Le Drapeau Schtroumpf d’Oskar Freysinger : Incivilité sémantique et démocratie

lundi 6 mai 2013, par Laurence Kaufmann

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L’émission « Reporter » diffusée le 24 mars 2013 par la télévision suisse alémanique dévoile, accroché au plafond, dans le bureau du domicile du nouveau conseiller d’Etat valaisan Oskar Freysinger, un drapeau de guerre du IIe Reich allemand, frappé de la croix de fer et de l’aigle impérial. Brandi notamment par les troupes putschistes d’Adolf Hiltler à Munich en 1923, ce drapeau est utilisé encore aujourd’hui par les mouvances nostalgiques de l’époque nazie. Une analyse de Laurence Kaufmann, sociologue à l’Université de Lausanne.

"Peuple schtroumpf ; certains – que je ne schtroumpferais pas ici – schtroumpferont que je ne schtroumpfe que les honneurs ; ce n’est pas schtroumpf ! (…) Demain, tous ensemble, la schtroumpf dans la schtroumpf, vous voterez pour moi" ! Cette belle harangue politique, proférée par le Schtroumpfissime de Peyo, peut être aisément décryptée grâce aux compétences culturelles de base qui permettent aux êtres ordinaires de se comprendre sans heurts. Seul l’ennemi des Schtroumpfs, le sorcier Gargamel, est incapable de comprendre leur langage faute d’avoir eu accès aux vastes informations concernant le « déjà dit » ou le « déjà vu » dont leur monde est peuplé. Comme le rappelle Umberto Eco, si de nombreuses expressions et images schtroumpfs sont aisément identifiables, c’est qu’elles renvoient à une mémoire collective et à un univers intertextuel et intericonique que tout lecteur est censé maîtriser [1]. La langue schtroumpf nous rappelle ainsi avec force que tout un chacun dispose, en tant que membre ordinaire d’une communauté de pratiques et de langage, d’un répertoire prédéfini de significations communes qui lui permet d’interpréter, en accord avec ses semblables, les expressions et les images qui l’entourent.

Or, c’est bien la signification notoire d’un emblème politique qui marque et continue à marquer notre histoire visuelle que le nouveau conseiller d’Etat valaisan, l’UDC Oskar Freysinger, balaie d’un revers de la main en faisant du drapeau militaire du IIe Reich allemand suspendu à son domicile – un drapeau souvent arboré par les néo-nazis – un simple « élément décoratif ». « Je l’ai vu dans une exposition de sous-marins », dit-il, « j’ai aperçu l’étendard et comme il m’a plu, je l’ai acheté ». « Pour moi, il s’agit avant tout d’éléments décoratifs qui n’ont rien à voir avec une idéologie ; j’ai acheté ce drapeau pour des considérations purement esthétiques, je le trouvais simplement beau. »

Bien entendu, les personnalités politiques ont le droit de quitter la scène publique et de se réfugier dans les coulisses d’une vie privée « de mauvais goût » soustraite au regard d’autrui ; ainsi, les mœurs sexuelles de Bill Clinton étaient de l’ordre du privé et auraient dû rester dans les coulisses de la petite comme de la grande Histoire. Mais un drapeau, a fortiori s’il est exhibé sur une chaîne de télévision publique, ne peut être réduit à un pur objet, matériel ou esthétique, qui ne dépendrait que du bon ou du mauvais goût personnel de son propriétaire. Par définition, la monstration d’un drapeau marque l’appartenance à un collectif et constitue même, la plupart du temps, un acte d’allégeance politique. Or, à la différence des mœurs sexuelles, les allégeances politiques, fussent-elles sans paroles, ont des conséquences directes ou indirectes sur le public qui a dès lors le droit, sinon le devoir, de demander des comptes.

