Le travail de l’ombre : Ivan Illich et la critique de l’univers économique

mardi 13 décembre 2011, par Mahité Breton

Thèmes : Travail

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Notre société repose largement sur le travail rémunéré : nous cherchons le plus souvent à combler nos besoins en consommant produits et services, plutôt qu’en faisant les choses nous-mêmes. Tel est le sujet qu’aborde Ivan Illich dans Le Travail fantôme [1]. Cet ouvrage traite cependant assez peu du travail salarié qu’évoque immédiatement la notion de « travail » – l’emploi, l’activité rémunérée qui occupe la majeure partie de la population et lui fournit les moyens de subvenir à ses besoins.
C’est au travail fantôme, au « shadow work », qu’Illich s’intéresse avant tout. Et ici, l’ombre n’est pas noire, et le fantôme n’est pas clandestin. Ce travail de l’ombre n’est pas celui des sans papiers et des fraudeurs, qui se déroule pas à l’insu du fisc : il se déroule, d’abord et avant tout, dans la cuisine, devant l’ordinateur, derrière le volant ; il est le fait des ménagères, étudiants, simples employés se rendant au travail. Le travail fantôme, c’est le labeur non rétribué que tout un chacun doit effectuer pour se procurer les marchandises et les transformer afin de pouvoir les utiliser. Ce sont toutes ces activités, infimes ou considérables, agréables ou pénibles, que l’on est forcé de faire pour satisfaire nos besoins et envies par la consommation de marchandises ou de services ; toutes les activités sans lesquelles la marchandise ne serait pas « consommable ». Dans les mots d’Illich, c’est « le stress d’une consommation forcée, le morne abandon de son être entre les mains d’experts thérapeutes, la soumission aux bureaucrates, les contraintes de la préparation au travail et bon nombre d’activités couramment étiquetées “vie de famille” [2]. »
Selon Illich, il est nécessaire de prendre en compte à la fois le travail fantôme et le travail salarié – « la bifurcation fondamentale du travail qu’implique le mode de production industriel [3] » – pour saisir la réalité vécue par les travailleurs actuels. Et ce sont ses recherches sur la zone d’ombre de l’économie qui l’amènent ensuite à approfondir sa critique pour révéler, sous cette bifurcation, la perte du « genre vernaculaire » et l’émergence du sexe économique.

Le travail fantôme

Illich l’affirme à plusieurs reprises : le travail salarié, omniprésent et si familier aujourd’hui, n’aurait pu s’imposer sans la structuration concomitante de son ombre – le travail fantôme [4]. Si le bien-être matériel d’un couple repose sur le salaire de l’homme, ce salaire doit être échangé contre les biens et services qui sont venus prendre la place des activités autonomes d’autrefois. Tout un domaine de travail non rémunéré, et souvent non reconnu comme « travail », s’est constitué autour du travail salarié, tout en restant dans l’angle mort de la perception économique. L’« ombre » qui le rend si difficilement perceptible naît de l’idéologie industrielle, qui considère ces activités soit comme une « satisfaction des besoins » plaisante, soit comme une contrainte inévitable, un état des choses (tel est souvent le cas, par exemple, du temps perdu dans les transports ou investi dans une formation pour obtenir un emploi).
Illich s’insurge contre cette imposture de plus en plus apparente et, surtout, ressentie : « ...more different forms of consumption have become “musts” – not satisfactory but instrumental forms of time use : John drives, not because he likes driving, nor because he wants to drive like the Joneses, but because he cannot avoid it. It would be mislabeling most acts of consumption, if we called them “satisfaction” – they constitute unadulterated toil, full-blown shadow work [5]. » Illich attire ici l’attention sur le fait que, si John est forcé de prendre sa voiture plutôt que se déplacer à pied, si, en d’autres mots, nous sommes forcés au travail fantôme, c’est parce que le milieu où nous vivons a été transformé.

