sûr, serait le projet de faire naître des personnes qui seraient identiques à d’autres personnes mais n’auraient pas les mêmes droits. Là encore, c’est le principe d’impartialité qui serait violé. De toute façon, ce genre de projet n’est pas à la portée d’un individu. Il ne pourrait s’agir que d’un projet collectif ou institutionnel du même genre que l’esclavage ou le nazisme. Il serait absurde d’envisager la possibilité qu’un donneur puisse, de sa propre autorité, supprimer le droit de vote à son clone. En revanche, un État (ou toute autre institution de ce genre) pourrait mettre en place des procédures de discrimination à l’égard de toutes sortes de personnes. Cela a été le fait pour les Juifs. Pourquoi pas pour les clones ? Maisquelles conclusions devrions-nous tirer de cette possibilité (qui, hélas, ne peut pas être exclue) ? Que le projet de cloner serait indigne ? Ce serait un peu comme si on disait que le projet des Juifs de se reproduire est indigne car les probabilités que leurs enfants subissent des torts considérables restent toujours assez élevés. Bref, il n’est pas du tout évident que le projet de cloner pourrait violer les principes défendus par les déontologistes de type kantien : autonomie, dignité, respect de soi-même et d’autrui. Il se pourrait même que ce soit l’interdiction du clonage qui viole ces principes. C’est, du moins, ce que je vais essayer de montrer à présent.

Droit à la liberté de la recherche scientifique, droit à la liberté de procréer

Pour certains libéraux, l’interdiction du clonage ne violerait pas seulement un droit fondamental (c’est-à-dire un droit qui vaudrait même s’il n’était pas protégé juridiquement) mais deux :
1. Le droit à la liberté de la recherche scientifique.
2. Le droit à la liberté de procréer.

L’argument du droit à la liberté de la recherche scientifique a été utilisé pour faire échec à une proposition de loi visant à criminaliser le clonage, déposée au Sénat américain en 1998 (Kiernan, 1999). À mon avis, il n’est guère convaincant. En effet, tout le monde semble s’accorder sur le fait que le clonage ne pourrait être expérimenté sur l’homme que dans des conditions de sécurité extrêmement élevées.

Il faudrait, en fait, qu’une masse énorme d’informations pertinentes ait été rassemblée pour que l’expérience soit tentée. Dans ces conditions, la contribution de l’expérimentation elle-même à l’accroissement de nos connaissances serait-elle décisive ? Ce n’est pas du tout évident. Il se pourrait, par exemple, que le gain de connaissance attendu de l’expérimentation sur l’homme pourrait être obtenu par d’autres moyens moins problématiques (des simulations par exemple). Ce serait aux scientifiques de prouver que le gain de connaissance obtenu par l’expérimentation serait crucial et qu’il serait impossible de l’obtenir par d’autres moyens, ce qu’ils n’ont pas fait jusqu’à présent.

L’argument du droit à la liberté de procréer est un peu plus intéressant. Il a été analysé, entre autres, par Cass Sunstein (1998). C’est de lui que je m’inspire pour l’exposer. C’est donc un examen de seconde main, si je puis dire. J’espère que les juristes professionnels me pardonneront mes imprécisions. De toute façon, ce qui m’intéresse, c’est la possibilité de justifier rationnellement un tel droit et non celle de le justifier juridiquement dans l’état actuel des législations.

D’après Sunstein, le droit de procréer, s’il existe, doit être compris comme une liberté de se reproduire quel que soit son état physique ou mental, et de le faire avec le conjoint de son choix. Il n’exclut pas la possibilité de mettre au monde un enfant handicapé physiquement ou socialement. C’est un choix qui est laissé aux individus.

A cette liberté de procréer s’ajoute d’ailleurs une liberté substantielle, bien que non illimitée, d’orienter la vie des enfants par différentes décisions éducatives. La possibilité est laissée aux parents d’agir pour que leurs enfants réalisent un projet éducatif auquel ces derniers n’ont donné aucun assentiment, tel que celui d’être catholique, végétarien ou skieur professionnel. Autrement dit, le fait qu’un projet éducatif dit “instrumental” oriente les parents ne constitue pas une raison de leur interdire de se reproduire. Pourquoi en irait-il autrement dans le cas du clonage ? Le principe d’impartialité nous demande de reconnaître aux individus la liberté de se cloner même dans le contexte d’un projet dit “instrumental” et même si la personne issue du clonage risque de souffrir de sa condition. S’il fallait interdire tous les projets de reproduction qui pourraient être dits “instrumentaux” ou tous ceux dont l’issue risquerait d’être une existence misérable, il n’en resterait pas beaucoup qui pourraient être autorisés. Si j’ai bien compris, c’est au nom de cet ensemble de considérations que le projet de stériliser les criminels, par exemple, fut jugé non conforme à la Constitution américaine par la Cour Suprême, il y a plus d’un demi-siècle ( Eidbert, 1999 ; Edwards et Beard, 1999).

En fait, ce qui fut rejeté, c’est une certaine forme d’eugénisme : la stérilisation forcée. Si ce raisonnement est correct, l’interdiction du clonage pourrait être considérée comme une forme d’eugénisme ou de stérilisation forcée. En effet, pour toutes sortes de couples infertiles, ou toutes sortes de personnes qui rejettent pour des raisons de conscience ou d’orientation sexuelle certains moyens traditionnels de procréer, le clonage pourrait être le seul moyen de se reproduire. Les priver de ce moyen serait donc les contraindre à la stérilité. Le résultat est paradoxal : d’habitude, ce sont les amis du clonage qui sont soupçonnés d’être des eugénistes en puissance. Mais il est loin d’être absurde.

par Ruwen Ogien

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