Qu’est-ce que la "chose" de la res publica ?

mardi 22 octobre 2013, par Oleg Kharkhordin

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Sous la pression récente des risques technologiques s’est développé un nouveau corpus interdisciplinaire, que l’on appelle ESt (Études deSciences et detechnologies). Une de ses versions, baptisée SAR (sociologie de l’acteur-réseau) et habituellement associée aux noms de Bruno Latour et de Michel Callon, se propose de modifier l’approche traditionnelle de la science politique et sociale [1]. La SAR prétend que la complexité des problèmes mondiaux les plus urgents ne peut pas se résoudre par une séparation tranchée entre aspects politiques et techniques. La politique intervient déjà dans la constitution même de la dimension technologique – à savoir dans les décisions relatives à l’infrastructure des fournisseurs traditionnels de biens (l’exemple maintenant classique en est la diffusion de l’électricité en Occident [2]), ou dans les débats actuels sur les nouvelles technologies de l’information utilisées quotidiennement par les marchés internationaux [3]. Ainsi les sujets technoscientifiques constituent-ils une part mesurable et croissante des préoccupations politiques, si l’on en juge par le temps consacré aux débats qu’ils suscitent, portant sur les conséquences des biotechnologies, les nouvelles maladies, le changement climatique ou sur la couche d’ozone [4].

L’imbrication entre les hommes et les choses est d’une importance centrale dans le discours de la sociologie de l’acteur-réseau. Elle suppose que les sciences humaines n’ont pas pris suffisamment au sérieux le rôle des choses lorsqu’elles y ont vu soit les instruments passifs de l’action humaine, soit les agents moteurs du changement tel qu’il est considéré dans les versions déterministes des sciences sociales ordinaires. Ces deux métaphores – agent passif ou moteur – sont impuissantes à analyser les éléments terre-à-terre des problèmes technoscientifiques auxquels le monde doit faire face. C’est pourquoi les concepteurs de la SAR recherchent une nouvelle métaphore fondatrice pour mieux décrire cette relation entre humains et non-humains qui caractérise les imbrications technologiques actuelles. Bruno Latour propose par exemple la « métaphore de la mise en scène » pour mieux rendre compte du travail des scientifiques modernes : mieux ils préparent la scène pour faire apparaître de nouveaux objets, plus objective sera la connaissance des phénomènes nouvellement « découverts » [5].

Bien qu’elle soit en passe de devenir la troisième des métaphores courantes utilisées par les sciences sociales pour décrire le rôle des choses dans la vie humaine, cette métaphore de la scène n’est pourtant pas assez radicale : en fait, toute action nécessite un lieu (ainsi, certains objets peuvent être vus comme des conditions préalables à l’action). À la recherche d’une meilleure métaphore, Latour préfère parfois dire que les humains sont « pliés dans du non-humain » [6], quand, par exemple, il décrit le processus de transfert qui échange qualités humaines et non humaines à propos de ce que les Français appellent le « gendarme couché », c’est-à-dire le ralentisseur routier. Le terme « pli » n’est pas innocent : c’est un des concepts importants de la philosophie du dernier Deleuze qui, dans ses travaux sur les plis et les courbes chez Leibniz, recherchait un concept pour dépasser l’habituelle dichotomie entre extérieur et intérieur [7]. Le premier problème que pose ce concept est qu’il est difficilement utilisable pour la majorité des praticiens en sciences sociales qui, bien sûr, ne sont pas tous versés dans les délicieuses arcanes de la philosophie post-moderne. Le second problème est lexical. Deleuze lui-même n’hésitait pas à créer de nouveaux concepts, ce qui peut être considéré comme une tâche centrale pour un nouveau philosophe d’inspiration nietzschéenne.

Mais dans le travail de Latour, cette pratique de Deleuze se transforme en un lexique entier de termes marqués d’une astérisque qui indique que les mots usuels sont dotés d’une signification particulière. Ces termes sont réunis dans des glossaires annexés aux derniers ouvrages importants de Latour, dans une tentative de transformation du langage destinée à lui permettre de rendre compte des formes maintenant reconnues de l’imbrication entre humain et non humain, ce que l’usage quotidien ou scientifique ordinaire ne permet pas.

Le choix entre inventer de nouveaux concepts ou réactualiser les anciens est commun à de multiples sphères de la connaissance académique.Heidegger, on le sait, souhaitait au départ créer un nouveau langage pourrendre compte de la spécificité du Dasein et Être et Temps constitue un bel et significatif exemple d’une telle recherche. Cependant, il a ensuite opéré un virage qui l’a conduit à scruter les dialectes de l’allemand classique pour y chercher des allusions et des suggestions permettant de penser selon les plus infimes détails de l’usage contemporain ou historique. En un sens, la même option s’offre à la SAR. Par exemple, Latour lui-même a suggéré plusieurs fois que, afin de rendre compte de l’entrelacement entre humain et non-humain, nous ferions bien d’étudier le fameux terme latin de res publica qui agrège deux composantes importantes : res qui signifie « chose » et publica qui se réfère aux questions publiques [8]. L’édition 2005 de l’exposition ZKM de Karlsruhe consacrée à la science sociale expérimentale, « Rendre publiques les choses », a proposé une collection de tentatives célèbres pour illustrer cette expression, sur un mode plus souvent esthétique que scientifique. Le résultat est un très bel ouvrage herculéen de plus de 1000 pages [9].

Cet essai a pour but de ressaisir quelques imbrications, entrelacements et plis que les humains et les non-humains ont expérimenté au cours de l’histoire bimillénaire du vocable et du phénomène de res publica. Pour le dire autrement, on ne devrait peut être pas inventer de nouveaux mots pour décrire le nexus entre humains et non-humains, mais regarder de plus près la richesse des connaissances déjà produites par les innombrables générations de ceux qui ont cherché à le décrire ou qui l’ont pratiqué. Étant donné l’ampleur du matériel disponible, j’ai choisi de me limiter à la période qui va de la naissance du concept à Rome jusqu’au moment où a été compilé le Corpus iuris Civilis de Justinien 10 [10]. Je réserve la pensée scolastique, classique et post-hobbesienne pour une autre étude.

Mais cet essai a un autre objectif. On a proposé récemment de voir dans le républicanisme la plus puissante alternative au libéralisme (tout en restant attachée à la liberté). Il pourrait donc être utile d’examiner les origines et les vicissitudes de son concept fondateur. À la fin du xxe et au début du xxie siècles, un républicanisme revigoré s’est principalement préoccupé d’articuler un concept spécifique de la liberté, en s’intéressant à la vertu civique et en débattant de dispositions institutionnelles qui restent au niveau de recommandations générales et de métaphores hasardeuses telles que la demande d’un « républicanisme de l’eau et du gaz » [11]. Cet essai prévoyait ainsi de rappeler les préoccupations réelles des Romains concernant la fourniture de l’eau et la circulation routière. Mais il se trouve que les études historiques de ce terme ont largement négligé ces domaines.

Sur quoi porte donc la res publica ? Quand je dis « porte » au présent, je ne fabrique pas un anachronisme. N’étant pas historien, je ne prétends pas savoir sur quoi portait la res publica. Ma présentation ne va donc pas cartographier les routes intérieures de ce vaste terrain de vie qu’était Rome lorsqu’on parlait de res publica. Mon objectif est plutôt de présenter un miroir en me servant de l’usage historique du terme, afin de nous aider à démêler l’imbroglio de nos pratiques courantes – qu’elles concernent les questions de science et de technologie ou les débats républicains actuels – de façon à mettre en évidence ce que nous n’avions pas remarqué, pour reformuler nos pratiques.

Je voudrais ajouter quelques mots sur la référence aux auteurs latins dans les pages qui suivent. En cherchant à transmettre le contexte des citations aussi complètement que possible, j’utilise les traductions avec quelques expressions importantes en latin entre parenthèses. Je sais que les puristes trouveront cette méthode discutable, puisque seule la

citation intégrale du texte latin peut montrer la complexité et la subtilité de l’interprétation, alors que le recours à des traductions existantes masque les choix opérés par le traducteur. J’ai finalement adopté cette méthode parce que 1) les textes latins sont maintenant disponibles à thelatinlibrary.com où pourra les trouver quiconque souhaite vérifier les interprétations sur lesquelles je m’appuie et 2) parce que c’est le seul mode de citation qui permette d’insérer beaucoup de références et de rendre ainsi justice à la richesse de l’objet étudié, dans un exposé qui doit rester maniable et inciter les étudiants en théorie politique et sociale à une discussion avec les latinistes, au lieu de les en dissuader.

Stark et la version standard de l’histoire du terme

Rudolf Stark a écrit la première histoire détaillée du terme res publica en 1937, avec des ajouts dans une édition d’après-guerre en 1967 [12]. Cette histoire a constitué une référence pour plusieurs générations de lettrés et l’article « republik » de la Geschichtliche Grundbegriffe renvoie à Stark comme source définitive pour l’histoire du terme latin. C’est pourquoi je commence par résumer la position de Stark avant d’entrer dans des considérations plus détaillées sur les dédales des autres textes.

Res est un terme latin très étrange. C’est tout d’abord ce que les grammairiens appellent un « singulier collectif », qui exprime en latin la forme au singulier d’un collectif, comme ovis pour les moutons, uva pour les raisins ou pomum pour les fruits (ou l’emploi en français de « la police » pour désigner une multiplicité de policiers). En second lieu, res au substantiel neutre remplit la fonction d’un pronom avec différents qualificatifs qui viennent le définir : fonction que remplissent des mots comme quelque chose, qualche cosa ou something dans les langues modernes. Les qualificatifs ajoutés au mot res donnent à l’expression composée une fonction de généralisation, visant une pluralité d’objets ou de qualités qui partagent cette qualification avec le terme qualifiant : par exemple, res patria signifie tout ce qui appartient au paterfamilias, res familiaris, tout ce qui est relatif à la famille. Ainsi, res publica est un singulier collectif, qui désigne une multitude par un seul mot ; mais une multitude de quoi ? ici, selon Stark, nous devons faire une distinction analytique entre deux domaines d’usage de ce terme : l’une proche du grec chrema – chose ou objet matériel désigné par un nom – l’autre proche du grec pragma, condition de ce qui se passe, processus ou affaire, désigné par un verbe. La distinction analytique entre ces deux usages est toutefois difficile à établir dans les nombreux cas où res publica semble se référer à la fois aux choses publiques et aux affaires publiques sans que le contexte permette de trancher.

La plus fameuse définition de res publica, donnée par Cicéron, en fait une res populi, chose ou question/affaire du populus, ce qui conduit Stark à retracer l’histoire de l’emploi du terme populus dans les sources scripturales. Étymologiquement, le mot est lié à l’indo-européen *pl- plo, « multitude », que quelques spécialistes rapprochent du Slavonique ecclésial t’lpa et du Russe tolpa, les deux signifiant « la foule ». Le terme latin a une acception spécifique de nature militaire : les plus anciennes formules comme magister populi signifiaient « commandant d’infanterie » par opposition au commandant de la cavalerie, mais devaient plus tard évoluer pour désigner un commandant en chef, celui qui nomme les autres commandants. Populus était donc au départ un terme qui désignait les unités militaro-administratives également appelées centuria, qu’elles soient pédestres ou équestres, et ne devait que plus tard signifier l’armée dans son ensemble. D’autres termes anciens issus de la même racine visent également les activités militaires. Popularis (nom) signifiait un camarade de combat, populari (verbe) détruire ou s’approprier quelque chose. Le terme pour une appropriation collective était publicari, alors que populari était réservé au rassemblement et à l’embarquement du butin saisi par le populus. Les sources écrites distinguent soigneusement la propriété de l’armée de celle de la parentèle, gens, et c’est le général d’armée qui divisait le butin entre ses soldats et pas n’importe quel autre chef. C’est uniquement quand les armées de différentes lignées étaient réunies en armée romaine, souligne Stark, que le terme populus en venait à représenter l’ensemble commun, englobant aussi bien les plébéens que les patriciens.

Une tripartition publicusprivatussacer était utilisée par les Latins pour distinguer les possessions du populus des possessions privées de quiconque participait au divin. Par exemple, l’ager privatus était une parcelle de terrain, isolée de la propriété environnante de la parentèle (la curia, union des lignées de la parentèle, les gentes, et recevant son nom d’un chef, le tribus) et destinée à la construction de l’habitation familiale individuelle. Elle était de ce fait opposée à l’ager publicus, terrain qui avait été conquis par le populus sur ses ennemis au cours des campagnes militaires. Cette terre était res nec mancipi, non soumise à mancipation, donnée d’emblée en possession privée. En plus de la distinction public/privé existait une distinction public/sacré comme on peut le constater dans un écrit d’environ 150 années av. J.-C., aut sacrom aut publicum locum. Le mot locus n’est pas accidentel : comme l’avait déjà noté Mommsen, les sources écrites ne font usage de cette distinction que pour les possessions foncières et il serait difficile d’en trouver des applications en relation avec des outils ou d’autres objets. Curieusement, la même tripartition existait dans la Grèce de Longin et d’Aristote (hieron-demosion-idion), et s’appliquait également à la seule terre et non aux choses ni aux affaires.

Stark note que la division qui nous est familière de l’ensemble des choses en res publicae et res privatae, dans leurs sens pluriels – que l’ont trouve dans les institutes de Gaius (ii, 1) du iiie siècle après J.-C. etreprise dans les Sommaires (1.8.1. pr) – provenait d’une époque où le terme res publica (au singulier) était déjà depuis longtemps répandu pour désigner ce que nous appellerions maintenant « l’État » et que ce sens était clairement dominant dans la littérature non juridique. Selon Stark, ce souci du classement des choses provenait du fait que l’État était déjà un phénomène solidement établi : ce qui importait, par exemple, pour les légistes justiniens, ce n’était pas la distinction entre le sacré et le public, mais plutôt quelles choses et obligations pouvaient entrer dans une relation de propriété, qu’elle soit sacrée, publique ou privée. C’est ce qui a conduit Stark à étudier le développement du terme res publica dans la littérature non juridique de la Rome républicaine : comment un terme qui désignait la « chose ou affaire de l’armée » ou la « chose ou affaire du peuple » avait-elle pu en venir à désigner ce que nous appelons maintenant l’État ?

Son analyse approfondie des comédies de Plaute révèle les étapes intermédiaires entre ces deux acceptions. Ainsi, dans Curculio 551 et Trinummus 34, res publica désigne une affaire ponctuelle, une transaction, dans laquelle intervient un populus. Un usage plus « public » peut être trouvé dans Persa i, 3 (55-80) ou Trinummus 1057, où les expressions rem curo publicam (au singulier) et rebus publicis curare (au pluriel), signifient « s’occuper des lois » ce qui implique, dans le contexte de ces pièces, que la législation est l’affaire centrale et le souci du populus. Dans ses autres pièces (Miles gloriosus, 103 ; Mercator, 985), l’identité qu’établit Plaute entre acte législatif et soin des choses ou affaires publiques est remplacée par un usage qui permet difficilement la traduction de res publica par « chose publique ». Les expressions en question qualifient plutôt les activités législatives de grande et importante affaire du peuple, magnai rei publicae, ou de préoccupation suprême et la plus haute des gens, summa res republica. C’est comme si les affaires du peuple formaient un ensemble d’activités à l’intérieur duquel pourraient être distingués différents sous ensembles ayant différents degrés d’importance. Chez Salluste, cet ensemble est divisé en sous ensembles qualitativement différents : par exemple, La Guerre de Jugurtha (3, 1) isole, au sein de omnis cura rerum publicarum, soin des affaires publiques, deux de ses formes, la magistrature et le commandement militaire. Et cet ensemble d’activités appelé res publica (au singulier) dans sa totalité est distinguée de l’ensemble appelé res privata, affaires privées.