Jusqu’à nos jours, le développement économique a toujours signifié que les gens, au lieu de faire une chose, seraient désormais en mesure de l’acheter. Les valeurs d’usage hors marché sont remplacées par des marchandises. Le développement économique signifie également qu’au bout d’un moment il faut que les gens achètent la marchandise, parce que les conditions qui leur permettaient de vivre sans elle ont disparu de leur environnement physique, social ou culturel [6]. 

Le développement économique, la spirale croissante qui relie travail fantôme, consommation et travail salarié, désagrège l’auto-subsistance [7]. Si aujourd’hui les gens sont enchaînés au travail salarié, si le travail continue d’être recherché et valorisé malgré son caractère souvent aliénant, c’est parce qu’il représente souvent la seule façon d’arriver à satisfaire ses besoins dans une société industrielle, via le salaire et ce qu’il permet d’acheter, puisque les communaux —les formes de l’environnement qui permettaient aux gens de subvenir à leurs besoins par des activités de subsistance— ont été détruits. Il est difficile à un habitant de banlieue de se passer d’une voiture parce que son environnement est bâti autour de l’automobile, et que ses pieds ne suffisent pas à couvrir les distances qu’il a à parcourir chaque jour pour aller au travail ou chercher de la nourriture.
Mais quand Illich affirme que le travail fantôme, comme le travail salarié, désagrège la subsistance, il parle non seulement de l’environnement matériel, mais aussi, et surtout, de la matrice culturelle liée à un lieu et à une tradition. Avec l’industrialisation « ont été anéantis d’innombrables ensembles d’infrastructures au sein desquels les gens faisaient face à leurs tâches, jouaient, mangeaient, se liaient d’amitié, s’aimaient. Deux décennies de prétendu développement ont suffi pour démanteler, de la Mandchourie au Monténégro, les schémas culturels traditionnels [8] ». Pour prendre un exemple dans un autre domaine bien étudié par Illich, la plupart des gens vont aujourd’hui voir le médecin quand ils sont malades parce que l’art vernaculaire de guérir s’est perdu, de même que l’art de souffrir et le sens qu’on donnait à la souffrance. La destruction peut être insidieuse ; les apparences d’une activité autonome (hors marché, vernaculaire) sont parfois maintenues alors que la réalité intime est transformée. Illich traque cette subtile destruction dans l’exemple suivant :

Faire la cuisine pour grand-maman est redéfini comme un travail auquel on s’emploie à la maison et dont la contribution à l’économie est mesurable par l’une quelconque des nombreuses méthodes disponibles. Ou encore, la chose est considérée comme un vestige indésirable du passé, que le développement futur devra éliminer. Dans l’une comme dans l’autre perspective, donner à grand-mère ce qui lui est dû a été transformé en disvaleur, dès lors que cette activité – en l’occurrence, préparer un petit déjeuner tardif – est considérée comme une valeur produite pour satisfaire les besoins de l’aïeule. La valeur économique s’érige et éclipse les bénédictions là où le contexte culturel est dévasté [9].

Lorsque des bienfaits [10] tels que s’occuper de sa grand-mère – ou encore se déplacer à pied, ou faire pousser des légumes dans son jardin – sont affectés d’une valeur économique par la comparaison avec une marchandise qui pourrait les remplacer, quelque chose d’inestimable est perdu. Les mots eux-mêmes font défaut, parce que notre langage et nos schèmes de compréhension sont façonnés par notre expérience économique du monde. Si le geste de soigner grand-mère est redéfini comme un travail, même si le geste est encore là et grand-mère effectivement soignée à la maison plutôt que placée en maison de retraite, le bienfait comme tel – une satisfaction qui n’a pas de sens dans l’univers industriel – est perdu. Grand-mère et son soignant se trouvent insérés dans le paradigme de la rareté, c’est-à-dire dans un cadre, un univers de pensée et d’expérience défini par les lois économiques, notamment le rapport entre des besoins mesurables (et infinis) et des ressources limitées, exigeant des choix [11]. Tous ceux qui tentent de combiner un travail et la « charge » d’un parent vieillissant à la maison, ou qui renoncent au travail pour prendre soin d’un proche malade, en font l’expérience.

