Le Clonage n’est pas un problème moral

mercredi 25 mars 2009, par Ruwen Ogien

Thèmes : Bioéthique

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Si nous n’avons pas de bonnes raisons de manifester sur la voie publique pour promouvoir le droit de se cloner, nous n’en avons pas non plus d’interdire le clonage reproductif humain. Une analyse de Ruwen Ogien (CNRS, CERSES).

Bien sûr, on peut estimer que le parallèle entre l’interdiction du clonage et la stérilisation forcée est un peu tiré par les cheveux. Cass Sunstein estime qu’il ne pourrait valoir que s’il était communément admis que le clonage est un cas authentique de reproduction ou de procréation. Mais certains semblent penser qu’il s’agirait plutôt d’un cas de duplication. Pour ces derniers, le parallèle entre l’interdiction du clonage et la stérilisation forcée serait extrêmement contestable. Il semble qu’il y ait encore d’autres raisons de mettre en doute la valeur du parallèle. Affirmer qu’interdire de cloner revient à stériliser de force, c’est ne pas tenir compte d’une différence, qui semble compter pour nous, entre faire un mal et le laisser s’accomplir. Stériliser quelqu’un de force serait faire un mal ; ne pas l’aider à se reproduire serait, au plus, laisser un mal s’accomplir. Mais il existe d’assez bons arguments pour nier l’existence d’une différence essentielle, du point de vue moral entre faire un mal et le laisser s’accomplir. Ce qui fait qu’en définitive le parallèle entre l’interdiction du clonage et la stérilisation forcée n’est peut-être pas aussi artificiel qu’il pourrait le sembler. Mais on ne peut pas dire non plus qu’il s’impose de façon irrésistible. De toute façon, ces réserves ne suffisent certainement pas à montrer que les principes déontologiques de type kantien (dignité, autonomie, respect de soi-même et d’autrui, etc.) peuvent être mis au service de l’interdiction du clonage aussi facilement que certains experts ès clonage le prétendent. Car elles laissent intacte l’idée que c’est plutôt l’interdiction du clonage qui risquerait de violer ces principes, dans la mesure où elle pourrait ne pas respecter une ou plusieurs libertés fondamentales.

Quel effet cela fait d’être cloné ?

L’ennemi du clonage peut-il trouver chez le conséquentialiste, ce que le déontologiste semble lui refuser ? C’est loin d’être évident, bien que la question resteun peu plus ouverte puisque les conséquences sont des faits contingents dont on peut seulement estimer la probabilité et dont il est impossible de dresser a priori une liste exhaustive (il y a des conséquences que nous ne pouvons même pas envisager). Celles que le conséquentialiste examine habituellement sont de trois types : psychologique, sociologique et biologique.

1. Les arguments psychologiques consistent, en gros, à dire que les personnes nées par clonage auraient les plus grandes difficultés à développer une personnalité stable ou autonome. Leur vie serait entièrement déterminée par le projet du donneur.

2. Les arguments sociologiques ou anthropologiques sont généralement de type fonctionnaliste. Ils consistent à dire que toute société humaine doit satisfaire à des impératifs fonctionnels si elle veut survivre. Il faudrait compter, parmi ces impératifs, la nécessité de respecter un certain ordre généalogique construit sur la différenciation sexuelle et la distinction des générations. L’identité personnelle ne pourrait pas être garantie si cet ordre était ruiné. 3. L’argument biologique invoque la nécessité de la diversité et le risque de détérioration de l’espère si cette diversité était menacée.

Aucun de ces arguments n’est solide.

Le cas des jumeaux suffit largement à montrer la faiblesse des arguments psychologiques. Personne ne peut sérieusement soutenir qu’ils sont incapables de développer une personnalité stable et autonome (même lorsque leur environnement fait tout pour les en empêcher, en les habillant bêtement de la même façon, en leur donnant des prénoms qui commencent par la même lettre, etc.). Bien sûr, dans le cas du clonage, il faudrait aussi compter avec la possibilité d’une différence d’âge entre ces « faux jumeaux » qui seraient le donneur et son clone. Mais il est difficile de voir pourquoi cela causerait des problèmes d’identité plus compliqués que pour les jumeaux. En tout cas, ce n’est certainement pas sur une base empirique que les adversaires du clonage se permettent d’affirmer qu’il en irait nécessairement ainsi.

Les arguments sociologiques ou anthropologiques reposent sur des présupposés fonctionnalistes qui n’ont jamais fait l’unanimité. Personne n’a jamaisréussi à prouver qu’il existe des « impératifs fonctionnels », à défaut desquels les sociétés et les individus qui les composent pourraient s’effondrer. Et si personne n’a jamais réussi à le prouver, c’est pour une bonne raison : il n’existe pas d’impératifsde ce genre. Ce qui vaut pour un organisme individuel ne vaut pas pour des groupes ou des collectivités. Nous pouvons essayer de trouver des critères qui pourraient nous autoriser à déclarer qu’un organisme a cessé de vivre ou que son équilibre est rompu. Mais cette possibilité semble exclue dans le cas de ce qu’on appelle une « société ». Ni la disparition de tel ou tel système politique ni celle de tel ou tel système de parenté ne suffit à déclarer morte une société. De toute façon, même les fonctionnalistes les plus fanatiques semblent disposés à admettre qu’on peuttoujours trouver des « équivalents fonctionnels » susceptibles de jouer le rôle qui était attribué à telle ou telle institution dans telle ou telle société. Rien ne nous oblige à penser, par exemple, que le développement de l’identité personnelle telle que nous la concevons soit nécessairement dépendante de la différenciation sexuelle telle que nous la connaissons aujourd’hui, ou de nos systèmes de parenté actuels.

Il me sera plus difficile d’évaluer l’argument dit « biologique ». Mais il me semble qu’il repose sur la crainte injustifiée d’une demande massive et absolument non réglementée de clonage. Mais pourquoi la demande de clonage devrait-elle être massive et non réglementée ? Après tout, ceux qui feraient appel à cette technique pour avoir un enfant n’auraient probablement pas envie d’en avoir dix autres qui se ressemblent. D’autre part, l’argument biologique ne semble pas tenir compte du fait qu’en même temps que la technique du clonage toutes sortes d’autres techniques de thérapie génétique se développent. Elles permettraient peut-être de remédier aux inconvénients supposés de la diminution de la diversité.

Certains estiment que ces arguments conséquentialistes devraient être pris en compte, par prudence au moins, même s’ils présentent quelques faiblesses. Mais le problème n’est pas qu’ils présentent quelques faiblesses. C’est qu’ils sont incohérents ou dépourvus de fondement (les arguments « anthropologiques » ou « psychologiques » plus particulièrement). Et même s’il y avait tout de même quelques faits parlant en leur faveur, la question se poserait de savoir s’ils pourraient suffire à justifier une mesure aussi radicale qu’une interdiction absolue.

par Ruwen Ogien

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