Pour illustrer le glissement de la notion d’une res publica unifiée qui, au singulier, regroupe et subsume les occurrences de multiples res publicae, choses ou affaires du populus, Stark s’appuie sur l’historique de deux expressions transitionnelles, rem gerere et res romana. La première signifiait initialement « mener une guerre », ce qui fait qu’un dictateur pouvait être appelé rei gerundae causa, source ou raison des activités militaires, alors que dans Macrobe (iii, 9, 11), ce sont les légions de l’armée dans leur ensemble qui sont dites être rebus gerundis sunt, puissance opératrice de ces actions militaires. Avec le temps, l’expression change de signification pour désigner toutes les activités et les succès du populus et pas seulement de l’armée. Ainsi, dans une phrase célèbre (Persa, 753), Plaute dit de la fin d’une campagne militaire : re placida…, re bene gesta, « l’État est calme…, la campagne a été bien menée », soit un usage où res s’interprète comme une condition ou un état des affaires de l’État. Des générations d’auteurs latins tardifs s’intéressant à optimus status rei publicae, la meilleure, ou optimale, situation de la communauté, retiendront le même sens.

La seconde expression transitionnelle clé, res romana, qualifiait une condition ou un état de choses romain, à l’instar de res etrusca, res Albana, etc. Également d’origine militaire au départ – dans Ennius (Sc. 169) res Argivum poelio indiquait la position ou la condition des Argiens dans une certaine bataille – cette désignation toponymique en vint finalement à désigner tout ce qui avait rapport aux Romains. Selon Stark, cette désignation saisit avec la plus grande exactitude l’idée d’une res publica unique subsumant des res publicae variées, affaires du peuple séparées et distinctes. Avant que l’expression n’ait été stabilisée, un citoyen pouvait penser ses devoirs comme composés d’obligations multiples parmi lesquelles les plus élevées étaient summa res publica, celles conduites dans l’intérêt du populus. Après sa stabilisation, res romana exprimait non plus l’idée d’une opération ponctuelle d’un populus Romain comme c’était le cas dans certaines des premières comédies de Plaute, mais plutôt la généralité des actions et affaires de ce populus – une affaire conjointe intégrée dans laquelle l’ensemble du populus romanus était impliqué, de la même façon que res familiari représentait l’ensemble du contenu et des affaires de la maisonnée. Stark note que l’expression res romana a la connotation d’une chose, plutôt que d’une affaire, mais que, signe de nouveaux temps, on trouve certaines expressions dans lesquelles la référence à une chose n’est plus possible, par exemple dans Ennius (Annales, 500) : moribus antiquis res stat romana virisque, « la cause romaine repose sur des mœurs et des hommes antiques ».

C’est ce genre d’expression qui a ouvert la route à une hypostasie de la res publica. Jamais agent actif dans les sources romaines – par exemple, les traités étaient signés par SPQR, senatus populusque romanus, le Sénat et le peuple de Rome [13] – elle devient dans les sources tardives très semblable à une personne à laquelle un statut spécial aurait été conféré. Même chez Plaute, res publica peut être perçue, à certains moments d’une pièce, comme un personnage [14] à part entière, ou actant dans la sémiotique de Greimas. Ainsi, dans un prologue de l’Amphitryon, un protagoniste indique que lui et son père ont rendu des services à ceux auxquels il s’adresse et à la res publica, instance différente de la multitude à laquelle il parle, alors que, dans Amphitryon, 527, Jupiter craint que les autres puissent penser que sa femme aurait été tenue pour supérieure à un autre agent, la res publica. Bien sûr, Cicéron écrit sur le sang et la vie de la res publica et, Stark dixit, c’est alors que la notion d’une plus haute entité s’est finalement imposée. Elle n’agit pas, mais elle donne corps à la perception d’une entité suprême, tout ce qui a trait au populus.

Le lecteur moderne trouvera étrange (ou caractéristique de 1937) que la description principale de l’article de Stark s’arrête là, et que la façon dont la définition étroite de res publica s’est développée (forme particulière de gouvernement opposée à la tyrannie, par exemple chez Cicéron) se réduise à une annexe au texte principal. L’auteur ne s’intéressait pas principalement à la question de la démocratie, mais cherchait plutôt à montrer l’émergence de l’idée d’une personnalité unifiée et supérieure de l’État, à partir de celle des diverses choses ou affaires du populus (on est tenté de dire du peuple). C’est ce qui donne peut-être à cette présentation un sens plus large : entre les deux guerres mondiales, au moment de la sanctification des États, la conception du peuple Romain, de transactions et choses disparates réunies sous un même terme, devait semble-t-il faire apparaître – logiquement et inexorablement – une notion supérieure, une quintessence de la civilisation moderne : l’idée de l’État.

L’usage du mot dans le Digeste de Justinien

Stark semble suggérer que l’idée d’une unité supérieure ou même d’une personne appelée res publica s’est formée par contraste avec un ensemble d’usages très variés de res publicae pour traduire les choses ou les affaires du peuple. L’exposé qui suit va essayer de démontrer que les choses sont sensiblement plus compliquées. En premier lieu, les questions qui sont discutées ou mentionnées comme res publicae par beaucoup d’auteurs actuels auraient difficilement pu être désignées comme telles dans les documents romains connus. En second lieu, si nous nous tournons vers les choses publiques plutôt que vers les affaires publiques qui ont pu être également reprises sous ce terme, nous découvrons que la référence aux « choses publiques » ne figure que rarement, sinon jamais, dans la littérature de la République et n’est devenue d’un usage notable que sous l’Empire.

Intéressons-nous pour commencer aux choses matérielles. nous avons vu que Stark avait presque disqualifié d’emblée la langue juridique comme source de son analyse, sous prétexte que les légistes de l’Empire s’intéressaient trop peu à l’idée de république et trop à une classification des choses comme objets de propriété publique, privée ou divine, ainsi qu’à la discussion des litiges dans des cas pratiques mettant en jeu ces choses. Son argument est que, puisque la signification de res publica comme État était déjà fermement établie, ils auraient dû consacrer plus d’attention au terme. Voyons cependant si on peut trouver dans le Digeste et le Codex de Justinien des traces de l’histoire que Stark nous a racontée : celle du développement de l’idée d’une personne unifiée appelée res publica. Bien sûr, ces livres rapportent l’usage qui prévalait principalement aux jours de l’Empire romain, mais ils peuvent éclairer le sens des expressions qui s’étaient stabilisées plus tôt.

Comment la loi romaine divisait-elle les choses et quelles étaient les « choses publiques » ou res publicae ? Les introductions au droit romain de l’époque reprennent souvent la classification du deuxième livre des institutes de Justinien et essaient de la rationaliser en éliminant les recoupements entre classes de choses. La présentation habituelle est la suivante : on peut distinguer quatre catégories principales dans les choses qui échappent à la propriété privée, … quaedam enim naturali iure communia sunt omnium, quaedam publica, quaedam universitatis, quaedam nullius. (inst. II:1, De rerum divisione). tout d’abord, il y a les res communes, les choses communes selon la loi naturelle, l’air, l’eau courante, la mer et ses rivages, qui appartiennent à toute l’humanité (curieusement, au Moyen-Âge, la classe des créatures animées qui bénéficient de res communes inclura également les animaux) [15]. On trouve ensuite la res publica, choses « de l’État », par exemple les rivières régulées et les ports. Troisièmement, il y a la res universitatis – les choses communales possédées par une communauté ou une corporation, telles les stades et les théâtres possédés par une civitas. Quatrièmement, il y a la res nullius – les choses qui ne sont à personne, qu’elles soient sacrées (sacrae, religiosae, sanctae) ou pas encore capturées, comme les animaux sauvages [16].

Le traitement de la spécificité des choses publiques, res publicae, varie selon l’auteur et dépend du contraste qu’il trace avec les catégories adjacentes. Pour rendre compte de ce genre de description, nous utiliserons d’abord un ouvrage caractéristique, pour en citer d’autres ensuite. J.A.C. thomas dans son Handbook of roman Law commence sa présentation de res en établissant que la res originale du droit romain est une chose physique, res corporealis, qui sera ensuite développée dans les institutes de Gaïus et de Justinien pour devenir « tout ce qui peut être évalué en termes monétaires, à quoi une valeur fiduciaire est assignée » [17]. Les res publicae diffèrent des res communes en ce qu’elles n’appartiennent pas à toute l’humanité, mais au seul peuple Romain. Les notes qui justifient cette position renvoient le lecteur à six manuels d’historiens italiens du droit et au Digeste (50, 16, 15) : Bona civitatis abusive « publica » dicta sunt : sola enim ea publica sunt, quae populi romani sunt (que l’on peut traduire par : « les biens de la communauté sont appelés “publics” par erreur car seules sont publiques les choses qui appartiennent au peuple romain » [18]). Les exemples cités de res publicae concernent les routes publiques, les ports, les forums et lieux de rencontre, les théâtres, les bains, les rivières. Cependant, la référence qui justifie cette compilation est Digeste, 43, 12, 1, 3, qui discute uniquement de fiumina publica, les rivières publiques. L’auteur termine sa brève presentation en indiquant que la perte de jouissance publique de res publicae nécessitait un acte legal particulier – actio iniuriarum, que la plupart des commentateurs pense qu’une distinction entre res publicae et res communes était faite au temps de Justinien, mais avait peut-être d’abord été suggérée par Marcian, et que la res universitatis était pour l’essentiel similaire à la res publica mais que cette « chose commune » appartenait à une colonie ou une municipalité et pas à l’ensemble du peuple romain [19].

Le Livre 43 du Digeste que J.A.C. thomas cite est bien sûr célèbre pour sa discussion serrée des différentes choses concrètes qualifiées de publicae – par exemple les routes, les rivières et beaucoup d’autres choses y compris même les égouts. L’auteur peut avoir trouvé son inspiration dans Digeste, 43, 8, 2, 3 : Publici loci appellatio quemadmodum accipiatur, Labeo definit, ut et ad areas et ad insulas et ad agros et ad vias publicas itineraque publica pertineat (« Le terme “lieu public” peut être compris, tel que défini par Labeo, comme s’appliquant aux places publiques ouvertes, aux bâtiments de rapport, aux champs, aux routes et chemins »). Mais cet extrait porte sur les lieux, loci, alors que le terme res publica n’est mentionné qu’une fois dans ce livre, dans un extrait qui autorise l’érection publique d’images et de statues qui seront l’ornement d’une res publica (Digeste, 43, 9, 2).

Pour un wittgensteinien, tout ceci est un peu étrange : beaucoup de généralisations de res publicae sont faites sur la base de propositions portant sur des loci publici, une itinera publica ou des viae publicae. De plus, pour un esprit philosophique moderne, la différence entre une chose ou une affaire et un lieu, par exemple, nécessiterait un traité spécifique. Pour les commentateurs usuels du droit romain en revanche, les différences entre res et locus ne font pas problème. Mais elles auraient au moins mérité d’être discutées. Par exemple, étant donné que locus était un objet primaire de propriété et pouvait porter une construction, il pourrait s’apparenter à notre compréhension d’une chose légale ou même physique, ou du latin res. Ainsi, Digeste, 50, 16, 60 définit locus par opposition à fundus : « Un locus n’est pas une propriété, mais une partie d’une propriété ; un fundus [propriété] en revanche est quelque chose de complet et nous devons principalement considérer comme locus un terrain non construit ». Trois compléments à cette définition sont alors ajoutés : un locus diffère d’un fundus en ce que, si il y a une que, si il y a une intention de traiter un locus comme fundus, alors il est fundus ; des loci peuvent se situer en ville et pas seulement dans des villages ; un locus peut s’étendre alors qu’un fundus a ses propres limites (Digeste, 50, 16, 60, 1-2). Le Codex opère des distinctions semblables dans trois constitutiones : Codex, 11, 70, 3 établit qu’« il est certain que le tiers de la taxe payable annuellement sur les sols et les terres appartenant à l’État (locis fundisve rei publicae) est largement suffisant pour couvrir l’entretien des murs publics », et la même opposition locis-fundis est maintenue dans le Codex, 11, 71, 3 [20].

Un autre exemple parlant est fourni par R. W. Lee, dans son introduction au droit romain très utilisée au milieu du xxe siècle. il commence par admettre que les distinctions des institutes sont « très confuses », mais termine son exposé sur res publica par la phrase suivante : « il y avait, sans aucun doute, une tendance, qui est devenue dominante avec le temps, à considérer toutes les res publicae comme propriétés du peuple romain, nous pourrions dire de l’État » [21]. Pour étayer cette position, il cite les expressions in patrimonio populi ou in pecunio populi, respectivement tirées de Digeste, 1, 1, 14 et Digeste, 18, 1, 6. La première est cependant relative à un jugement sur les rivages marins, littora publica : ils sont publics « non dans le sens qu’ils sont un patrimoine du populus, mais parce qu’ils proviennent d’un don de la nature et ne sont par conséquent devenus propriété de personne ». La seconde décrit un type de publica loca, places publiques, qui ne font pas partie du pecunia populi, c’est à dire du trésor public, mais sont in publico usu, d’usage public, comme les champs de Mars [22]. Ces distinctions subtiles ont été certes très utiles à des générations d’interprètes des textes latins, dont Lee. Mais, pour réaffirmer un point évident, ce dernier se sert d’exemples relatifs à l’usage des places et des rivages marins et non d’exemples qui utilisent l’expression res publica en tant que telle. De plus, son premier exemple dit explicitement que la litora publica ne peut pas être appelée res publicae, mais plutôt res communes, selon la classification des institutes de Justinien !

Dans une autre introduction populaire, réimprimée à plusieurs reprises au cours du xxe siècle, William Buckland (que thomas cite comme une autorité pour la distinction entre res publica et res communis omnium) assimile res publicae à « propriété de l’État » : « Les routes principales, les rivières et les ports sont tels que tous peuvent naviguer, pêcher et s’amarrer au port, etc., l’usage des rives étant public à cet effet » [23]. Buckland donne peu de sources pour sa liste et ses notes renvoient à une distinction entre res publica et res universitatis, la seconde étant plus proche des choses privées parce que propriété d’une corporation. Ainsi « aucun texte classique ne qualifie les esclaves de res publicae ». Ces esclaves étaient plutôt in patrimonio universitatis, propriété municipale, et le texte donne comme référence Digeste, 1, 8, 6, 1 (décision de Marcian sur un servus communis civitatis, esclave communal de la civitas) et 18, 1, 72, 1 (sur la différence entre les res in usu publico et les res in patrimonio fisci, les choses d’usage public opposées à celles du trésor impérial).