La notion de travail fantôme rend justice à la frustration ressentie face à un rythme de vie effréné et un quotidien aliénant organisé autour du travail – travailler toujours plus pour soutenir l’autre travail, celui de l’ombre, le fantôme ; pour acheter et entretenir les biens de consommation et payer des services dont on a besoin, dont on ne peut plus se passer, quand même le souhaiterait-on. Le travail salarié et le travail fantôme s’entretiennent l’un l’autre. Le travail semble véritablement sans fin, dans les deux sens : on doit nécessairement continuer à travailler pour avoir l’argent pour vivre, et le travail n’a d’autre fin que lui-même, que de nourrir une consommation qui le soutient en retour. Cette boucle que vivent les particuliers s’est trouvée récemment brillamment illustrée par l’épisode américain du « cash-for-clunker » : en 2009, un crédit d’impôt offert aux particuliers pour l’achat d’une voiture neuve visait à stimuler la consommation pour soutenir l’industrie automobile languissante, stimuler la création d’emploi, et maintenir ainsi le pouvoir d’achat des particuliers.

Le genre vernaculaire

Selon Illich, l’étude du concept révèle que le travail, tel que nous le connaissons aujourd’hui, est sans précédent dans l’histoire, non seulement parce qu’il est salarié ou orienté vers la consommation de marchandises, mais surtout parce qu’il est dépourvu de genre : en théorie et sauf exceptions, un travail donné est offert à tout travailleur, homme ou femme. C’est là, selon Illich, la différence fondamentale entre le labeur des sociétés pré-industrielles et le travail aujourd’hui. Il y a dans la perte du genre une transformation radicale de l’image du monde, et cette transformation affecte profondément l’expérience du travail. Il consacre donc une large part du Genre vernaculaire [12] à décrire cette réalité qui n’existe plus aujourd’hui, afin de rendre sensibles et perceptibles les présupposés de notre expérience actuelle.

Par « genre vernaculaire », Illich désigne la différence entre la manière de faire, de parler et de percevoir des femmes et celle des hommes dans la plupart des sociétés traditionnelles (pré-capitalistes, pré-industrielles) ; et encore entre les lieux, les temps, les outils et les tâches associées aux uns et aux autres. L’agencement des deux univers – celui des hommes et celui des femmes – est particulier à un lieu et à un moment de son histoire. Il est aussi propre à une communauté locale que l’est son dialecte [13], il n’existe qu’incarné dans cette communauté et ne peut en être abstrait ou conceptualisé, de la même façon que le parler vernaculaire (qu’Illich distingue de la langue maternelle enseignée) ne peut s’apprendre à l’école : ses inflexions, ses silences, ses variations de vocabulaires, d’intonations et de connotations ne s’enseignent ni ne se consignent dans des dictionnaire et des grammaires. De plus, la complémentarité des hommes et des femmes, ainsi que des domaines qui leur sont associés, est asymétrique et ambiguë [14], à l’image de celle qui harmonise la main droite et la main gauche. L’asymétrie implique une disproportion de valeur, de poids ou de pouvoir dans la position de l’un par rapport à l’autre. Le patriarcat est l’exemple le plus flagrant de cette asymétrie, mais la plupart des sociétés présentent des formes d’asymétrie dans les relations.
En qualifiant la complémentarité d’ambiguë, Illich essaie de rendre compte du fait que l’un et l’autre genres ne correspondent pas exactement – « the two do not congruously fit [15] » – ils ne s’emboîtent pas de manière parfaite. Car si chacun des genres est intrinsèquement constitué par la relation mutuelle, si chacun n’existe qu’en relation, que comme relation existante [16], les hommes ne symbolisent pas cette relation de la même façon que les femmes. De sorte que la notion de « genre vernaculaire » est une métaphore lorsqu’elle cherche à désigner le tout formé par la complémentarité symbolique des deux genres [17].