« Pour moi, ceci n’est pas un drapeau mais un simple ornement », suggère Oskar Freysinger. Le problème est qu’un individu ne peut refuser, à lui seul, les significations objectives des mots et des images car elles sont régies par des usages partagés et des règles publiques. Ainsi, personne ne peut lever la main dans une assemblée au moment du vote à main levée en disant que son geste n’a rien à voir avec le fait de voter. Car la signification de ce geste ne repose pas dans l’histoire interne des expériences et des motivations individuelles ; elle repose dans l’histoire externe des usages établis et des significations communes qui s’imposent à quiconque, qu’il les néglige ou qu’il en tienne compte. Nul ne peut ignorer, en effet, la sémantique publique de son action, ses conséquences pratiques et morales et le jugement qui en sera fait par ses pairs sans être considéré comme un idiot culturel ou, pire, comme un être mal intentionné. Autrement dit, c’est l’usage public, et non un obscur « geste de l’esprit » soumis aux aléas des goûts et des caprices individuels, qui régit les significations nécessaires au jugement et à l’entendement collectifs.

Bien sûr, la dimension publique et objective des significations n’empêche pas la flexibilité, le pluralisme et le conflits des interprétations à propos de mots ou d’images particulièrement ambigües. Mais le pluralisme des interprétations reste nécessairement dans les limites raisonnables d’une sémantique « connue communément de nous tous ». En effet, les différentes interprétations du monde doivent rester commensurables pour préserver le postulat, aussi nécessaire à l’équilibre architectonique de la société qu’à l’équilibre mental de ses membres, selon lequel il existe bel et bien un seul monde. C’est bien cette présomption fondamentale que le délire linguistique des personnages extravagants d’Ionesco met en péril : en désignant les portes par le mot « fenêtre », les chaises par le mot « table » ou en appelant toutes les femmes « Jacqueline », ils nous plongent dans une totale insécurité sémantique. Or, cette insécurité sémantique, si elle est drôle en littérature, l’est nettement moins en politique : un langage privé, idiosyncrasique, sur lequel son inventeur garderait un droit de propriété inextensible et intransmissible constituerait une remise en question littéralement insensée de la sémantique partagée qui est une des conditions élémentaires du vivre ensemble.

Certes, comme l’illustre la novlang d’Orwell, les Idéologues d’un pays totalitaire peuvent réaliser le fantasme de la toute-puissance nominale d’un pouvoir qui rêve de démanteler les significations anciennes et d’imposer de toutes pièces une langue nouvelle.
 Mais un Démocrate n’est pas, tout au moins en principe, un Idéologue. Dans une démocratie, personne ne peut prétendre, comme le fait Humpty Dumpty dans Alice au pays des merveilles, déterminer arbitrairement, sous le seul effet de sa volonté, le sens des mots et des symboles. « Lorsque j’utilise un mot », dit Humpty Dumpty, « il signifie exactement ce que j’ai décidé qu’il signifierait - ni plus ni moins ». « Mais le problème », dit Alice, « c’est de savoir si tu peux faire en sorte que les mots signifient des choses différentes. » - « Le problème », dit Humpty Dumpty, « est de savoir qui commande, c’est tout ! ». Heureusement, Oskar Freysinger n’est pas Humpty Dumpty : aucun individu ne peut prétendre être le maître de la signification, tout en moins en démocratie, sans remettre en question le Nous sémantique et historique qui permet, par-delà la pluralité des voix, de dessiner les contours d’un monde commun.

L’on pourra toujours rétorquer, comme l’on fait certains commentateurs complaisants, que l’on a le droit de ne pas connaître la signification de certains emblèmes. « Oskar Freysinger n’en savait rien, voilà la faute. Ce qui devait précisément servir la cause de l’innocence se transforme, par la magie des partis-pris, en raison de culpabilité » [2]. Mais où s’arrête le droit à l’ignorance et où commence l’irresponsabilité ? Pourquoi un adulte ordinaire et a fortiori un homme politique doublé d’un enseignant ne peut ignorer ou prétendre ignorer les bases élémentaires de notre iconographie politique ? Parce que l’on ne peut pas dire que le mot « chien » veut dire « chat », que « 2+2=5 » ou, comme le dit si bien le comique Yann Lambiel, que « les bananes sont bleues » sans quitter la communauté des personnes raisonnables qui ne se trompent pas, et ne peuvent pas se tromper, sur la signification des mots qu’ils emploient [3]. De même, l’on ne peut transformer un emblème idéologique en un simple objet décoratif sans transgresser les repères historiques que chacun doit maîtriser s’il veut participer au jeu politique de son temps.