Le lecteur contemporain, en proie à une bien légitime circonspection, s’aperçoit alors qu’on ne lui a pas encore donné un seul exemple de phrase latine comportant un usage clair des expressions res publica ou res publicae. La plus claire est peut-être l’expression de la dernière citation : res in usu publico. Les travaux sur le droit public romain qui font suite à ceux, inégalables, de Mommsen, s’intéressent beaucoup à cette expression et distinguent deux sorte de « choses publiques » : 1) celles d’usage public (qui ne peuvent alors être vendues) et 2) celles qui sont propriété du peuple – en latin in patrimonio or pecunia populi – ou incluses dans le trésor impérial (qui peuvent alors être vendues et la citation du Digeste, 18, 1, 72, 1 porte exactement sur celles-la [24]). Ainsi, le Digeste en 45, 1, 83, 5 et en 45, 1, 137, 6, emploie l’expression : res quae publicis usibus in perpetuum relictae sunt (« quelque chose qui est dédié à un usage public perpétuel »), et donne pour exemple un forum et une basilique. nous avons déjà cité des exemples d’usages qui se rattachent à la deuxième des catégories de « choses publiques » de Mommsen, auxquels ces auteurs se réfèrent habituellement. Ce sont les publica loca quae non in pecunia populi… habeatur (Digeste, 18, 1, 6), et litora publica non ita sunt, ut ea, quae in patrimonio sunt populi (41, 1, 14) [25]. Il faut redire que ces exemples sont très particuliers en latin. Dans les deux cas, il n’y a pas de res générale, mais des rivages et des places, et de plus, ceux-ci sont dits ne pas appartenir à la propriété ou au patrimoine du peuple.

En résumé : les exposés sur la res publicae qu’on trouve dans les manuels s’appuient sur des exemples qui n’utilisent pas cette expression. Beaucoup d’assertions portant sur le fonctionnement ou la substance des res publicae sont étayées par des exemples ambivalents, à supposer qu’il y ait des exemples. Un des derniers manuels, qui ne s’appuie sur aucune preuve documentaire, propose la présentation synthétique suivante : les res publicae étaient des

choses publiques considérées comme propriété de l’État, par exemple les routes publiques, les ports de commerce ou de pêche, certaines rivières, ponts et propriétés prises à l’ennemi lors d’actions militaires. La propriété « publique » peut-être la plus importante était la terre provinciale, c’est-à-dire la terre des provinces situées hors d’Italie [26].

Cette présentation note alors une différence entre provinces sénatoriales et impériales (les premières considérées propriété du peuple romain, les secondes de l’Empereur) et prétend que la terre provinciale ne pouvait pas faire l’objet d’appropriation privée, mais que des propriétaires pouvaient y prendre des intérêts. L’opposition avec les res universitatis qui s’ensuit – elles sont définies comme des choses possédées par des organismes collectifs comme des municipalités ou des colonies – nous en dit plus sur le besoin moderne de classer les phénomènes en catégories non redondantes que sur les textes et usages anciens. En fait, le manuel mentionne que les rues publiques et les bâtiments, théâtres, parcs, champs de course et stades pouvaient être considérés comme res publicae jusqu’à Justinien, mais que les rédacteurs du Code de Justinien auraient finalement aboli cette confusion [27]. Et c’est tout.

Il semble que de tels jugements aient été puisés dans des manuels et des introductions au droit romain ou même dans des monographies sur des sujets précis, qui étaient d’ordinaire plus détaillés et plus prudents dans l’usage de leurs références. Ces précautions disparaissent quand des chercheurs, même renommés, décrivent dans des textes complexes et intéressants ce qu’ils considèrent être les res publicae. Par exemple, Alan Watson, recensant les documents légaux ayant eu pour objet de réglementer les res publicae au temps de la République, ne trouve que deux édits. Il s’agit 1) d’une décision du légiste républicain Alfenus (Digeste, 8, 5, 17, 2) établissant que, si quelqu’un élève un tas de fumier sur une place publique (locus publicus) et contre le mur d’un voisin, il peut être contraint par la loi de le retirer, et 2) d’une décision du légiste républicain trebatius (Digeste, 41, 1, 41), qui décide que les statues érigées dans la cité (in civitate) ne doivent jamais devenir propriété de citoyens privés. De plus, tout ce qui a été installé en lieu public, in publico positum est, ne peut en être retiré, même par ceux qui l’ont installé [28].

En plus de ces décisions, dont il est certain qu’elles datent des temps républicains, Watson mentionne dans sa section sur occupatio une discussion sur la réglementation de la prise de butin. C’est un point important, parce que le butin du populus pouvait aussi être considéré comme res publica [29]. Les détails qu’il donne sont indiscutablement corrects et pertinents. il cite ainsi Polybe (6, 21, 1) à propos de l’occupation de Carthage : pendant qu’une moitié de l’armée combattait, l’autre moitié rassemblait un butin, qui serait plus tard réparti par le général entre tous les soldats, y compris ceux qui étaient malades ou absents lors de l’action. Ceci devait éviter que la cupidité n’engendre la discorde au sein des légions romaines. Le général pouvait transférer une partie du butin à l’« État romain » – les objets transférés étant des esclaves et de la terre, parce qu’il n’y avait pas de texte en vigueur mentionnant d’objets meubles pris à l’ennemi devenant res publica [30]. Si ce général s’était emparé sans justification d’une partie du butin pour sa propre possession, comme cela se produisit avec le dictateur Camille en 391 av. J.-C., qui s’était emparé de portes de bronze faisant partie du butin (Plutarque, Vie de Camille, 12), il aurait été accusé de peculatus, délit contre la res publica et non de furtum, vol privé.

Cependant, ces jolis détails ne nous disent rien de l’usage du terme lui-même. Ils s’intéressent avant tout à ce que pouvait être l’essence de la res publica, plutôt qu’à ce qui était désigné ainsi. Voyons maintenant ce que les documents romains eux-mêmes disent sur les res publicae.

Les res publicae dans les textes romains

Si l’on analyse l’usage réel de l’expression res publicae (au pluriel) dans les textes du Code de Justinien, on s’aperçoit qu’elle ne désigne pratiquement jamais des choses ou objets matériels. Elle désigne principalement trois types de phénomènes : 1) un ensemble d’administrations ou de communautés, impliquant très souvent des municipia ou civitates – puisque l’expression latine est également au pluriel ; 2) une catégorie particulière de la nomenclature du droit ; 3) les affaires publiques, le terme étant plus fréquemment utilisé en ce sens dans le Codex que dans le Digeste. À ma connaissance, il n’est jamais fait mention de res publicae dans les institutes de Justinien car ce texte n’emploie l’expression qu’au singulier.

La première connotation – plusieurs res publicae signifiant habituellement plusieurs municipalités – est de loin la plus fréquente dans le Digeste [31]. Ainsi, en 50, 5, 1, on apprend les différentes raisons de dispenser les citoyens de munera necessaria in rebus publicis, services obligatoires « dans diverses communautés ». 36, 3, 6 décrit les façons de remettre les dépôts de garantie afin d’assurer un fonctionnement correct des fiducies posthumes dans les cités, rebus publicus remitti étant l’expression utilisée. 50, 8, 2, 3 discute des omnibus rebus publicis frumentaria pecunia, la comptabilité du blé nécessaire à toutes les communautés ne devant souffrir d’aucun retard de paiement de la part des débiteurs. 50, 4, 6, 1 s’intéresse en particulier aux debitores rerum publicarum et affirme que, municipaux ou communaux, ces « débiteurs ne peuvent être autorisés à ouvrir un bureau avant de s’être acquitté de la sécurité de la communauté (rei publicae) pour ce qui est dû ». 49, 4, 1, 13 fait état d’un statut particulier d’avocats des communautés, ou defensores rerum publicarum ; la même expression, mais au singulier, est utilisée en 50, 5, 10, 4, defensores rei publicae ab honoribus et muneribus eodem tempore vacant, ce qui signifie « les avocats d’une communauté sont exemptés de pratiquer leur charge et la munera en même temps ». Un statut spécial de curator rei publicae existait également. C’était une importante charge municipale, confiée à un inspecteur issu de l’extérieur, soit du sénat impérial, soit de l’aristocratie régionale provenant de villes situées dans un rayon de 40 à 60 km [32]. Il est également fait mention de cette charge avec res publica au singulier.

>p>Les traducteurs de la plus récente édition du Digeste sont attentifs à ne pas traduire le terme res publicae par « municipalités » quand il est utilisé dans le contexte de services ou de charges communales, et lui préfèrent le terme plus large de « communautés », sauf quand ils sont obligés de faire autrement. Ainsi, en 50, 4, 3, 15, Ulpien demande que la munera et les charges municipales soient équitablement distribuées de façon à éviter que « les cités ne soient lésées (res publicae destituantur) si les mêmes hommes et les mêmes propriétés se retrouvent trop souvent en charge ». La tendance à appeler la propriété municipale « propriété publique » a provoqué une célèbre objection d’Ulpien, qui a déjà été citée (50, 16, 15) : bona civitatis abusive « publica » dicta sunt ; sola enim publica dicta sunt, quae populi romani sunt, « les biens de la communauté sont improprement appelés publics, car ne sont publiques que les choses qui appartiennent au peuple de Rome ».

Ulpien lui-même comprit que l’usage alors prédominant n’était pas accidentel : inter publica habemus… si qua civitatum velut bona, nous considérons comme publiques ces choses qui sont, pour ainsi dire, choses des cités (50, 16, 17). Mais il n’était pas possible d’identifier les cités à la res publica, même au niveau de la vie ordinaire, car la tension ou différence entre les deux était toujours présente. Ainsi, les deux termes de municipalités et de res publicae sont mentionnés en 47, 2, 31, 1 : Si quis tabulas instrumentorum rei publicae municipii alicuius aut subripuerit aut interleverit, Labeo ait furti eum teneri, idemque scribit et de ceteris rebus publicis deque societatibus, ce que la plus récente traduction anglaise rend par « si quelqu’un prend ou dégrade une res publica ou un bien municipal, Labeo dit qu’il est coupable de vol et dit la même chose pour ce qui concerne les autres organismes publics et les corporations » [33].

Le second usage du terme res publicae au pluriel intervient quand les légistes doivent isoler une classe légale de choses. nous en avons trois exemples dans le Digeste. 1, 8 nous fournit une citation célèbre du grand juriste Gaïus : hae autem res, quae humani iuris sunt, aut publicae aut privatae. quae publicae sunt, nullius in bonis esse creduntur, ipsius enim universitatis esse creduntur (« Ces choses qui relèvent du droit humain ne sont ni publiques ni privées. Les choses publiques sont considérées comme n’étant la propriété de personne parce qu’elles appartiennent en commun à la communauté toute entière »). Cependant, comme nous le savons, aucun exemple de res publicae n’a été donné par Gaïus dans le chapitre du Digeste dont ce texte est extrait. Un autre chapitre, 41, 3, 9, cite également Gaïus. il dit que les choses corporelles sont particulièrement sujettes à l’usurpio, l’appropriation qui résulte de l’usage, à l’exception des rebus sacris, sanctis, publicis populi romani et civitatium (« choses sacrées et consacrées, propriété publique du peuple romain et des civitates »). Rebus publicis est ici une des catégories de la classification du livre ii des institutes de Gaïus, qui étaient déjà cité en 1, 8. Enfin, 41, 1, 51, 1 cite Celse sur les biens des ennemis (res hostiles) qui, après que ces derniers aient quitté le territoire romain, ne devenaient pas des propriétés publiques, mais celles du premier à s’en emparer (non publicae, sed occupantium fiunt). Si les deux premiers exemples donnés relèvent d’une classification abstraite, le troisième, qui distingue les res hostiles des res publicae se réfère à une situation pratique. Elle semble un peu aberrante, non parce qu’elle relève d’un fait pratique – comme nous l’avons vu, il y a eu des cas lors de la République où le butin militaire pouvait être considéré comme apparenté aux res publicae – mais parce qu’il est l’unique cas dans lequel le terme res publicae (au pluriel) se réfère purement et simplement, de façon évidente, à des choses physiques. On pourrait dire que c’est l’exception qui confirme la règle car, en général, le Digeste ne désigne pas de choses physiques sous le titre de res publicae.

Le troisième sens de res publicae – « affaires publiques » – apparaît de façon ambiguë en une seule occasion dans le Digeste. En 39, 5, 19, Ulpien juge que quand un don est débattu dans le contexte d’affaires publiques (ut in rebus publicis, cum de donatione quaeritur), il importe de savoir si la personne avait promis ce don à une communauté – en latin rei publicae promittat – « pour une bonne raison et non pour obtenir une charge : dans ce cas il est fiable, dans le cas contraire, il ne l’est pas ». En revanche, les quatre fois où l’expression res publicae est utilisée dans le Codex, presque toutes comportent cette connotation. Le Codex, 1, 40, 13 nous dit que les empereurs Honoré et théodore ont ordonné que des responsables provinciaux indélicats soient relevés de leur charge et même fustigés sur l’ordre des juges, afin que leur insolence soit punie et que facilis exsecutio rerum publicarum (« la gestion des affaires publiques soit rendue plus aisée »). En langage juridique, comme le dictionnaire Lewis & Short le suggère, exsecutio pourrait signifier « poursuite judiciaire », ce qui renforce la connotation de procédure, de cause judiciaire. En 11, 41, 5 du Codex, les mêmes empereurs interdisent de transporter d’une cité ou d’une province à une autre les chars de course, les animaux sauvages de foire ou les acteurs, parce ces publicarum rerum statum fatigent et festivitatem impediant (« sont lourdes et épuisantes pour la gestion des affaires publiques et empêchent la pleine exécution légale des fêtes municipales »). Le Codex, 2, 7, 14 cite l’éloge par les empereurs Léon etAnthème des advocati, qui sont aussi importants que des soldats parce qu’ils utilisent leur capacité de jugement et d’éloquence pour défendre le peuple in rebus publicis ac privatis (« aussi bien dans les affaires publiques que privées »). La seule utilisation ambiguë se trouve dans le titre du chapitre De administratione rerum publicarum (Codex, 11, 31), puisqu’elle peut être interprétée aussi bien comme l’administration des « communautés » ou « cités » (au pluriel), que des « affaires publiques ». La première hypothèse peut se justifier à la lumière de Codex, 11, 31, 2 qui parle des administrateurs de la res publica (au singulier, par exemple d’une cité) et qui précise les conditions d’un fideicommissum réussi, une fiducie laissée sous condition, quand le res publicae interest est satisfait.