Illich oppose le genre vernaculaire au « sexe économique », pour montrer que la manière dont la différence sexuelle est vécue aujourd’hui en est toute différente. Lorsque l’idée d’« être humain » émerge très graduellement à partir du XVIIème siècle, d’abord dans le discours religieux et scientifique puis dans la pensée populaire, la différence sexuelle perd son sens concret et premier [18] : ce qui vient en premier, c’est l’être humain, universel et neutre. Être homme ou femme devient un attribut de l’individu. Par sexe, Illich désigne donc « le résultat d’une polarisation des caractères communs qu’on attribue, depuis la fin du XVIIIème siècle, à tous les être humains [19]. » Il distingue genre et sexe dans les termes suivants :

À la différence du genre vernaculaire, lequel reflète une association entre une culture matérielle duale, concrète et locale, et les hommes et femmes vivant sous son emprise, le sexe social est « catholique [20] » ; il polarise la main-d’oeuvre, la libido, la personnalité ou l’intelligence et résulte du diagnostic (en Grec, « discrimination ») de déviations par rapport à la norme abstraite et sans genre de « l’humain ». Le sexe peut être discuté dans le langage sans ambiguïtés de la science. Le genre annonce une complémentarité énigmatique et asymétrique. Seule la métaphore peut chercher à l’exprimer [21].

La distinction se présente ici comme une dichotomie traditionnelle qui aligne, du côté du genre vernaculaire, le concret, le local, l’énigmatique et la métaphore, et du côté du sexe économique, l’abstrait, l’universel (le « catholique »), et le langage de la science. Or, Illich insiste :

La dualité que je propose ne se rattache à aucune de celles que je connais. Dans celle-ci, la complémentarité asymétrique du genre est à l’opposé de la polarisation des caractéristiques homogènes qui distingue le sexe social. Si je m’adressais à des mathématiciens, je serais tenté de parler de paires homomorphiques de domaines extraits d’espaces hétérogènes. […] J’essaie d’introduire l’opposition de deux dualités dans l’analyse sociale : le genre d’une part, et le sexe d’autre part. Outre qu’ils indiquent tous deux une dualité et font plus ou moins référence à une distinction génitale, les deux paires sociales n’ont pas grand-chose en commun [22].

Avec la perte du genre vernaculaire, c’est donc une forme de dualité qui s’efface du langage, de la culture et de la pensée. Illich revient sur cette notion centrale une dizaine d’années plus tard, dans ses entretiens avec le journaliste David Cayley : « When I say one, two can mean primarily, emotionally, conceptually the other, or it can mean one more of the same [23]. » Avant le XIXème siècle, selon Illich, hommes et femmes s’activaient au sein d’un univers marqué par la dualité du premier type, qui articule moi et un autre (tout autre). Le travail qui occupe les gens aujourd’hui participe plutôt de la dynamique de l’un + un, moi et un autre comme moi, affecté de caractères différents. La dualité masculin-féminin s’y retrouve toujours, mais, selon Illich, sous forme de pôles – le pôle masculin et le pôle féminin de l’être humain, de « la main-d’œuvre, la libido, la personnalité ou l’intelligence », pour reprendre l’énumération choisie par Illich dans sa définition du sexe économique [24]. Le choix des mots n’est pas anodin – tous signalent une abstraction : main-d’œuvre (« human labor force », en anglais, rend à la fois le sens courant de « main-d’oeuvre » et le sens littéral, abstrait, de force, énergie, puissance) et libido évoquent des forces qui circulent et s’échangent, et appartiennent au vocabulaire moderne ; intelligence et personnalité renvoient à des concepts que les sciences sociales ont souvent essayé de mesurer, jauger, classifier.
Le recours à la notion d’être humain suppose et impose une abstraction, une forme de désincarnation [25], et c’est à partir du moment où les gens intériorisent cette conception d’eux-mêmes – comme êtres humains – que la perception de l’autre devient « un autre comme moi », construit différemment [26]. Cette sorte de dualité rend possible l’égalité politique, économique et sociale ; elle permet de concevoir cette possibilité, qui n’est toutefois pas nécessairement actualisée. C’est ce qui amène Illich à écrire que la discrimination économique contre les femmes n’aurait pu exister sans l’abolition du genre et la construction du sexe. Sous l’égide du genre, l’égalité entre deux termes incomparables était inconcevable. Il faut un dénominateur commun – ici l’idée d’être humain, ou d’individu – pour que soient comparables les situations économiques des femmes et des hommes.

