Care : "Un modèle alternatif au discours de droite"

samedi 15 mai 2010, par Pascale Molinier, Sandra Laugier

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Référence : Cet article est la version intégrale de l'entretien avec Robert Maggiori, publié dans Libération, le 14/05/10. Repris avec l'autorisation des auteurs.

Cela vous étonne-t-il que le Parti socialiste ait « emprunté » une notion comme celle de care ?

Sandra Laugier : Les réflexions sur le care sont florissantes depuis pas mal d’années en France, et n’avaient pas rencontré d’écho au PS, pourtant fortement sollicité sur ce thème ! Mais ce n’est pas surprenant sur le fond, car l’importance de ces questions s’impose d’elle-même. Chacun y est confronté dans sa vie quotidienne. Qui ne se fait pas du souci car il ne sait comment ni qui va s’occuper d’un parent, de son enfant ou d’un ami ? Le care, c’est-à-dire le souci des autres, est une interrogation ordinaire, et centrale dans la vie.

Une interrogation morale ?

Sandra Laugier : Oui, mais pas théorique et générale comme c’est trop souvent le cas (qu’est-ce qui est bien ou mal ? quel est le bon choix ?). Elle questionne ce qui compte pour nous, nos priorités. L’éthique du care est un changement radical en morale, car elle introduit une attention à la vie ordinaire comme objet politique. C’est ce passage du privé au public, et surtout la légitimation de ce qui relève du domaine privé comme politique, qui constitue le cœur de l’éthique et de la pratique du care. Tant mieux si les partis politiques se rendent compte enfin que cela est prioritaire pour beaucoup : le souci, par exemple de l’avenir des enfants et des petits-enfants, ou d’un idéal de société où personne n’est transparent, invisible, compté pour rien.

Ce seul souci suffit ?

Pascale Molinier : Il faut qu’il entre en résonance avec tout un ensemble de transformations sociales importantes, comme la féminisation des migrations transnationales, les mouvements de travailleurs-travailleuses sans papiers, les transformations des modes capitalistes d’organisation du travail (flexibilité, intensification...), l’allongement de la durée de la vie, le changement de la place des patients et des familles dans le processus de soin (VIH, Alzheimer et handicaps). De plus, contre le discours dominant de la droite, de défiance envers les pauvres, d’obsession du tri entre bons et mauvais citoyens, de valorisation unique de la compétitivité, de l’expertise et de la performance, il est bien normal, et heureux, que la gauche adopte un modèle alternatif, qui soit sensible aux différences, et prône l’attention désintéressée à autrui, et une pluralité de modèles de vie. Contre ce « monde sans pitié » de la droite, le care permet de renverser les valeurs, en allant les chercher du côté de ceux qui sont les plus stigmatisés, chez qui on trouve souvent les pourvoyeurs/pourvoyeuses de care.

A quelles conditions politiques se renversement, à gauche, peut-il se faire ?

Pascale Molinier : Le care est bien une idée de gauche, en tant qu’il constitue une critique du libéralisme : Joan Tronto attire l’attention sur le fait que la société s’appuie sur les pourvoyeurs de soin en leur déniant leur place. Nounous, auxiliaires de vie, femmes de ménage, aidants familiaux... composent une armée de l’ombre reléguée dans les coulisses d’un monde de la performance, qui veut les ignorer. Les plus performants sont aussi ceux qui parviennent à ne pas voir en quoi leur succès et l’extension de leurs capacités d’action dépendent de qui les sert. Attention, le care, ce n’est pas la pitié ou les bons sentiments. Le problème est que le PS lance actuellement l’idée de care peut-être trop rapidement, sans percevoir la nécessité d’un travail de fond, pas seulement théorique mais pratique ; sur ce que serait une véritable politique du care, une transformation de l’agenda et des priorités politiques. Le risque est alors d’affadir le care, réduit à des solidarités et aspirations au bien-être, mais surtout de déconsidérer le propos du care, rapidement réduit à de la « nunucherie ». La force de l’éthique du care est certes de faire place aux sentiments, au souci des autres, mais dans la politique et la justice. Sans la dimension politique des sentiments, l’appel à une « société du soin » est aussi vain que conformiste.

Cela peut en effet rappeler le vieux problème des rapports entre « justice et charité ». Où est la nouveauté ?

Sandra Laugier : Le care est une notion récente, apparue en lien avec le féminisme, qui attaquait les conceptions acceptées, ou libérales, de la justice et de la famille. En cela c’est une critique originale de la justice, qui n’a rien à voir avec les vieux débats justice/charité ou justice/sentiments, puisque elle interrogeait de façon radicale la conception majoritaire de la justice et de la morale, comme issue d’une histoire qui place les femmes en position minorée dans la société, et la famille hors de la justice et du politique. Etymologiquement déjà, rien ne rapproche le care de la charité, puisqu’il constitue une revendication d’égalité. Le care n’a rien à voir non plus avec le soin – pourtant largement identifié à lui dans la rhétorique du PS.

Pascale Molinier : Le recours au « soin » reproduit précisément les hiérarchies qui sont ébranlées dans le care : domination et compétence du soignant, création d’une catégorie figée de « vulnérables » (toujours les autres). Surtout, qui dit soin (même avec toutes les précautions) dit maladie, quelque chose à soigner : la société, ou certains de ses membres, identifiés comme malades, dépendants… Au contraire, le care est du côté de l’activité, de la vie, et des interdépendances. Nous sommes tous pourvoyeurs et receveurs de care et tous dépendants.

Que devrait être selon vous une « société décente » ?

Pascale Molinier : Une vraie « société décente » est une société où chacun a sa place et sa voix, pas une société du « bonheur », du soin, du bien-être – qui pourrait y croire ? Au lieu de lancer de tels slogans, il vaut mieux se demander concrètement ce dont ont besoin, par exemple, non seulement les malades atteints d’Alzheimer, mais leurs conjoints ou ceux qui s’en occupent ; et ils ne demandent pas du bonheur mais du répit, de la reconnaissance, et de l’aide concrète sous forme de dispositifs constitués à partir du repérage de leurs besoins par eux-mêmes. L’idée (subversive) du care, c’est aussi que chacun a compétence, connaît ses besoins, est expert pour ce qui le concerne.

Sandra Laugier : Il est important de dire que le care, ce n’est pas seulement une attitude morale mais une activité. Le travail de care, c’est à la fois des activités spécifiques mais aussi une exigence ordinaire : l’importance du travail bien fait. Le care répond aussi à un refus latent d’une société du n’importe quoi, où tout est bâclé sous couvert d’efficacité.

Pascale Molinier : Il serait hypocrite de parler dans l’abstrait de « sortir d’une logique marchande », alors que cette logique est à l’œuvre et que le problème n’est pas d’en sortir mais entre autres de payer mieux les pourvoyeurs de care. La première demande du care, c’est une économie qui prenne en compte les activités de care et les valorise concrètement. Donc cela demande des changements sans doute plus radicaux que ce qui est proposé pour l’instant.

par Pascale Molinier, Sandra Laugier

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