Le fait que le Digeste et le Codex utilisent plus fréquemment le terme res publicae au pluriel pour désigner une administration ou une communauté n’est pas surprenant. À l’époque pré-impériale, en l’absence de langage juridique codifié, Cicéron aurait souvent utilisé une telle forme pour désigner des « États » ou des « constitutions », en ignorant l’usage futur du terme dans le Digeste pour désigner la propriété municipale. E. A. Sonnenschein qui, en 1904, a essayé de recenser le nombre des formes plurielles de l’expression dans les discours et les œuvres philosophiques de Cicéron, en a compté près de vingt-cinq et a donné comme exemples les plus évidents omnium rerum publicarum optima (Lois, II, 23), rerum publicarum administratio (De Finibus, V, 58), rationes rerum publicarum consituendarum (Sur la république, I, 11) et id maxime in rebus publicis evenit (Ibid., i, 68 et i, 45) [34]. Selon lui, Cicéron pensait dans tous ces cas à des États en tant que tels plutôt qu’à des formes de régime politique, telles que république, monarchie ou tyrannie.

En relevant l’ensemble du corpus des textes latins connus à l’époque, Sonnenschein a également noté trois exemples d’emploi du terme res publicae au pluriel pour désigner des affaires ou des questions publiques. Il y en a deux chez Ciceron – sine multa pertractione omnium rerum publicarum (Sur l’art oratoire, I, 48), omnibus rebus publicis instituendis (Sur la république, ii, 16) – et un chez Horace : ubi publicas res ordinaris (Odes, ii, 1, 10). En pensant peut-être que la même expression au singulier pouvait mieux convenir (res publica signifiant « affaires publiques »), Sonnenschein concluait sarcastiquement sur la désignation des affaires publiques par res publicae au pluriel : « Je n’irais pas recommander l’un de ces usages pour la rédaction de thèmes latins » [35].

Apparemment, le langage officiel du Codex ne s’est pas soucié de faciliter le thème latin : il utilise res publicae pour désigner les affaires publiques autant de fois que dans l’ensemble du corpus des textes latins que pouvait connaître un spécialiste renommé il y a cent ans. La raison tient peut-être au fait que, pour le Codex et le Digeste, un tel langage était certes maladroit, mais significatif. En fait, l’assimilation des « affaires » aux res publicae était importante, quatre à cinq fois plus fréquente que pour les choses, si l’on utilise la statistique approximative dont nous nous servons dans cette section. Regardons maintenant de plus près la notion d’affaire ou d’action inhérente au concept de res. Peut-être pourrons-nous mieux comprendre pourquoi « affaires publiques » était préféré à « choses publiques » comme référence aux res publicae.

Litige, affaire et objet d’une affaire

Dans son étude soignée du concept de res dans les premières sources légales et la littérature romaine, Yan thomas a essayé de montrer que, depuis le xixe siècle, beaucoup de spécialistes renommés du droit romain se sont contentés d’aligner leur interprétation de la relation entre persona et res sur le modèle de la relation sujet-objet. Cette interprétation conventionnelle était le fait de grands spécialistes légaux allemands, qui voyaient du Kant et du Hegel dans les sources romaines. Thomas critique par exemple Max Kaser pour son interprétation de res d’abord comme une Sache (chose matérielle), puis comme un Gegenstand (tout objet d’obligation légale, pas seulement la chose matérielle mais aussi les obligations qui lui sont liées), et finalement comme un Vermögen (patrimoine dans son ensemble). il aurait pu adresser la même critique à Savigny ou Jhering. Interpréter res d’abord et essentiellement comme un objet (matériel) résulte d’une mode philosophique ou d’une illusion. Quand on revient aux sources historiques disponibles, on s’aperçoit que, au départ et avant toute autre signification, le terme signifiait le procès, l’affaire à débattre*, et ce n’est que plus tard qu’il a pris la connotation familière de res comme chose physique ou patrimoine [36]. Reprenons cette évolution avec thomas.

La Loi des Douze Tables, la plus ancienne source de droit romain, nous parle des étapes du litige et emploie le terme res. Rem ubi pacunt orato (I, 6) signifie que les parties peuvent discuter du problème en litige et le régler, soit en faisant elles-mêmes une présentation orale de l’accord, soit en le faisant ratifier par un magistrat. Ni pacunt in comitio aut in foro ante meridiem causam coicunto (i, 7) : s’ils ne règlent pas la dispute, ils doivent exposer le cas dans un mémoire sur la place publique ou celle du marché, avant midi. Post meridiem praesenti litem addicito (i, 8) : après midi, le juge tranchera le cas en présence des parties. Le dictionnaire de Festus, en L 103, nous donne la même structure triple pour les mots-clés lis-causa-res : on considère qu’a perdu son procès (litis cecidisse dicitur) une personne qui a perdu son cas (causam amisit) dans une affaire qui faisait l’objet d’un acte de justice (eius re, de qua agebat). Thomas cite une phrase de tite-Live où est fait le lien entre toutes les parties de ce triplet : quarum rerum litium causarum condixit pater patratus (I, 32, 11) et choisit de traduire rerum par litiges. Ceci ne va pas sans extrapolation. Par exemple, thomas lira dans le texte une demande de réparation formée par les cités ennemies à l’égard de Rome, que d’autre traducteurs n’y voient pas [37], parce que la suite de cet extrait, qui énumère les raisons de se plaindre et d’engager une guerre – quas res nec dederunt nec solverunt, quas res dari solvi oportuit – comporte le terme res qui peut être interprété comme « choses devant être payées ou données », plutôt que « matière » ou « objet du litige » [38].

Mais cette ambiguïté et cette extrapolation ne gênent pas thomas, parce qu’elles lui permettent d’affirmer sa thèse essentielle : « on passe facilement d’une “affaire” contestée à une chose qui est à l’origine du désaccord … Le sens originel de res oscille entre les idées de désaccord, de situation litigieuse et d’objet qui crée une occasion de litige » [39]. Mais, selon thomas, la signification centrale était indiscutablement celle d’« affaire » reliant des réseaux contradictoires d’arguments contradictoires, que nous pouvons trouver par exemple chez Cicéron avec l’expression res in controversia posita (Sur l’art oratoire, ii, 19, 78). Cet extrait est en fait l’argument le plus solide de sa thèse, puisqu’il présente deux sortes d’art rhétorique, l’argumentation en cour de justice, c’est-à-dire les controverses sur une causa, et un exercice plus douteux appelé quaestio. C’est dans le cadre de l’explication de la première activit que nous trouvons une formulation qui nous renvoie à res comme affaire, litige : causam appellant rem positam in disceptatione reorum et controversia [40].

Thomas décrit ensuite le développement du concept. Dans les anciens textes, le mot res apparaît très fréquemment dans l’expression res familiaris, utilisée par les légistes et les agronomes pour désigner les procès concernant les biens du paterfamilias [41]. Nous avons beaucoup d’exemples de cet usage dans des textes allant de Plaute à Cicéron, qui comportent des expressions formées sur le modèle « re + nom propre au génitif », comme de re Floria, de re Atili, lesquelles se rapportent à des contestations relatives à la répartition de l’héritage entre familles. À partir de là, le concept s’élargit dans plusieurs directions et en vient à signifier « litige », « intérêt », « bien contesté » ou seulement « biens », pour terminer avec le sens simple de « biens » ou « fortune », comme chez Plaute, Stichus, 405-6 : « Mercure qui m’avait aidé dans mon commerce et avait quadruplé ma fortune (rem meam) ». Ainsi, nous arrivons finalement à toutes les catégories de la classification des biens du iiie siècle, res privata, res publica, res furtiva, ou au pluriel, res sanctae,sacrae, etc. Mais, selon thomas, une notion d’affaire en cause* [42] se trouvait d’abord et principalement au centre de toutes ces désignations. Même les familiers rem gerere, administrare, curare et procurator in rem suam, impliquaient initialement un contexte judiciaire qui a plus tard évolué vers la connotation non contentieuse de gestion des affaires de quelqu’un, plutôt que de défense de ses intérêts devant une cour.

Il est également curieux de noter, si l’on suit Yan thomas, que l’on peine à trouver une distinction stable entre gens et choses dans certaines catégories clés du vocabulaire Romain archaïque. Ainsi, familia regroupe à la fois des gens et des choses. C’est le sujet d’une action parce qu’elle maintient un ensemble de droits de contrôle le long de la ligne des générations, mais également un objet parce qu’elle inclut l’idée de tous les biens sur lesquels le paterfamilias exerce son contrôle, la terre, la maison, les esclaves et autres possessions. Entrer en pleine possession d’un héritage à Rome, c’est acquérir du pouvoir à la fois sur les gens et sur les biens, comme nous le dirions maintenant, mais les premiers Romains ne distinguaient pas cela : hériter se disait en latin familiam habere. La principale distinction dans les textes les plus anciens n’est pas interne à la familia – comme par exemple lorsque, en suivant ce qu’Ulpien établirait plus tard, nous déduisons que la familia était constituée de choses et de gens, in res et in personas deducitur (50, 16, 195, 1) – mais, comme il apparaît dans l’expression familia pecuniaque, entre cet assemblage qui forme la maisonnée et les biens meubles, seulement biens, pecunia. C’est seulement avec le temps que le terme pecunia qui, initialement, regroupait toutes les choses qui ne pouvaient être incluses dans la familia, en est venu à désigner toutes les choses familiales pouvant être dénombrées, jusqu’à devenir, à l’époque de Cicéron, ce qui peut être évalué en argent et dont on peut par conséquent dresser l’inventaire après la mort d’un paterfamilias : hereditas est pecunia (Topiques, Vi, 29). Cette perception d’une existence séparée des choses, maintenant isolée de l’assemblage initial indifférencié des activités – ce que nous considérons maintenant comme étant des mélanges de choses et de gens – se retrouve également dans l’attribution de valeur, inhérente à la notion de bona, « biens ». Initialement, cette catégorie avait le sens de « choses qui peuvent être achetées avec de l’argent, acquises après la vente de pecunia », mais un sens positif lui a été ajouté par la morale utilitariste de la fin de la République et de l’Empire : le lien entre bona et beatus, « heureux », est évident à la fois pour Cicéron et Ulpien [43].

Quelles sont les conséquences pour notre propos ? Nous pouvons maintenant mieux comprendre ce qui veut dire Gaïus quand il dit que les res publicae sont une catégorie particulière de choses : nullius in bonis esse creduntur signifie qu’elles ne peuvent être in bonis, acquises par de l’argent pour une appropriation privée. Mais il y a plus : quand la notion de res publicae comme classe particulière de choses est employée par les légistes de l’Empire romain, c’est en opposition avec ce que nous entendons maintenant par res comme existant dans un royaume relativement séparé et distinct des humains et de leur préoccupations juridiques. thomas écrit que, même aux iiie et iie siècles avant notre ère, ce nouveau langage commençait à peine à apparaître : « res, pecunia, bona…“une chose” n’est plus inscrite dans un statut, mais est tirée du monde des objets qui ont leur propre valeur, qui ne sont destinés à rien d’autre qu’à l’échange et l’argent » [44]. Les connotations de propriété et d’échange étaient tellement développées à cette époque qu’il aurait été possible de bâtir une théorie des régimes justes/injustes sur la seule base de ce critère, selon que le populus possédait ou non ses res [45].

Cependant, même une fois que la chose est devenue avant tout un objet séparé vendu pour de l’argent, la conception antérieure survit chez les légistes impériaux tardifs : la chose comme objet de litige. Thomas note que, pour parler de propriété, les légistes impériaux préfèrent les anciennes catégories, patrimonium et dominium, à celle de proprietas (caractérisation très vague d’une chose, qui indique simplement à qui elle appartient) ou res, encore prise dans son sens rhétorique et juridique. C’est un concept qui ne convient pas à certains contextes. rei apellatione causae e iura continentur, déclare par exemple Ulpien (Digeste, 50, 16, 23) : le nom de res inclut certaines conditions et droits légaux. De même que dans la vie romaine ancienne une affaire débattue pouvait être comprise comme événement litigieux (res) ou cas à examiner par l’intellect (causa), la notion plus récente de res était toujours incluse dans des expressions qui lient ces différents mots et renvoient à la notion de litige juridique. Thomas nomme cette conception de la res, « res iuris » et la distingue radicalement de la res extensa purement physique de Descartes ou de la Sache kantienne et hégelienne [46].

La notion de res iuris et sa différence d’avec notre conception actuelle de simple objet physique, peut être illustrée par un texte célèbre de Cicéron (Topiques, V, 26). Il s’y livre à une distinction entre deux sortes de définitions : définition des choses qui existent, et définition des choses intelligibles (unum earum rerum quae sunt, alterum earum quae intelleguntur). Les premières, « choses que j’appelle existantes, sont celles qui peuvent être vues et touchées, comme une ferme, une maison, un mur, une gouttière, un esclave, un bœuf, du matériel, des provisions et ainsi de suite, des choses dont certaines demandent parfois à être définies par nous » [47]. Mais la classe de choses la plus intéressante à définir concerne celles qui non sunt et ainsi quae tangi demonstrarive non possunt (« qu’on ne peut ni toucher ni montrer »), mais qui peuvent cependant être discernées et comprises par l’âme rationnelle : « si vous deviez définir l’usurpation, le gardiennage, la nationalité ou la relation, toutes choses qui n’ont pas de corps (quarum rerum nullum subest corpus), mais qui ont néanmoins une certaine conformation bien délimitée et imprimée dans l’esprit (conformatio insignita et impressa intellegentia) ». Cette conformation est appelée notio, « prendre connaissance d’une chose », sa « notion ». Selon Cicéron, lorsqu’on débat de ces choses, on en donne souvent explication et définition : ea saepe in argumentando definitione explicanda est.

Il s’agit là d’un passage difficile. non seulement animus, l’âme rationnelle, était en latin distinguée du corpus (corps), mais également de l’anima, souffle, mouvement d’air, ou plus généralement principe de toute vie physique [48]. il serait difficile de rabattre la dichotomie cartésienne esprit/corps sur cette triplicité. Le problème n’est pas tant de distinguer entre res corporales et incorporales comme Gaïus l’interprètera plus tard, mais plutôt de distinguer entre la res qui existe parce qu’elle a un corpus et peut ainsi être définie sans problème, et celle qui, empiriquement, ne montre pas d’autres qualités qu’une pure res iuris et qui sera sujette à contestation permanente, puisqu’elle n’est qu’un nom. Vous ne pouvez la toucher et vous devez cependant la définir, ce qui la place en permanence au centre d’une bataille d’arguments. Res ici n’est pas quelque chose d’opposé à une volonté libre ou un sujet, dit Thomas. « Le droit romain n’envisage pas la res dans sa relation d’opposition au sujet, mais dans sa relation d’intégration à la loi : une res est, d’abord, res iuris » [49]. Et il y a des degrés à cette qualité d’existence comme « chose en droit » : il est plus facile de trancher un litige sur la première classe de choses, définies par monstration, et plus difficile voire impossible de le faire pour la seconde classe, moins définissable. Aussi, quand Gaïus, dans sa recherche d’un critère pour distinguer en droit entre les choses, passe de cette notion de degrés dans la facilité de résolution des litiges à un critère de disponibilité d’un corpus (et divise les choses, contrairement à Cicéron en corporelles et incorporelles), il ouvre la possibilité de la future translation de la res iuris à la res extensa cartésienne ou à l’« objet » de la philosophie moderne du sujet.