Cette nouvelle étape des recherches d’Illich met en lumière une couche encore plus profonde de l’expérience occidentale du travail : au-delà de la frustration d’un travail qui n’a d’autre finalité que lui-même, au-delà du sentiment d’aliénation, s’ajoute la frustration, ou du moins le malaise, d’une discrimination qui apparaît à partir du moment où la dualité symétrique du même remplace la dualité ambiguë et asymétrique de deux incommensurables. Le monde du travail actuel repose sur la notion de « travailleur », qui désigne tout être humain apte au travail : c’est une notion qui ne s’incarne pas, au sens littéral du terme où elle ne peut prendre corps. S’ajoute alors aussi l’expérience nouvelle du rapport à soi et aux autres comme agent économique neutre, l’expérience d’une légère désincarnation, chaque jour renouvelée.

La poétique du discours critique

Le discours du Genre vernaculaire, d’abord présenté comme une série de conférences à la University of California, Berkeley, puis publié sous forme de livre, a suscité des débats houleux. À la suite des conférences, un groupe d’universitaires féministes a organisé un symposium pour exprimer leur désaccord et leurs critiques avec virulence [27]. Le sujet est certes propre à susciter des débats passionnés et il est vrai qu’un certain malaise naît à la lecture du livre, au-delà de la controverse.

Illich cherche à s’éloigner du cadre qui structure la pensée, la perception et le discours contemporains. Pour la première fois dans ses écrits publiés, la question du langage est explicitement problématisée : « Il m’a été difficile de formuler ma pensée. Beaucoup plus que je ne l’imaginais au départ, le parler ordinaire de l’ère industrielle tout à la fois ignore le genre et est sexiste. Je savais que le genre est dual, mais mes idées étaient constamment faussées par la perspective hors genre qu’impose nécessairement le langage industrialisé [28]. » Il ajoute plus loin : « Aussi, en entreprenant cet essai, je me suis trouvé, linguistiquement, dans un double ghetto : ne pouvant pas employer des mots dans leur “résonnance” traditionnelle du “genre”, ne voulant pas les prendre dans leur sens sexiste actuel [29]. » Tout son discours est travaillé par le désir de refuser la logique propre au « régime du sexe économique ». En témoigne par exemple l’effort pour éviter les « mots-clés », ces termes caractéristiques du langage moderne qui ont une apparence de sens commun et ont une grande force d’évocation, sans renvoyer à rien de concret dont on puisse faire l’expérience, et donc sans genre (il donne comme exemples « travail », « sexe », « énergie », « production », « développement ») [30]. En témoigne aussi son recours à la métaphore – qui seule peut exprimer la complémentarité ambiguë du genre, selon lui [31], et même à la poésie (il cite Paul Celan et Robert Graves) ; ainsi que sa prise de distance par rapport aux historiens « scientifiques » [32]. Illich voulait trouver un lieu propice à partir duquel critiquer une logique omniprésente dans le monde dans lequel il vivait ; il a cherché à façonner ce lieu en prenant pied dans le passé et dans une langue qui serait différente du parler ordinaire contemporain – définie, par contre, essentiellement par cette différence. Les dangers d’une telle position sont nombreux, et Illich ne les a pas évités complètement, d’où le malaise.