Quel type d’action, lourd de conséquences, constitue la monstration du drapeau d’Oscar Freysinger dans une émission de télévision ? C’est un « acte de regard ». En effet, tout comme il y a des actes de paroles, il y a des actes de regard qui interpellent le public et orientent son attention vers une réalité provisoirement partagée. De tels actes créent un accord ou un ajustement des regards : « je vois ce que tu vois, tu vois ce que je vois, nous sommes d’accord sur ce que nous voyons » [4]. Une telle convergence des regards assure, même brièvement, une forme de connivence entre les spectateurs qui, s’ils ne contestent pas ce qui leur est montré, en deviennent bon an mal an les complices. S’ils ne protestent pas, c’est qu’ils endossent le point de vue visuel qui leur a été proposé ou imposé – un point de vue visuel qui est aussi une prise de position politique (et non pas artistique, comique ou ironique) sur le monde qui les entoure. Car la monstration de ce drapeau est bel et bien un acte de regard qui permet à son auteur d’interpeller implicitement certaines mouvances d’extrême droite tout en refusant d’en endosser la responsabilité. En effet, l’implicite ou le non-dit sont des armes communicationnelles redoutables : elles permettent au locuteur de bénéficier tout à la fois de l’efficacité de la parole et de l’innocence du silence. L’implicite ou l’inter-dit, c’est-à-dire ce dont on parle mais qu’on ne dit pas, permet au locuteur de se retrancher derrière le sens littéral de ses paroles. Laissant à ses interlocuteurs la responsabilité de leur interprétation, le locuteur peut toujours battre en retraite et refuser, par là même, de répondre de ses paroles à autrui. En se soustrayant à cette obligation de répondre, en rejetant avec ostentation les histoires communes dans lesquelles Nous sommes inextricablement enchevêtrés, Oscar Freysinger adopte une position qui est, littéralement, inconséquente. Or, l’inconséquence ne peut guère être tolérée en politique. Après tout, « faire de la politique », c’est essentiellement mesurer et anticiper les conséquences, directes et indirectes, de ses paroles et de ses actions sur le public.

Face à ces paroles silencieuses, le citoyen ordinaire n’a guère le choix : soit il se tait, se contentant d’opiner de manière complaisante à la vision du monde qui lui est proposée, soit il utilise enfin sa capacité, proprement citoyenne, de « dire non » aux actes de regard que lui impose, depuis une dizaine d’années, l’iconographie politique de l’UDC. Cette dernière, en effet, à force de mêler objectivement les thèmes traditionnels de l’extrême droite, notamment la xénophobie, avec des thématiques ultra-libérales telles que la lutte contre la mainmise de l’État et le combat en faveur de la liberté d’entreprise, a fini par rendre nos espaces publics urbains inhospitaliers et parfois même incivils. Cette dérive est liée entre autres au style visuel des affiches de l’UDC, qui évoque à maints égards la propagande nazie – ce que le publicitaire Alexander Segert, chargé des campagnes de l’UDC, balaie lui aussi d’un revers de la main [5] : « Je ne m’occupe pas du passé », dit-il, « je donne simplement une voix à la peur, je la rends compréhensible », je lui donne « une forme et un visage ». ». Le moins que l’on puisse dire est qu’une telle amnésie historique est schtroumpfement inquiétante…

par Laurence Kaufmann

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Umberto Eco, Kant et l’ornithorynque, Paris, Grasset, 1997.

[2] http://www.lesobservateurs.ch/2013/...

[3] Voir Yann Lambiel « Les bananes sont bleues », où le comique décortique les stratégies rhétoriques d’Oskar Freysinger.

[4] Daniel Dayan Les médias visuels et leurs publics, les Cahiers du Collège iconique, INA, Paris, 2002.

[5] http://archives.24heures.ch/actu/su...

 

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