« Res publica » dans le Digeste et le Codex

Thomas nous explique pourquoi il est préférable que les chercheurs considèrent d’abord que la première désignation de la res publica est les affaires publiques et non les « choses publiques ». Cette première référence est, dans l’histoire de Rome, la plus proche de la signification de res comme affaire litigieuse, et la plus éloignée de son assimilation à un objet auto-suffisant et indépendant, qui nous paraît aujourd’hui évidente.

Mais il s’agit là d’une position relative au développement du terme res en relation avec celui de res publicae (au pluriel), qui a déjà été examiné. Que pouvons-nous maintenant dire des utilisations de res publica (au singulier), quand ce terme est employé dans un nombre considérable de textes latins, allant des discours légaux et politiques de Cicéron et de ses contemporains, au Digeste et au Codex de Justinien [50] ? Nous procéderons à une démarche généalogique en partant des textes les plus tardifs pour remonter dans le temps. En d’autres termes, nous partons des imposantes compilations juridiques de l’ère impériale et cherchons à retracer l’emploi de res publica depuis la République. Si, à partir de l’examen du Code de Justinien, qui est devenu la principale référence de ceux qui ont écrit sur la res publica depuis l’époque médiévale, nous découvrons des structures stables, nous nous tournerons alors vers la littérature, les traités philosophiques, l’éloquence judiciaire et les autres genres des temps républicains.

Les chercheurs qui acceptent les définitions de la res publica des institutes de Justinien ou de Gaïus, nous rétorquerons immédiatement que les usages tardifs ont corrompu le terme, qu’il n’y avait plus alors de gouvernement républicain et que, après Auguste, l’administration impériale a trouvé inutile d’utiliser le terme res publica pour étayer la justesse de ses propos. Un wittgensteinien orthodoxe répondrait que l’usage démontre le sens et lui donne corps. Il reste que, à l’époque impériale, res publica signifiait peut-être autre chose qu’à l’époque républicaine, mais signifiait cependant quelque chose, puisque l’expression était utilisée de façon spécifique. Chaque fois que nous constaterons une structure régulière, nous la comparerons à l’usage attesté dans les temps plus anciens, par exemple dans les textes de Cicéron, de César ou même auparavant.

L’expression la plus répandue, qui émaille les pages du Digeste et, moins fréquemment, du Codex, est rei publicae caus absum, « être en dehors des affaires publiques » ou, comme on l’a fréquemment traduit, « être en dehors des affaires de l’État ». L’expression justifie l’exemption de certains devoirs ou la garantie de certains droits, en l’absence de la personne concernée. Du fait que les soldats et magistrats romains voyageaient constamment afin de défendre ou d’étendre les territoires gouvernés, de collecter les impôts et de gouverner, réglementer ce mouvement était de la plus haute importance. Comme l’affirme Corey Brennan, « tout au long de la période républicaine, le problème des représentants officiels hors de Rome, dans des contextes de plus en plus militairement contestés, a été un puissant catalyseur pour les changements institutionnels du système » [51]. il pense essentiellement à la question de l’usage du pouvoir d’imperium des généraux qui se succédaient dans les provinces, mais un autre aspect de ce mouvement concernait bien sûr la réglementation de leurs absences du foyer.

Dans la période impériale se sont posées des questions similaires à celles qui préoccupaient la période républicaine, à propos du bon usage des propriétés ou des obligations civiles des proconsuls en partance (Digeste, 4, 6, 32), des greffiers qui enregistraient les actes des gouverneurs des provinces (4, 6, 33, 1), des soldats en route vers les provinces ou de retour chez eux en permission (4, 6, 34), de leurs agents recruteurs (4, 6, 35) et d’autres dans des positions semblables. Je n’ai cité que les exemples successifs d’un seul livre du Digeste, mais leur nombre est écrasant. il semblerait parfois que le phénomène de la res publica soit entré dans la langue du droit principalement pour cet usage. Ainsi, les livres 26 à 29 du Digeste sur la réglementation des transmissions de propriété (en fonction des relations maritales, du tutorat, des testaments et obligations filiales) cite principalement l’expression res publica comme appartenant à ce corpus établi [52]. La constance de la structure des injonctions peut être établie par 30, 82, 1 : « Si, à partir des biens de quelqu’un qui est absent pour des raisons publiques (qui rei publica causa aberat), j’acquiers une chose par droit d’usage et si, avant que j’en sois évincé, elle m’est léguée et que j’en suis évincé par la suite, j’aurai un droit de poursuite pour qu’elle me soit rendue du fait du testament ». Un autre exemple caractéristique se trouve en 42, 4, 6, 1 : « Si l’édit dit “quand les biens d’une personne saisissables par ses créditeurs peuvent être vendus à moins que la personne ne soit un pupillus ou quelqu’un qui n’est pas authentiquement dans le service public (qui rei publicae causa sine dolo malo afuit)”, nous devons comprendre que les biens de celui qui est volontairement absent peuvent être vendus ». Dans les deux cas, les personnes absentes pour rei pubicae causa sont protégées des actions contre leurs propriétés, lorsqu’elle surviennent pendant leur absence ou sont causées par celle-ci [53].

Ce qui est surprenant ici, c’est évidemment que res et causa se retrouvent une fois de plus dans cette seule expression idiomatique qui porte sur un processus de restitution ou de défense de la propriété dans une situation litigieuse. Faut-il accorder à Yan thomas que res, causa et lis marchent toujours ensemble dans les textes de droit romain ? Cela pourrait bien être le cas puisque la plupart des dispositions des clauses évoquant la rei publicae causa ont en fait pour objet la propriété privée. Une autre question se pose cependant, qui nous oriente vers le droit public : quelle était cette res publica, dont un individu absent défendait et soutenait la cause quand il était rei publicae causa abesse ? En réalité, la question de savoir quelle est l’unité d’action ou l’allégeance qui se trouvent désignées par res publica est complexe.

Dans la section consacrée au terme res publicae au pluriel, nous avons déjà fait remarquer que ce terme désignait plusieurs communautés, des communautés municipales aux provinciales et ce que nous appellerions aujourd’hui celles du « pays entier ». Au singulier, res publica garde la même ambiguïté. Le Digeste, lorsqu’il est question de droit privé, désigne plus volontiers les civitas ou municipium par res publica que le Codex qui contient des proclamations impériales publiques, mais les deux ont recours à ce terme pour désigner ce que nous considérerions aujourd’hui comme une communauté – quelle que soit sa taille ou son degré de généralité – une unité d’action à différents niveaux.

Ainsi le Codex parle-t-il de l’Empire tout entier comme d’une res publica, comme on le voit en 4, 61, 13 dans un décret des empereurs Théodose et Valentinien :

À l’exception de ces distributions de marchandises qui ont toujours constitué une part de notre patrimoine impérial (sacrum patrimonium nostrum), tout doit être distribué aux villes et aux corporations de l’Empire (rei publicae civitatum atque ordinum), une fois déduites les dépenses nécessaires pour les biens publics. L’ancienne règle voulait que deux tiers de ces impôts soient reversés à notre trésorerie (aerio nostro) ; nous voulons à présent que le tiers restant soit mis à disposition des différentes villes et municipalités (urbium municipumque) et qu’elles aient conscience que ces distributions ont été établies à leur avantage et non à leur détriment [54].

Le lecteur relèvera sûrement l’emploi des pronoms « nous » et « notre » dans cette phrase, mais il n’y a peut-être que Justinien pour donner une réelle consistance au terme de res publica nostra que les traducteurs ont rendu par « notre Empire » ou « notre État ». En 1, 27, 1, 10 par exemple : « Avec l’aide de Dieu et pour le bien de l’État (pro felicitate rei publicae nostrae), nous voulons, en vertu de cette loi divine, que toute l’Afrique, que Dieu dans sa miséricorde a bien voulu nous attribuer, jouisse d’un ordre parfait et bénéficie de sa propre préfecture », ou, parmi les nombreux usages similaires rencontrés dans le Codex, en 6, 4, 3, 2 (in nostra re publica polleant) et en 9, 13, 1, 2 (in nostra re publica).

Avant que Justinien ne réalise cette dernière équivalence entre l’Empire et « notre res publica », les empereurs utilisaient le terme sans le pronom possessif pour désigner également les autres communautés. Alexandre Sévère notamment utilisait res publica pour désigner une municipalité en 6, 54, 8, en y ajoutant deux expressions similaires dans son décret :

Il est certain qu’une demande de réparation peut être faite aux personnes ou à leurs héritiers, qui auraient dû s’assurer de la compétence des magistrats pour gérer les affaires d’une municipalité (qui rem publicam administrantes per officii necessitatem civitati), mais qui ont échoué dans la tâche qui leur incombait afin d’assurer à la dite municipalité (quanti rei publicae interest) la propriété qui lui revenait sous condition en vertu des termes du fidéicommis.

En général, les décrets du Codex traitent le plus souvent de l’ensemble de l’Empire plutôt que d’une seule municipalité, comme on le voit en 11, 7, 1 ou en 11, 27, 1, mais les décrets appartenant aux sections intitulées De iure rei publicae (11, 30, 0) et De administratione rerum publicarum (11, 31, 0) autorisent les deux interprétations, étant donné les formulations en 11, 31, 2 (les empereurs Dioclétien et Maximinien au sujet du fideicommissum) reprenant quasiment mot pour mot Sévère cité plus haut.

Dans le Digeste, certains textes donnent des noms à la res publica dont ils parlent, et nous voyons qu’ils signifient clairement civitas ou municipium. il existe une res publica de Gravisca, une cité étrusque devenue une colonie romaine, à laquelle une femme mourante a légué sa fortune afin de reconstruire une route (31, 30), la res publica de Tusculum – une autre cité conquise ayant initialement reçu sous la République le statut de civitas, sans droit de vote, mais ayant conservé sa propre législation – à laquelle fut attribué un fideicommissum (32, 38, 5), la res publica de Sardes, financée pour l’organisation des jeux quadriennaux (33, 1, 24), la res publica de Cirta à laquelle fut légué de l’argent pour la construction d’un aqueduc (22, 6, 9, 5), et Héliopolis qui, au moment de la guerre civile, a accepté de l’Empereur Sévère italicae coloniae rem publicam, « le statut de colonie italienne » (50, 15, 12). Comme nous le savons, les municipalités disposant d’une administration décentralisée et d’une trésorerie propre étaient traitées de manière analogue aux personnes privées,(du moins, par rapport à l’Empire et à son fisc) ; en conséquence, Ulpien écrit en 20, 4, 8 : « Si une res publica prend une hypothèque spéciale, nous devons considérer celle-ci comme prioritaire par rapport à la trésorerie impériale (fisco) si la responsabilité du débiteur était engagée à son égard, dans la mesure où les personnes privées sont également prioritaires dans ce cas ».

L’équivalence res publica-municipium est encore présente dans la section consacrée au munera dans la cité, aux services obligatoires. En 50, 4, 4, 3 notamment, nous trouvons un cas spectaculaire : « Une personne contrainte de réaliser les munera dans sa communauté (muneribus sua Civitates) s’est engagée dans l’armée afin de se soustraire à la charge municipale (oneris municipalis), mais cela n’a pas suffi à modérer les réclamations de la communauté (deteriorem causam rei publicae facere non potuit) ». 50, 1, 2 traite du cas du père qui doit assumer la responsabilité de tous les munera dont son fils est en charge ; qu’il ait à assurer un poste de décurion ou de magistrat chargé des services de la ville et des constructions, quidquid in re pubulica filius gessit, quoi que fasse le fils dans la res publica, son père en est le garant verbal. Enfin, on trouve un autre principe dont beaucoup considèrent qu’il constitue un mécanisme de construction de la personne juridique, alors qu’il n’en est rien en réalité : municipes intellegentur cire, quod scient hi, quibus summa rei publicae commissa est. C’est-à-dire que l’on considère que les citoyens d’un municipium [55] Libre « ne peuvent ignorer ce qui est connu des personnes à qui les affaires les plus importantes de la communauté ont été confiées » (50, 1, 14).

S’il nous est impossible de définir res publica au moyen d’une substitution, se peut-il que l’on y arrive en établissant des distinctions ? Les textes du Codex et du Digeste nous en donnent largement l’occasion par les contrastes élaborés qu’ils proposent. Dans le Digeste , en 2, 4, 10, 4 par exemple, Ulpien évoque le droit des esclaves affranchis à poursuivre individuellement les membres de la communauté qui les a libérés, mais non les communautés elles-mêmes :

Un individu affranchi par une guilde, une corporation ou une cité (corpore aliquo vel collegio vel civitate), peut citer ses membres en justice en tant que particuliers, dans la mesure où sa liberté ne leur appartient pas. En revanche, il doit prendre en compte l’honneur de la municipalité (rei publicae honorem), et, s’il souhaite intenter une action à l’encontre d’une municipalité ou d’une corporation (adversus rem publicam vel universitatem), il doit, en vertu du décret, demander une permission, même s’il souhaite citer en justice une personne qui représente la municipalité ou la cité.

Cette citation impliquerait de considérer les corporations sur le modèle de la res publica, en plus restreint toutefois, ce qui explique que ce terme soit traduit par « municipalité », mais distingué de l’universitas que désigne habituellement la « corporation ». En effet, l’autorité de Gaïus, qui a établit ces parallèles, est avancée pour affirmer en 3, 4, 1, 1 :

ceux qui sont autorisés à former une entité juridique (corpus habere), qu’elle ait la forme d’un collège ou d’une association ou d’une de ces formes en particulier (collegii societatis sive cuiusque alterius eorum nomine) disposent, à l’instar de l’État, (ad exemplum rei pulicae) du droit d’avoir une propriété commune (habere res communes), une trésorerie commune (arcam communem), ainsi qu’un avocat ou un mandataire par l’intermédiaire duquel, comme dans un État (per quem tamquam in re publica), ce qui doit être réalisé et négocié en commun est réalisé et négocié.

Cependant, Gaïus n’utilise pas de terme générique pour « corporations » contrairement à l’écrivain plus tardif Ulpien qui fait référence au terme universitas. En effet, dans les textes de Gaïus les catégories de res publica et res universatis présentes dans les classifications plus tardives n’étaient pas encore clairement distinctes. C’est tout à fait clair dans la célèbre définition qu’il donne de res publicae, qui désigne les choses qui ne font pas l’objet d’une possession privée parce qu’elles appartiennent à l’ensemble de la communauté collectivement (« nullius in bonis esse creduntur, ipsius enim universitatis esse creduntur », 1, 8, 1).