Malgré sa volonté affirmée d’introduire une forme de dualité nouvelle, opposant deux dualités qui ne se correspondent pas, le discours d’Illich reconstruit au moins partiellement une opposition binaire traditionnelle : genre vernaculaire vs. sexe économique, concret vs. abstrait, local vs. universel. De plus, malgré de fréquentes dénégations à l’intérieur du texte même, Illich valorise manifestement le passé par rapport à l’état actuel des choses. Sa rhétorique le trahit [33]. Fidèle à sa formation d’historien, Illich a souvent utilisé le passé pour mieux faire ressortir les présupposés de nos idées, les a priori de notre expérience. Il évoque cette valeur heuristique du passé dans ses conversations avec David Cayley :

Je veux que ceux qui désirent étudier avec moi s’engagent dans l’exégèse de ces textes anciens, pénètrent dans ce milieu étranger, entrent dans le cercle magique entouré de morts qui pendant un moment revivent comme des ombres. Je veux qu’ils suivent aussi précisément que possible les routes techniques tracées par les historiens avec leurs dictionnaires, leurs livres de références et leurs éditions critiques. Je les conduis sur cette route parce que je veux qu’ils en émergent avec moi – peut-être parce que ce stupide téléphone sonne – non pas pour abdiquer devant le présent mais pour assumer pleinement le destin qui me place derrière ce bureau, dans cet environnement, aujourd’hui [34].

Le danger de s’immerger ainsi dans le passé, c’est d’y rester pris – de le mettre en valeur, ne donnant qu’une image en creux du présent [35], qu’une image de ce qu’il y manque. À lire Le Genre vernaculaire, qu’Illich clôt sur une analogie avec l’ascète et le poète qui, « méditant sur la mort, jouissent avec gratitude de l’exquis présent de la vie [36] », on a l’impression qu’Illich est encore en train de méditer sur « la triste perte du genre », sans jouir de l’exquis présent. Ou du moins, que cette jouissance n’est pas passée dans son écriture.

L’effort d’Illich pour élaborer une critique différente de la logique économique – cette logique qui détermine notre rapport au travail – porte néanmoins ses fruits. Alors que dans ses livres précédents il n’hésite pas à franchir le seuil du présent et à projeter sa parole dans le futur, Le Genre vernaculaire témoigne d’une certaine réticence. Cette réticence – à proposer des stratégies pour le futur, à spéculer sur les solutions – ainsi que les précautions avec lesquelles il aborde le passé signalent une reconnaissance du seuil, de la limite entre lui-même et l’objet de son discours qu’il n’arrive jamais à saisir pleinement [37]. Cette posture intellectuelle, cette manière de se tenir sur le seuil, d’essayer de s’y tenir, évoque la dualité asymétrique et ambiguë par laquelle deux signifie un autre – comme si remuaient tout de même, au sein de son discours, les restes de la dualité propre au genre vernaculaire.

par Mahité Breton

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Illich, I., Le Travail fantôme, trad. M. Sissung, Paris, Éditions du Seuil,1981 ; repris dans Oeuvres complètes, vol. 2, Paris, Librairie Arthème Fayard, 2005. Titre original : Shadow Work, London, Marion Boyars, 1981.

[2] Ibid., p. 202.

[3] Ibid., p. 201.

[4] Ibid., p. 229.

[5] Illich, I. Gender, New York, Pantheon Books, 1982, p. 56-57. Ce passage, difficile à rendre en français, est omis dans la traduction. Je traduis donc : « De plus en plus de formes de consommation sont devenues obligatoires : des formes instrumentales, et non satisfaisantes, d’utilisation du temps. John conduit, non pas parce qu’il aime conduire, ni parce qu’il veut rivaliser avec son voisin, mais parce qu’il ne peut l’éviter. Ce serait déguiser la plupart des actes de consommation de les appeler “satisfaction” – ils constituent un réelle corvée, un véritable travail fantôme. »

[6] Illich, I., Le Travail fantôme, op.cit., p. 96.

