Le Clonage n’est pas un problème moral

mercredi 25 mars 2009, par Ruwen Ogien

Thèmes : Bioéthique

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Si nous n’avons pas de bonnes raisons de manifester sur la voie publique pour promouvoir le droit de se cloner, nous n’en avons pas non plus d’interdire le clonage reproductif humain. Une analyse de Ruwen Ogien (CNRS, CERSES).

Tolérer ou promouvoir ?

Ainsi les principes de la déontologie kantienne ne peuvent pas servir à justifier l’interdiction absolue du clonage reproductif humain. Les chances de justifier l’interdiction en invoquant des principes moraux de type utilitariste ou conséquentialiste (c’est-à-dire des principes qui nous recommandent d’évaluer une action à la lumière de ses résultats plutôt qu’en référence à certaines règles de devoir ou d’obligation) sont un peu plus élevées. Elles restent faibles néanmoins. Dans la mesure où la déontologie kantienne et le conséquentialisme sont les deux seuls ensembles de théories morales complètes dont nous disposons actuellement (c’est-à-dire les deux seuls ensembles de principes qui pourraient servir à justifier publiquement une position morale), il n’existe aucune bonne justification morale à l’interdiction absolue du clonage reproductif humain (je laisse de côté, bien sûr, la question de savoir s’il pourrait exister d’autres théories morales complètes susceptibles de soutenir l’interdiction). Cependant, du fait que ni les principes kantiens ni les principes conséquentialistes ne peuvent servir à justifier l’interdiction du clonage reproductif humain, il ne suit pas que ces principes nous donnent des raisons de promouvoir cette pratique, c’est-à-dire de tout faire pour qu’elle devienne effective ou répandue. Tel est, du moins, le point de vue que je vais essayer de justifier en conclusion.

Il existe aux États-unis des mouvements de défense du droit de se cloner. Ce n’est pas très étonnant ; il y a aussi des mouvements de défense des mangeurs d’ail et de toutes sortes d’autres bizarreries. Il y a même un président du Front unifié pour ledroit de se cloner qui fait des déclarations officielles. En voici une de RandolfeWicker, président du Cloning Rights United Front of New York.

Ma décision de me cloner m’appartient. Ce n’est ni l’affaire du gouvernement ni celle du Cardinal O’Connor, qui n’ont pas plus à intervenir dans cette décision que dans celle que prend une femme d’avorter. L’importance du clonage est considérable. C’est une expression du droit de se reproduire de chaque être humain (New York Times Magazine).

Personnellement, j’ai du mal à prendre ce genre de déclaration tout à fait au sérieux (et pas seulement parce qu’elles ressemblent à un canular diffusé sur Internet, ce qu’elles sont peut-être). Je n’irai probablement pas manifester avec le Front uni pour le droit du clonage alors que je pourrais le faire si le droit d’avorter était menacé.

Est-ce seulement par paresse ou incohérence ?

Si je crois que l’interdiction de se cloner n’a pas de justification, ne dois-je pas militer pour le droit de se cloner ou, au moins, reconnaître que militer pour ce droit est important ? Certaines personnes auront probablement des raisons intelligibles de se cloner. Ces raisons pourraient-elles être telles qu’elles m’obligeraient moralement, pour ainsi dire, à tout faire pour les aider ? Ce n’est pas évident. Comme certains philosophes pourraient le dire, les raisons de se cloner semblent personnelles et relatives aux agents. Elles ressemblent à des droits auxquels ne correspond aucune obligation. N’importe qui a le droit, semble-t-il, d’ériger une statue à sa propre gloire dans son jardin. Mais personne n’est obligé de contribuer à la réalisation de cette sorte de projet. On peut admettre que le désir de se cloner n’est pas aussi vain que celui d’ériger une statue à sa propre gloire dans son jardin. On peut admettre qu’il trouve sa légitimité dans le fait que tout le monde semble plus ou moins accepter l’idée quele désir d’une filiation biologique n’est pas complètement irrationnel (même si les promoteurs de l’adoption le contestent (Lewontin, 1997). On peut même aller jusqu’àreconnaître qu’il existe un droit de se reproduire que la possibilité de se clonerpourrait rendre effectif dans certains cas. Tout cela ne suffit pas encore à établir qu’il pourrait exister une sorte d’obligation morale corrélative valant pour tous, de promouvoir la réalisation de ce désir ou de ce droit.

Voilà où j’en suis dans mes réflexions sur la question : cloner ou ne pas cloner. Je crois qu’il n’y a aucune raison morale de l’interdire. Mais je n’arrive pas à trouver des raisons morales de le promouvoir. Cette position est-elle cohérente ? Je n’en suis pas sûr. Il se peut que les raisons de ne pas interdire le clonage soient aussi des raisons de le promouvoir.

En tout cas, ma position ne peut pas être exclue pour des raisons de principe. Il y a toutes sortes de choses qu’il serait absurde d’interdire et qu’il n’y a aucune raison de promouvoir. Toute la question est de savoir si le clonage est bien l’une de ces choses.

par Ruwen Ogien

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