L’idée qu’il existe différentes sortes d’associations semblables, mais que la res publica présente des qualités spécifiques qui l’en distinguent n’est pas non plus étrangère à la pensée républicaine. Cicéron a repris une théorie stoïcienne d’après laquelle les différentes societas sont le résultat d’une tendance naturelle des hommes à s’associer, la proximité d’une association dépendant des biens qu’une communauté donnée se partageait. Cette théorie est développée dans De officiis I, 51-57, par exemple, avec la distinction entre la communauté au sens large comprenant tous les êtres humains et les communautés plus restreintes comme les civitas, la famille ou les groupes d’amis. Tous les individus partagent des choses créées par nature pour l’usage en commun des hommes, rerum, quas ad communem hominum usum natura genuit. Un vers d’Ennius, extrait d’un poème dont nous ne disposons plus aujourd’hui, illustre cette thèse : « en donnant aux autres la lumière, tu n’affaiblis pas la quantité de celle que tu possèdes ». De officiis, i, 52-56 décrit d’autres types de communautés, plus restreintes : civitas se fonde sur le partage de choses comme le forum, les temples, les portiques, les rues, les lois, l’exercice du vote, les contrats. L’unité d’une famille ou entre proches ou l’unité qui existe entre des amis vertueux est fondée sur le partage d’autres choses.

Cicéron conclut cette présentation par l’évocation du critère déterminant pour distinguer la res publica des autres formes de societas. Ce n’est pas tant la taille ou la nature des choses partagées qui définissent la res publica, mais plutôt son poids et sa valeur (gravus signifiant à l’origine « lourd », et carus renvoie évidemment à la valeur) : omnium societatum nulla est gravior, nulla carior quam ea, quae cum re publica est uni cuique nostrum (« parmi toutes les associations, aucune d’entre elles n’est plus étroite ou ne nous est est plus chère que celle qui nous unit à notre res publica »). Les lignes suivantes du De officiis, I, 57 donnent à penser que ce poids et le prix attaché à la République tiennent à la volonté d’un membre de la communauté de lui rendre le service ultime, pro patria mori : « Les parents sont des êtres chers, les enfants sont des êtres chers, ainsi que la famille et les amis, mais la patria seule englobe tout l’amour que nous éprouvons pour tous ; à ce titre quel homme bon pourrait hésiter à risquer sa vie, si en cela il pouvait lui être utile ? » [56]. Cette conception républicaine à l’origine est encore présente au sein de l’expression conventionnelle pro re publica ceciderunt utilisée à la fois par Ulpien dans le Digeste, 27, 1, 18 et par les personnes ayant élaboré les compilations des institutes dans la clause qui exempt les pères de leur devoir au sein de la communauté s’il ont pris soin de leur enfant mort sur le champ de bataille en défendant la mère patrie : hi enim, quia pro re publica ceciderunt, in perpetuum per gloriam vivere intelleguntur, (« parce qu’ils sont morts pour leur pays, ils doivent vivre dans la gloire éternelle », 1, 25).

Une autre distinction reprise de nombreuses fois dans les textes du Code de Justinien est celle qui différencie la res publica du fiscus, la trésorerie impériale. Paul est cité à deux reprises lorsqu’il recourt à cette distinction. Dans le Digeste, en 39, 4, 9, 3, debitores fisci itemque rei publicae (« les débiteurs de la trésorerie impériale ainsi que de la res publica ») ne sont pas autorisés à conclure un contrat pour collecter une taxe appelée le vectigal, alors que 49, 14, 45, 6 pose que « La trésorerie impériale (fiscus) délivre elle-même des copies de ses propres dossiers à la condition que la personne qui a droit à ces copies n’en fasse pas usage adversus se vel rem publicam (« que ce soit contre la trésorerie imperiale ou contre la res publica ») ». Enfin, Ulpien mentionne en 37, 1, 12, le droit de certaines personnes, comme les enfants à naître, les aliénés ou ceux qui demandent bonorum possessio au nom d’une personne en captivité, d’en bénéficier et contra fiscum et contra rem publicam, c’est-à-dire à l’encontre à la fois de la trésorerie impériale et de la res publica.

Délaissant les termes de la distinction que nous analysons, Fergus Millar et P.A. Brunt se sont opposés sur la question de savoir si fiscus était la propriété privée de l’Empereur et s’opposait donc à aerarium – qui désigne le patrimoine public que l’Empire a hérité de la période républicaine – ou s’il incluait ces biens publics. Millar s’est attaché à montrer que la distinction entre res publica et fiscus était importante jusqu’au iiie siècle après J.-C. : il y avait les advocati fisci pour les contentieux, mais selon lui [57] la loi n’en accordait pas à la res publica, et Millar fait référence à la description d’Auguste par Dion Cassius qui montre la différence entre to basilikon et to demosion, les biens de l’empereur et les biens publics [58]. Brunt affirme au contraire que « ... le “fiscus n’était pas”...qu’un simple fonds monétaire privé de l’Empereur, mais ... une composante de l’aerarium, administré par l’Empereur » [59] ; la distinction entre propriété fiscale et propriété « publique » dépendant peut-être du fait que la propriété était administrée par l’Empereur (dans ce cas elle était considérée comme appartenant à son fisc) ou non (elle était alors considérée comme faisant partie des biens publics de la res publica) [60]. S’attachant à montrer que fiscus était une propriété privée de l’Empereur (Millar) ou qu’il désignait une sphère à part entière où au fil du temps la gestion d’abord des fonds publics et ensuite des fonds personnels de l’empereur est devenue indiscernable (Brunt), ces derniers ont mis au jour la difficulté que rencontre l’historien lorsqu’il cherche à décider du sens de notre distinction. ils montrent toutefois que des archives historiques ont révélé qu’un ancien fonds monétaire public républicain, l’aerarium, a conservé ce nom et caractérisait des possessions durant la période impériale – ainsi, notre distinction proviendrait-elle de la différence qui existe entre aerarium et fiscus, ce que semble confirmer le Digeste. 19, 2, 13, 11 mentionne les rei publicae praedia, les biens de la res publica, même s’il s’agit en réalité des biens de la municipalité. Bien entendu, la distinction entre les biens de la communauté et ceux de la trésorerie impériale trouve tout son sens lorsqu’elle se situe au niveau d’une municipalité. Par exemple, 20, 1, 11 énonce : Si is qui bona rei publicae iure administrat mutuam pecuniam pro ea accipiat, potest rem eius obligare (« l’administrateur légal d’une res publica qui fait un prêt en son nom propre engage son patrimoine personnel ») [61].

Cette dernière citation nous conduit aux deux préoccupations que Stark mentionnait – la question de l’organisation de et au sein de la res publica et la question des « choses publiques ». En effet, dans cette citation, c’est le peuple qui gère les biens de la res publica qui agit et non pas la res publica elle-même, ce qui conforte la position de Stark d’après laquelle la res publica n’a jamais été considérée comme le sujet d’un acte. De plus, il ressort clairement de la citation que les actions initiées par ceux qui sont en charge des biens de la res publica ne l’engagent pas personnellement – le contexte de l’époque autoriserait difficilement cette substitution – mais plutôt le patrimoine, la valeur au comptant de la res de la res publica.

Qu’en est-il d’abord de l’action ? La res publica fait le plus souvent l’objet d’une action, et cette action peut la renforcer, l’endommager ou la détruire. C’est pourquoi les descriptions que l’on en donne sont proches de celles que l’on trouve dans le terme italien lo stato au temps de Machiavel : il ne s’agit presque jamais d’un agent, mais d’une chose dont on peut se saisir, que l’on peut contrôler, maintenir ou perdre. Ainsi, Jack H. Hexter a compté que sur environ cent dix utilisations du terme lo stato dans Le Prince, trois seulement désignent clairement une action positive, quand les autres font référence au statut passif d’un objet alloué [62]. Ce constat rejoint la thèse de Quentin Skinner selon laquelle une conception moderne de l’État serait apparue aux XVI- XVIIe siècles, lorsque se concrétisa l’idée d’un agent actif, d’un appareil gouvernemental distinct de la personne de l’administrateur et d’un corps réglé [63]. Bien sûr, Skinner a aussi montré que le traitement de lo stato par Machiavel, comme d’un objet passif que l’on peut saisir et maîtriser, s’expliquait par l’ancien usage médiéval du terme status dans l’expression consacrée status rei publicae, ainsi que par les traités sur le statut optimal de l’État, de optimo statu rei publicae. On peut dès lors imaginer que lo stato a vraisemblablement hérité des nombreuses qualités de cet objet passif nommé res publica. [64]

Mais que disent exactement le Digeste et le Codex de la res publica comme sujet d’action ? On y trouve une république blessée ou en sang comme en 49, 15, 21, 3 du Digeste :

Même si l’État est souvent affaibli (per aes res publica laedatur) par les dissensions civiles, la lutte n’a pas pour finalité la destruction de l’État (non tamen in exitium rei publicae contenditur) ; et quel que soit le camp que certains peuvent choisir, ils ne sont pas comptés parmi les vrais ennemis auxquels s’appliquent le droit de captivité et le postliminium.

50, 1, 21 et d’autres citations mentionnent le damnum rei publicae (« la perte subie par la communauté ») lorsque les munera par exemple ne sont pas accomplis comme ils le devraient. Même les esclaves employés par la res publica peuvent engager sa responsabilité, notamment obtenir d’elle une obligation à payer un intérêt (servus publicus obligationemusurarum rei publicae adquisiit, 22, 1, 11, 1) ; d’autres ont la possibilité de lui demander de payer son patrimonium pour la reconstruction de l’aqueduc (et rem publicam ex corpore patrimonii sui impendere in id opus, 22, 6, 9, 5).

Quoi qu’il en soit, l’expansion de la res publica est ici l’effet de l’action de tiers et non d’une action propre : quelqu’un se charge ici de rem publicam gerere ou tractare. 32, 5 cite un exemple de municipalité qui est tout aussi bien applicable à d’autres types de res publica : « Si un héritage était transmis à une municipalité, un fideicommissium pourrait être confié à ceux qui sont responsables de l’administration publique (rem publicam gerunt) ». Comme nous l’avons appris de Stark, rem publicam gerere est une expression consacrée – elle ne laisse aucun doute sur l’identité de l’agent. Et même lorsque la res publica fait quelque chose par elle-même, comme construire quelque chose, ses actes sont toujours ambigus : par exemple, ils se réalisent lorsque quelqu’un d’autre est prêt à donner de l’argent à la res publica, dare rei ut ipsa faciat (32, 11, 25).

La gamme des actes que la res publica peut faire par elle-même n’est pourtant pas si importante. Tout d’abord, elle n’a autorité que sur certains actes, comme cela apparaît clairement dans le Codex (2, 53, 4, empereurs Dioclétien et Maximien) : « res publica jouit habituellement du privilège des mineurs, et par conséquent elle peut (potest) exiger réparation ». Elle peut parfois faire appliquer son droit. Ainsi, elle peut prendre une hypothèque spéciale, pignus specialiter res publica acceperit (Digeste, 20, 4, 8), ce qui n’est toutefois qu’un exemple rare de son rôle actif d’agent isolé. En général, un tiers agit et puisqu’il n’y a pas encore de représentation effective du corps social, les formulations elles-mêmes ne suggèrent pas que les individus agissent au nom de la res publica, par exemple : Gaius seius qui rem publicam gerebat faeneravit pecuniam publicam sub usuris solitis, « Gaïus Seius, administrateur de la res publica, a prêté de l’argent public au taux d’intérêt habituel » (Digeste, 22, 1, 11). En ce sens, il est plus adapté ou heureux de dire parfois non que c’est la res publica qui agit, mais plutôt que les actes sont faits en elle comme en un champ d’action, par exemple en 50, 1, 2, 1 : « il nous faut considérer comme appartenant à la sphère publique (gestum autem in re publica) les actes consistant à manipuler de l’argent public (pecuniam publicam tractare) ou à ordonner sa dépense ». Selon Gierke, le concept de personne juridique n’était pas encore pleinement déterminé – les Romains n’avaient pas encore élaboré de Genossenschaftsrecht – c’est pourquoi des formulations comme corpus habere ou loco privatorum habere (avoir un corps ou agir comme un agent privé) ne signifiaient pas qu’ils concevaient la res publica comme un agent [65]. Le Digeste offre un bon exemple pour cerner l’esprit de l’époque lorsqu’il précise que ce n’est pas la municipalité en tant que corps, mais plutôt des individus qui sont censés savoir ce que l’on sait à sa tête (les citoyens à qui l’on a confié le summa rei publicae, 50, 1, 14).

On ne trouve donc pas encore l’action, mais on trouve les biens et les qualités propres. Passons à la question de la tangibilité de la res publica dont Starck était au moins à moitié sûr. On voit bien dans les textes de droit que la res publica a ses propres forces, ses nerfs, des tendons, etc. Ainsi l’empereur Gordien dans le Codex, en 2, 17, 1 déclare-t-il : « Vous réclamez quelque chose qui est contraire à l’autorité de la loi lorsque vous demandez à ce que les forces de l’État vous viennent en aide (rei publicae viribus adiuvari te) au motif que vous lui devez une certaine somme d’argent (quam eidem rei publicae debes) ». Cette idée des forces de la res publica fait fréquemment signe vers une métaphore organique par laquelle res publica est conçue comme un corps. Ainsi, le Digeste indique en 48, 18, 1, 20 : « Dans le cas où il est question d’un tribut, et pour lequel personne ne doute du fait que les nerfs de l’État (rei publicae nervos) sont en jeu, la prise en compte du risque, qui expose à la peine capitale l’esclave conscient d’une fraude, corrobore sa déclaration ». Cicéron use des mêmes images lorsqu’il prétend que cela était courant (Sur les pouvoirs de Pompée, V, 17) : « En vérité, si l’on a toujours considéré les revenus comme les nerfs de la République (vectigalia nervos esse rei publicae), nous pouvons à juste titre appeler les hommes qui collectent ces revenus le support et le soutien de tous les autres ordres (firmamentum ceterorum ordinum) » [66].

Il est intéressant de noter que Cicéron emploie ailleurs ce firmamentum, le terme s’appliquant ici aux ordres afin de décrire les appuis ou les forces de la res publica, dont on ne disait pas seulement qu’elle avait des nervos, mais également des firmamenta. Ainsi dans De la république, II, 17, Cicéron explique que romulus… duo firmamenta rei publicae peperisset, auspicia et senatum, (« Romulus... a créé deux appuis à la res publica qui lui ont permis de durer longtemps »). 67 [67] On trouve un autre usage dans le Plaidoyer pour Pancius, 23, lorsqu’il appelle la classe des publicains flos enim equitum romanorum, ornamentum civitatis, firmamentum rei publicae, c’est-à-dire « le fleuron des chevaliers romains, la parure de l’État, le garde-fou ultime de la République » [68]. Cette fois, les publicains sont appelés firmamenta et non nervos, mais il y a une autre métaphore intéressante – celle de la parure – à laquelle Cicéron recourt dans un autre texte pour désigner la res publica, et pas seulement civitas. Ainsi, le Digeste 43, 9, 2 cite Paul : « il est d’usage d’autoriser l’édification publique des images et des statues qui seront la parure de la res publica (quae ornamento rei publicae sunt futurae) » [69]. En outre, l’idée des superbes parures d’une res publica figure en 30, 32, 2 qui cite Ulpien : « Si rien n’est laissé [légué] en partage à une civitas pour le bénéfice et la parure de la res publica (quod ad ornatum vel compendium rei publicae spectat), il faudra certainement l’exiger ».