[7] Ibid., p. 202.

[8] Illich, I., Le Chômage créateur, trad. M. Sissung, Paris, Éditions du Seuil, 1977 ; reprise dans Oeuvres complètes, vol. 2, op. cit., p. 35.

[9] Illich, I. “Des choix hors économie : pour une histoire du déchet. Discours prononcé lors de la séance annuelle de l’Eastern Economics Association Conference consacrée à la “Human Economy”, Boston, 11 mars 1988”, dans Oeuvres complètes, vol. 2, op.cit., p. 744.

[10] Illich chosit les mots « bienfaits » et « bénédictions » pour désigner quelque chose qui ne saurait s’estimer en termes économiques ; il cherche à éviter les mots qui, comme le mot « valeur », renvoient au paradigme de la rareté (définie dans la note suivante).

[11] Illich définit la rareté comme un champ où les lois économique mettent en relation des individus, des institutions et des marchandises, dans un environnement dans lequel les communaux, ce qui était poreux, partagé, ont été transformés en ressources (mesurables, comptabilisables, limitées), privées ou publiques. Voir Illich, I., Le Genre vernaculaire, trad. M. Sissung, dans Oeuvres complètes, vol. 2, op. cit., p. 368.

[12] Illich, I., Le Genre vernaculaire, trad. M. Sissung, dans Oeuvres completes, vol. 2, op. cit.

[13] Ibid., p. 251.

[14] Ibid., p. 287 et page 404 (note 57).

[15] Illich, I., Gender, op. cit., p. 75, note 57.

[16] Illich dit s’inspirer du concept scolastique de relatio subsistens.

[17] Illich signale ce caractère métaphorique que prend le mot genre lorsqu’il est appliqué au tout vernaculaire en tant qu’il est constitué par la complémentarité des deux sous-ensembles d’une réalité vernaculaire plus ou moins reliés aux caractères masculin et féminin. Voir Illich, I., Le Genre vernaculaire, op. cit., p. 404, note 56.

[18] Illich soutient que l’objet de son essai « n’est pas de faire une histoire du genre mais d’élaborer des concepts qui nous permettent de disjoindre le genre du sexe » (Le Genre vernaculaire, op. cit., p. 347). Son essai ne permet pas de comprendre exactement ce qui a causé la disparition du genre, même s’il évoque plusieurs facteurs. Je garde la même réserve et ne suggère pas ici que l’idée de l’être humain, fondamentale pour que la différence sexuelle soit vécue comme « sexe économique », en soit l’origine ou la cause.

[19] Illich, I., Le Genre vernaculaire, op. cit., p. 252.

[20] Illich utilise ce mot au sens, assez courant en anglais mais rare en français, d’universel, général (tel est le premier sens que donne l’Oxford English Dictionnary, une référence qu’Illich cite souvent dans ses travaux).

[21] Illich, I., Le Genre vernaculaire, op. cit., p. 252. Traduction modifiée.

[22] Ibid., p. 368. Traduction complétée et modifiée à partir de l’original anglais.

[23] Cayley, D., Ivan Illich In Conversation, Toronto, House of Anansi Press, 1992, p. 184. La traduction française modifie un peu le sens, c’est pourquoi j’ai conservé l’original anglais dans mon texte. « Quand je dis un, deux peut signifier, essentiellement, de manière conceptuelle et émotionnelle, l’autre, ou il peut signifier un de plus du meme exemplaire.” Tiré de Cayley, D., Entretiens avec Ivan Illich, trad. P. Noyart, Saint-Laurent, Éditions Bellarmin, p. 239.

[24] Illich, I., Le Genre vernaculaire, op. cit., p. 252, déjà cite ci-dessus.

[25] La meilleure illustration de cette désincarnation est l’anecdote suivante, qu’Illich raconte volontiers à plusieurs reprises : « Jusqu’alors, j’étais convaincu, par exemple, qu’il était possible de parler du corps humain. Je me souviens d’une femme qui a eu une influence considérable sur moi, Norma Swenson, de l’association Women’s Health Collective de Boston. Après une conférence à Harvard, elle m’a posé cette unique question : "Professeur Illich, avez-vous jamais vu un corps humain ? Cela m’a frappé, croyez-moi » (Cayley, D., Entretiens avec Ivan Illich, op. cit., p. 238, traduction modifiée).

[26] Cayley, D., Entretiens avec Ivan Illich, op. cit., p. 240.

[27] Un numéro de la revue Feminist Issues est composé d’articles issus de ce symposium. Le numéro intitulé « Beyond the Backlash : A Feminist Critique of Ivan Illich’s Theory of Gender », rend bien l’intensité et la teneur de la controverse. Voir Feminist Issues, vol. 3, n°1, Spring 1983. Voir aussi ce que dit Illich de cette controverse dans Ivan Illich in Conversation, op. cit., p. 186 ff ; en français, Entretiens avec Ivan Illich, op. cit., pp. 241 ff.

[28] Illich, I. Le Genre vernaculaire, op. cit., p. 256.

[29] Ibid., pp. 257-258.

[30] Ibid., p. 256.

[31] Ibid., p. 252, cité ci-haut.

[32] Ibid., p. 353.

[33] Par exemple, cette description presque comique de la différence entre le travail de la ménagère moderne et celui d’une femme dans une société traditionnelle de subsistance : « Quand la ménagère moderne va au marché, choisit les œufs, rentre chez elle dans sa voiture, prend l’ascenseur jusqu’au septième étage, allume la cuisinière, sort le beurre du réfrigérateur et fait cuire les œufs, chacun de ses gestes ajoute une valeur à la marchandise. Pour sa grand-mère, ce n’était pas le cas. Elle allait chercher les œufs au poulailler, prenait du saindoux qu’elle avait fondu elle-même, faisait du feu avec le bois que les enfants avaient ramassé dans la forêt domaniale, et ajoutait aux œufs du sel qu’elle avait acheté. Cet exemple, qui peut paraître romantique, rend la différence bien claire. Les deux femmes font une omelette, mais une seule utilise une marchandise et des biens dont la production dépend d’un fort investissement en capital : automobile, ascenseur, cuisinière électrique munie de tous ses gadgets. L’une accomplit des tâches spécifiques à son genre en créant la subsistance ; l’autre doit se résigner au fardeau ménager du travail fantôme » (Illich, I., Le Genre vernaculaire, op. cit., p. 273 – je souligne).

[34] Cayley, D., Entretiens avec Ivan Illich, op. cit., p. 296. Traduction modifiée.

[35] Sylvie Kwaschin relève avec justesse cette nostalgie dans « Le genre vernaculaire ou la nostalgie de la tradition. À propos d’Ivan Illich », dans Revue philosophique de Louvain, Quatrième série, Tome 89, n°81, 1991, p. 68.

[36] Illich, I. Le Genre vernaculaire, op.cit., p. 356.

[37] Il évoque cette difficulté dans ses entretiens avec David Cayley : « En ce qui concerne tous les autres livres que j’ai écrits, j’ai toujours pu, bien longtemps avant de les rédiger, résumer clairement leur argument en quarante minutes de présentation, mais je n’ai jamais réussi à parler en quarante minutes des raisons qui m’ont poussé à écrire Le Genre vernaculaire à cette époque, ou à expliquer en quoi mon propos était en rapport avec la discussion du moment. » Cayley, D., Entretiens avec Ivan Illich, op. cit., p. 232.

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