D’après les citations, il se peut que seul ornamenta ait continué, à l’époque impériale, d’être au cœur des préoccupations. Les nerfs, les tendons et tous les autres termes liés à firmamenta, ne concernent pas les forces en présence, peut-être parce que les publicains ne forment pas alors un ordre républicain isolé, mais font partie de la machine impériale. Pour Cicéron, il y avait également fundamenta rei publicae, concordiam primum… deinde aequitatem (De Officiis, II, 77), deux fondements à la res publica, l’harmonie et l’équité, c’est-à-dire la loi et une juste redistribution des biens. Au cours de la période impériale, on a cessé de parler des ligaments du corps public et des fondations des affaires publiques.

En plus des forces métaphoriques, des organes et des parures, res publica peut compter parmi ses possessions des choses parfaitement matérielles. Nous avons déjà vu dans le Digeste en 47, 2, 31, 1 les tables de documents, et dans d’autres cas nous avons trouvé des documents matériels signés. Ainsi Hermogène affirme en 44, 3, 13, 1 : « Passés vingt ans, les comptes de l’État qui ont été signés et contrôlés (rei publicae rationes subscriptae et expunctae) ne peuvent être réactivés contre celui qui les a administrés, et passés dix ans contre ses héritiers ». En plus des documents tangibles, il existe des biens matériels qui peuvent être mis au compte de la res publica et donc être vendus, hypothéqués ou expropriés : « Si les civitates ne sont pas défendus par l’action de ceux qui sont en charge de leurs affaires (per eos qui res earum administrant) et qu’aucun bien public ne peut être saisi (nec quicquam est corporale rei publicae quod possideatur), les accusateurs peuvent obtenir satisfaction de la civitas par le biais d’actions pour dette » (Digeste, 3, 4, 8).

Javolène, cité ici, laisse entendre que si la res publica n’a pas de biens matériels saisissables, il est alors possible d’exiger des services à la République. Cependant, il n’est pas dit que nous ayons affaire à une catégorie de res publica corporalis, de biens matériels publics ou à la République incarnée. La res publica a des objets, bien évidemment, mais on ne dit pratiquement jamais qu’il s’agit d’objets. Ainsi voyons- nous apparaître les propriétés, rei publicae praedia, par exemple dans le Digeste, 19, 2, 13, 11, cité auparavant ou en 31, 78, 1, lorsque Sévère réclame la restitution de ces praedia vendues, après la mort du premier acheteur. Parfois, nous rencontrons des choses comme des routes ou des rivières publiques, que des personnes seraient censées posséder et qui pourraient être considérées comme tangibles, mais qui ne sont jamais nommées res publicae par les textes de droit romain traitant des situations concrètes, à la différence des classifications plus tardives sur les divisions des choses qui peuvent faire usage de tels termes. Par exemple, nous trouvons en 31, 30 une femme écrivant dans son testament : rei publicae graviscanorum lego in tutelam viae reficiendae, quae est in colonia eorum usque ad viam aureliam (« À la res publica de Gravisca je fais don de la somme nécessaire à la réparation de la route traversant cette colonne jusqu’à la voie aurélienne »). C’est Gravisca, et pas la route, qui est nommée res publica.

Enfin, l’ambiguïté de l’usage du terme res publica lorsqu’il s’applique à des choses réelles est bien mise en relief en 40, 5, 53 :

Mais il y a des constitutiones stipulants que, dès lors que la liberté est un droit premier, un enfant naît avec le statut d’une personne née libre ; et cette règle doit être observée d’autant plus scrupuleusement que la liberté n’est pas une affaire privée, mais publique (libertas non privata, sed publica res est) et la personne qui la détient doit l’accorder rapidement (qui eam debet offerre debeat).

L’expression offerre libertatem suggère que la libération est un bien à offrir, mais ce qui est offert est en fait un nouveau statut. En d’autres termes, ce qui est transféré correspond à un don intangible de liberté, en dépit de l’ensemble des aspects tangibles du procédé de manumission : la res est toujours mêlée d’actes desquels elle ne peut être parfaitement dissociée. Par conséquent, elle est donc plus liée à des actions qu’à des choses.

Usage polémique de res publica

La dernière considération que je voudrais présenter sur le sujet concerne la manière dont les arguments sur la res publica étaient employés à l’époque républicaine et à l’époque impériale. En d’autres termes, nous allons nous intéresser non au sens des expressions comportant cette expression, mais plutôt à leurs effets performatifs. Pour m’aider dans cette analyse – comme firmamentum qui donnerait sa cohésion au corps plutôt disparate de cet article – j’utiliserai un article très pénétrant de Llewellyn Morgan, qui se rapporte précisément à cet aspect des énonciations incluant l’expression res publica.

Il commence par une citation de Suétone (Vie de Jules César, 77) qui cite tite Ampius à propos des déclarations inqualifiables et arrogantes de César : nihil esse rem publicam, appellationem modo sine corpore ac specie. Sullam nescisse litteras, qui dictaturam deposueri. La traduction de reference de J. C. Rolfe nous donne : « l’État n’est rien, un simple nom sans corps ni forme … Sylla ne connaissait pas son mode d’emploi quand il a renoncé à la dictature » [70]. L’objectif de Morgan est cependant de montrer que César ne doit pas être pris pour un tyran prétentieux, mais plutôt pour un politicien modéré conscient des usages polémiques de la rhétorique politique de son temps. Pour en faire la démonstration, Morgan apporte plusieurs précisions qui nous seront utiles.

Ampius appartenait au parti de Pompée et ses déclarations ont pour but de salir l’image du meurtrier César, alors que Marc Antoine venait de publier La Guerre civile de César, qui le présentait comme un Romain traditionaliste, soucieux de la res publica, des mœurs ancestrales (mos maiorum) etc. Ampius se proposait de montrer au contraire que César faisait des déclarations qui auraient horrifié les républicains des premiers temps et n’était en aucune façon un traditionaliste. il méprisait et raillait notamment les techniques de divination des augures, qui instrumentalisaient les prétendues volontés des Dieux pour conforter leur interprétation de ce qui était favorable à la res publica. Cicéron avait le même point de vue, mais seulement en privé, quand il déclarait douter des techniques des augures. En public, il aurait dit qu’ils devaient être suivis rei publicae causa, dans l’intérêt de la res publica (De la Divination, 2, 28). Morgan peut ainsi avancer sa première thèse : « quand tous les politiciens se réclament d’un soutien divin à leurs politiques… cela limite de façon évidente l’intérêt de tels rituels pour départager ces politiques, tout comme… l’appel constant de tous les bords politiques à l’intérêt de l’État, la res publica, dévaluait cette référence rhétorique » [71].

César n’est donc pas un cynique, mais un intellectuel. Sa déclaration sur la res publica ne porte pas sur ce qu’est la république, mais plutôt sur la façon dont les factions rivales emploient cette expression. Selon Morgan, il développe presque à cette occasion ce que nous appellerions une approche sémantique. Dire d’une expression qu’elle n’est qu’une appellation sine corpore est une novation, parce qu’elle dépasse l’opposition usuelle entre nomen et res que l’on trouve dans Tite Live (3, 9, 3) ou Ovide (Les Amours, 3, 3, 23). César est plus proche des distinctions plus subtiles que fera Sénèque un siècle plus tard, lequel, dans ses Lettres 117, 13 distingue entre la compréhension d’une chose corporelle se tenant devant nous (corporale quiddam intellegimus) et ce qui n’est que phrase « sur le corps », de corpore loquimur. Dans les Lettres 58, 131-5, il cite l’exemple des Centaures et des Géants qui n’ont pas de substantia, mot équivalent à corpus à cette époque. Et il y a, bien sûr, la fameuse phrase de la rhétorique de Quintilien (L’institution oratoire, 2, 21, 1) :

Quant à la matière de l’oralité, certains ont dit que c’est le discours, opinion représentée par Gorgias chez Platon. Si l’on doit comprendre par cela qu’un discours (discourse), quel qu’en soit le sujet, doit être appelé parole (speech), ce n’est pas une matière, mais un ouvrage, tout comme une statue est l’ouvrage d’un artisan, car les discours, comme les statues sont produits de l’art. Mais, si par ce terme, nous n’entendons que des mots, les mots sans matière n’ont pas d’effet (Sin hac appellatione uerba ipsa significari putamus, nihil haec sine rerum substantia faciunt) [72].

Des mots sine rerum substantia ne produisent aucun effet, nihil faciunt, parce que le discours, tout comme la statue, doit avoir matière et forme : si elle ne dénote pas une nature substantielle, qui permet de faire du discours une œuvre d’art, elle n’est faite que des mots et on ne peut en attendre qu’elle produise des changements dans la vie corporelle.

Cette relation entre matière et forme est au centre de la démonstration. Rappelons que César, quand il dit que la res publica n’est rien, une pure appellation, prétend qu’elle n’est pas seulement sans corpus, mais sans species. Le terme species n’est pas le moins intéressant, traduisant le grec eidos ou idea, et synonyme du latin forma, signifiant « forme ». Cicéron (Topiques, 30) propose d’utiliser forma pour traduire les différents termes Grecs eidos/idea et species, quand ils sont au singulier. Sénèque, dans les Lettres, 65, 4 discute les quatre causes d’Aristote et rend la troisième, eidos en grec, par forma en latin. En 65, 5 il utilise le terme facies, un genre de la forma, pour dire qu’avoir une materia, support de la figure, n’est pas suffisant. Tant que la figure n’est pas imprimée dans la statue, « cette statue ne peut être appelée le Doryphore ou le Diadumène ». Le facies ou la forma sont ainsi aussi importants que la materia.

Chez Varron (La langue latine, 6, 78), nous trouvons une description de facies :

dans son sens littéral, facere vient de facies : l’homme est dit facere quelque chose qui donne une facies à la chose qu’il facit … il en résulte une distinction entre les choses si bien que l’une peut être dite vêtement, l’autre vaisseau, tout comme les créations des artisans, des dessinateurs et d’autres.

Si Quintilien décrivait une situation où, en l’absence de corpus attaché à la forme, les seuls mots, n’ont pas d’effet, nihil faciunt, on trouverait une situation parallèle : tant que la forme n’est pas attachée à la matière, il n’y a pas d’objet spécifique et les actes de l’artisan nihil faciunt. Morgan en déduit qu’on peut interpréter le sine corpore ac specie de César comme une proposition sur « deux conditions reconnues pour l’attribution réussie d’un nom : si “Caton” et “le Doryphore” ne détonent en l’absence d’une matière physique et d’une forme spécifiante, il en va de même pour res publica » [73].

C’est alors que Morgan propose une théorie pour l’emploi des mots res publica. Dans les temps anciens, l’élite romaine employait simplement ces mots pour dénoter ce qui était commun à tous, dans des expressions telles que rei publicae causa ou pro re publica [74]. Aux temps de la République tardive, ces mots trouvèrent place dans des slogans politiques. Ainsi, chaque parti ou faction proclamait que ses actes étaient bons pour la res republica, mais ces slogans restaient sans effet sur le parti adverse. Pour démontrer que César était loin d’être arrogant ou cynique, Morgan cite deux discours de Cicéron qui, à trois ans d’intervalle avait défendu des positions radicalement opposées en se réclamant de la rei publica causa : pour la loi Manilia et contre les lois agraires de Rullus. Dans le premier cas, il défendait la position du peuple contre les Optimates, qui pensaient qu’un pouvoir excessif avait été confié à Pompée, et Cicéron réprimandait les Optimates : « vous avez une conception trop limitée de la res publica » (rei publicae parum consuluistis, Discours en faveur de la loi Manilia, 64). Dans le second cas, il se rangeait aux côtés des Optimates pour dédaigner les intérêts du peuple et réclamer la restauration de l’autorité et du commandement du Sénat (afin d’instituer une res publica restituta), parce qu’il savait « ce dont la res publica a besoin par dessus tout » (quod maxime res publica desiderat, Sur la loi agraire, I, 27). César, dans La Guerre Civile (1, 8, 3 et 1, 9, 2-5) se livrait à la même jonglerie verbale : il y disait que, dans ses échanges avec Pompée, ils se réclamaient tous deux de la res publica ou d’actions res publicae causa. Dans ses lettres à Atticus (7, 3, 4), Cicéron qualifiait ces phrases de César de purement rhétoriques, mais les partisans de César n’auraient pas été d’accord, comme le montre la lettre de son gendre Dolabella, demandant à Cicéron d’abandonner Pompée et de se ranger sous la bannière de César : ubi nunc est res publica, c’est maintenant ici qu’est la république, et si tu ne la soutiens pas, simus in nulla, elle ne sera plus (Lettres à ses proches, 9, 9, 2-3). La majorité des latinophones de l’époque auraient cependant trouvé peu sérieuse la tentative de César pour se poser en républicain : il s’était après tout élevé contre la décision du Sénat, et beaucoup des sources qui lui sont favorables devaient admettre que les partisans de Pompée étaient « comme on l’entendait alors, du côté de la res publica » (id est, ut tunc habebatur pro res publica, Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 48.4). Dans cette phrase, habebatur, à la troisième personne du passif, signifiait que le « on », la majorité des latinophones, acceptait cette dénotation comme usuelle. Mais ceci pouvait évoluer.

Salluste, dans La conjuration de Catilina 52, 11 a attribué à Caton des propos fameux : « pendant longtemps, nous avons cessé d’appeler les choses par leurs vrais noms (nos vera vocabulara rerum amisimus). C’est parce qu’on appelle générosité le fait de s’emparer de la propriété d’autrui et courage l’effronterie dans la malfaisance, que la res publica est si mal en point (eo res publica in extermo sita est) » [75]. En traduisant littéralement, nous aurions peut-être lu : nos dénominations et appellations ont commencé à s’éloigner des choses ou à perdre avec elles le lien qui était jusqu’à présent établi. J. D. Minyard a décrit ce phénomène de glissement des significations comme caractéristique de la République tardive. Dans une situation d’insécurité civile croissante et de guerre civile larvée, les mots étaient arrachés de leurs racines et il était impossible de dire si la nouvelle signification d’un mot donné était une extension légitime de l’usage existant, en vue de rendre compte d’un phénomène nouveau, ou si c’était seulement un slogan utilisé pour masquer une réalité nouvelle avec des mots anciens [76]. Ainsi, Minyard accuse César d’étendre le sens du terme dignitas (ce qui lui permet d’ignorer les ordres du Sénat et de franchir le Rubicon), mais selon Morgan, d’autres ne se comportaient pas mieux à cette époque. Des termes ayant un pouvoir d’attraction positive évident ou connotant un appel à l’émotion, tels que dignitas ou res publica, étaient utilisés pour créer des factions et constituer des partis. Ainsi, Cicéron (Plaidoyer pour Ligarius, 21) dit que tibère entra en guerre contre César parce que, tout en souhaitant le voir rester à Rome, la puissance du nom sacré de res publica était telle (rei publicae sanctissimum nomen opponebant) qu’il ne pouvait résister à [ou supporter] le poids des mots, ipsorum pondus sustinerem non posset [77].

Parler du poids des mots fait songer aux essais de Barthes sur le bruissement de la langue et sa matérialité, mais il semblerait que, pour les Romains, le souci de la force performative des émissions orales opposée à leur fonction constative ne relevait pas des enquêtes philosophiques poussées de ceux qui partagent les connaissances raffinées de Wittgenstein et d’Austin, mais était plutôt le lot de leur expérience quotidienne. Quand la dispute sur le sens des mots entre dans les programmes politiques et qu’une victoire dans la guerre des discours peut faire pencher la balance des forces, le peuple devient très attentif à la façon dont les mots sont employés.

Morgan voit ainsi dans le De la république de Cicéron une tentative d’imposer, de solidifier et de faire prospérer une certaine façon de définir la res publica, qui aurait fait vaciller les définitions concurrentes. il tient compte, bien entendu, des principales définitions existantes. C’est ainsi qu’il décrit le parti populaire idéal, quand le populus tient ius suum, « cela seul, pensent les démocrates, peut être appelé une chose publique » (hanc unam rite rem publicam, id est res populi apellari putant, De la république, I, 48). Les aristocrates sont bien sûr en désaccord : l’égalité en droit qu’embrasse le parti populaire, est pour eux une inégalité flagrante (eaque, quae apellatur aequabilitas, iniquissima est) puisqu’elle applique une même mesure universelle à des individus très différents (i, 53). Le parti populaire refuse à son tour à la vision aristocratique de la res publica le droit même de s’appeler ainsi, parce que les démocrates « pensent que les autres types d’états n’ont aucun droit aux noms qu’ils s’attribuent d’autorité » (vero res publicas ne apellandas quidem putant in nominibus, I, 50). Mais ces réflexions sur les combats politiques en cours se produisirent à la suite même de la tentative de Cicéron d’imposer une définition nouvelle, qui firent dire à Scipion (en iii, 43) que les mauvaises formes de gouvernement qu’il appelait auparavant res publica n’avaient pas droit à ce titre : « partout où règne un tyran, nous ne devons donc pas dire que nous sommes en présence d’une mauvaise communauté politique, comme je le disais encore hier (ibi non vitiosam ut heri dicebam) mais, comme la logique nous le démontre aujourd’hui, que nous n’avons pas de communauté politique du tout (discendum et plane nullam esse rem publicam) ».

Morgan conclut que, à l’époque, il n’existait pas de règle normative concernant l’usage du terme et que Cicéron était autant de parti-pris que les autres en essayant de fixer ces règles, alors que César était plus honnête : « il n’y a rien dans le terme res publica qui implique une forme particulière de gouvernement. Utilisé de la sorte, c’était un pur slogan dépourvu de contenu » [78]. Morgan prétend aussi que, lorsque César, après avoir dit que la res publica n’était rien, raillait Sylla pour ne pas la connaître litteras, il voulait dire que Sylla ne comprenait pas la pragmatique des mots, et donc ne comprenait pas que, derrière res publica, il n’y avait rien, que c’était un terme vide de contenu [79]. Si Sylla l’avait compris, il aurait aussi compris qu’il n’y avait rien à rétablir comme il pensait l’avoir fait : son titre officiel était dictator … rei publicae constituendae, et quand il abandonna le pouvoir, beaucoup pensèrent qu’il laissait derrière lui une res publica reconstituta (Salluste, Histoires, I, 55, 24 ; Cicéron, Pour sa maison, 79). César, en revanche, connaissait l’usage des mots, pas seulement parce qu’il était politiquement astucieux, mais parce qu’il s’intéressait également aux discussions des grammairiens. Aulu-Gelle (Nuits Attiques, 19, 8, 12) se réfère à De Analogia, un traité perdu de César pour dire qu’il critiquait certaines expressions comme vitiose dicta, impropres. Ainsi, harenae (« sables » au pluriel) était un usage impropre de la langue parce que le singulier harena, signifiant « sable », comportait déjà une énorme multitude de grains. César s’intéressait profondément aux questions de désignation et de définition, et nous devrions suivre son exemple.

La comparaison entre César et Cicéron fait apparaître que le second était tout aussi intéressé par la logique et la pragmatique des désignations. Ses argument dans De la république, dont nous avons cité plus haut deux paragraphes, ne sont pas seulement des propositions substantielles sur une res publica optimale, mais également des prises de position sur la façon de nommer et définir la res publica. Apellari putant, apellatur, apellandas putant, dicebam, dicendum : toutes ces expressions se réfèrent à un combat pour imposer un nom, à un acte performatif de désignation réussi ou avorté. Pour notre étude du lien entre les hommes et les choses dans la res publica, il est difficile de croire que c’est par hasard que Cicéron s’intéressait tant à ces tentatives de désignation. Cicéron truffait ses phrases de verbes relatifs aux actes de désignation et de définition, reflétant ainsi le choc des stratégies des différents partis. Ce procédé aurait été inutile s’il s’était uniquement agi de définitions stables et de communication constative. Ainsi, Cicéron s’intéressait autant que César aux désignations, et peut-être même plus.

Mais, si Cicéron s’acharnait à décrire les différentes tentatives pour définir le terme res publica, ces tentatives étaient sans espoir aux yeux de César. Pourquoi cette différence ? Selon César, une désignation réussie devait impliquer à la fois le corpus et la species. Si le corpus ou la forma manquaient, les mots restaient vides et creux. Puisque personne ne pouvait lui attribuer un corpus, César pensait par exemple que res publica était une expression vide, sans effet sur la réalité. En revanche, Cicéron, tout en voyant la difficulté, n’allait pas aussi loin. Pour lui, la res publica n’est pas une chose tangible, mais intelligible. Et nous savons que, selon lui, les définitions des choses non tangibles sont sans cesse contestées et disputées. Mais cela ne signifie pas que nous ne devons pas les produire. Autrement dit, différents actes de dénomination amèneraient à l’existence différentes res publicae, délimitant des signifiés différents et peut-être opposés, auxquels cette expression pourrait maintenant se référer. C’est un caractère inhérent des choses non tangibles : il y a toujours des heurts et des litiges sur leur définition et il est inexact d’en déduire que celle-ci ne peut avoir d’effet. Cicéron aurait pu dire que César, en demandant à la fois un corpus et une species menait une recherche soit trop exigeante, soit inappropriée.

La res publica a-t-elle un corps et une forme ?

On sait que Cicéron distingue dans les Topiques (V, 26) la définition des choses qui existent de celle des choses intelligibles (unum earum rerum quae sunt, alterum earum quae intelleguntur), et qu’il assimile les secondes à des choses qui n’ont pas de corps (nullum subest corpus). Le sens de ces choses intelligibles peut toutefois être élucidé par le discours puisqu’elles procèdent de l’intellect. On pourrait souhaiter que cette élucidation intervienne à l’issue d’une controverse (César prétend que cela n’est jamais le cas) ou en amont de la discussion, comme le fait Scipion au début du dialogue portant sur les formae rei publicae au livre I de De la république (I, 38). Scipion insiste alors sur le fait que, faute d’une définition précise qui clarifierait initialement les termes en question, la communication est nécessairement conflictuelle, puisque les parties invoqueront à chaque fois différentes définitions au lieu d’exprimer celle qu’elles avaient à l’esprit au départ. (On pourrait penser que cette impression qu’elles ont à l’esprit s’explique par l’adoption d’une nouvelle définition commune – à laquelle elles finiraient constamment par se référer tout au long du dialogue comme on le voit dans De la république – ou par l’existence d’une définition conventionnelle commune issue de la longue tradition des mœurs ancestraux, mos maiorum).

Ainsi avant de commencer à débattre des différents genres de res publica, Scipion prévient que son discours obéira à un principe

qui, je pense, doit toujours être observé lorsqu’on expose un sujet (omnibus in rebus disserendis utendum esse), et si l’on veut éviter toute sorte de confusion ; à savoir si l’on convient du nom de l’objet, le sens de ce terme doit être expliqué en premier (explicetur, quid declaretur eo nomine). La discussion elle-même ne doit pas commencer tant que l’on ne s’est pas accordé sur la signification du fait qu’il est impossible de débattre consciemment des qualités d’un objet sans avoir cerné au préalable la nature même de cet objet.

Après que Laelius a convenu de cette méthode, Scipion s’autorise à procéder et à soumettre une définition de la res publica. il avertit alors qu’il ne commencera pas, à la manière des Stoïciens, par remonter aux origines de l’humanité, ni, comme les maîtres, par une analyse détaillée des plus minutieuses. Étant donné qu’il a en face de lui des personnes qui in maxime re publica…versati, sont expertes ou profondément impliquées dans la res publica, [80] Scipion ne saurait comme il l’explique « laisser l’objet de son intervention être plus clair que son intervention elle-même (ut si inlustrior illa ipsa res, de qua disputem, quam oratio mea) ». Les commentateurs sont divisés quant à l’interprétation de l’intention de Cicéron lorsqu’il fait dire à Scipion que la res en question ne doit pas être plus claire ou plus célèbre que son oraison [81]. Une chose toutefois est manifeste dans ce passage : la res existe réellement et n’est pas une simple appellation. On pourrait peut-être ajouter que plus on débat d’une chose, plus elle parle à l’esprit des intervenants selon la définition qu’en donne Cicéron, et plus l’objet devient réel.

Cette situation peut sembler en opposition avec la non-existence de res. Dans De la république, V, 2 figure le passage célèbre : rem publicam verbo retinemus, re ipso vero iam pridem amisimus, duquel on retient seulement res publica en tant que mot et dans lequel l’objet réel semble depuis longtemps perdu de vue. Le contexte expliquant cet état de fait est assez clair : maintenant que les mœurs d’antan et que les hommes vertueux - sur lesquels était fondée la res romana selon les vers d’Ennius – ont disparu, la res publica, déplore Cicéron, a également disparu. L’idée selon laquelle les mœurs sont au cœur de la res publica et qu’elles assurent la stabilité est un argument plutôt classique. Salluste par exemple pose qu’une fois les mœurs ancestrales corrompues et disparu le populus -puisque le peuple est « esclave du plaisir et en l’occurrence de l’argent et des honneurs » [82] – tout se passe comme si la République était livrée sans défense aux attaques, in vacuam rem publicam.

Si, en revanche, on prête moins attention aux contenus des idées censées déterminer cette conception qu’à la récurrence des termes, on repère à travers ces exemples une opposition majeure entre re ipsa et verba ou oratio. Dans les passages cités, Cicéron distingue la re ipsa de l’oratio (De la république, I, 39), et la res ipsa du verbum (V, 2). Une opposition entre re ipsa, l’objet en lui-même, et oratio est également mis au jour par James Zetzel dans son commentaire de De la république, I, 2, lequel dit au sujet de la vertu que « son emploi le plus noble est civitatis gubernatio et que la réalisation de fait et non uniquement verbale fait partie de ces choses que nous rabâchent les philosophes (earum ipsarum rerum, quas isti in angulis personant, reapse, non oratione perfectio) » [83]. Reapse est un terme de bas latin signifiant « en réalité, en fait », construit à partir de re et de eapse, ancienne forme de ipsa. Ainsi, dans tous ces cas de figure, on trouve l’idée qu’une république peut exister en re, être une res et pas simplement une dénomination, un mot ou une oraison.

Ce res est sans corpus, ce qui, comme nous le savons, est pour César un inconvénient majeur. Ce n’est pas le cas pour Cicéron. il recourt au même vocabulaire, corpus et species, mais ne mentionne qu’une seule fois à ma connaissance le corpus rei publicae, lorsqu’il discute le conseil platonicien à ceux qui prennent part à la res publica c’est-à-dire rei publicae praefuturi sunt dans De Officiis, I, 85. ils doivent s’occuper du corps de la res publica dans son ensemble – ut totum corpus rei publicae current – au lieu d’en protéger une partie et de négliger le reste. Lorsqu’une partie seulement est prise en charge en effet, tandis que l’autre est laissée à elle-même, alors rem perniciosissimam in civitatem inducunt, seditionem atque discordiam, les éléments les plus pernicieux s’introduisent dans civitas : discorde et dissidence. Le souci de ne pas favoriser le peuple au détriment des Optimates ou vice-versa trouve peut-être son explication dans le rapprochement que fait Platon entre la République et une statue (république, 420b) et dans d’autres textes où il a recourt à des métaphores organiques, en évoquant les nervos et les firmamenta. Cependant, lorsque Cicéron parle de la disparition de la res publica, il ne dit jamais que son corps a disparu ; quelque chose d’autre s’est produit en réalité, la « chose publique » a cessé d’appartenir à son propre populus, nous examinerons ultérieurement les formulations exactes.

Cicéron emploie les termes forma et species pour qualifier également res publica. Il écrit ainsi dans De la république, I, 53 qu’à Scipion a été donné une description de qui eam formam rei publicae maxime laudant – cette forme de res publica qui est la plus estimable. Parfois les termes de forma et de species se trouvent dans la même phrase : « le premier exemple, le type, l’origine de la tyrannie (forma et species et origo tyranni) nous apparaît dans cette république même, que Romulus avait instituée » (De la république, II, 51) [84] ; et dans ce passage sont mentionnées toutes les formes de dépravation et de corruption du civitas, deformior species civitatis. Il est intéressant de voir que le mot species s’applique à populus lorsqu’il fait de l’autorité même du peuple une tyrannie. Cet assemblage d’hommes « est tyran aussi bien qu’un seul homme… et qu’il n’est rien de plus terrible que cette bête féroce, qui prend la forme et le nom du peuple (quae populi speciem et nomen imitatur) » (III, 45). Néanmoins, dans tous ces exemples, on ne trouve jamais de référence à la substantia, ou au corpus auxquels ces forma et species sont censés s’appliquer. Ainsi dans De re publica, res a-t-il un species, mais non point de corpus.

Là où il semble que l’on s’en rapproche le plus se trouve dans De la république III, 44 où est désignée une forme ou une apparence de ville comprise comme un regroupement de bâtiments. Dans ce passage, Cicéron refuse à Athènes le statut de res publica en vertu de son gouvernement oligarchique :

L’antique gloire de cette cité (gloria civitatis), le pompeux aspect de ses édifices (species praeclara oppidi), son théâtre, son gymnase, ses portiques, les célèbres parvis de ses temples, sa citadelle, les admirables ouvrages de Phidias, le port magnifique de Pirée, en faisaient-ils une république (rem publicam efficiebat) ? – nullement puisqu’il n’y avait point là « la chose du peuple » (quidem populi res non erat).

Le même genre d’argument apparaissait plus haut en III, 43, à propos de Syracuse : « cette citadelle admirable, ces ports, ces rues si larges…, ces portiques, ces temples, ces murailles ne faisaient pas que Syracuse fût une république (ut esse tilla res publica), tant que régnait Denys : rien de tout cela n’appartenait au peuple (nihil enim populi), et le peuple lui- même appartenait à un homme ».

Est-ce à dire que pour la plupart des gens en ce temps-là, le corpus de la res publica désignait l’ensemble des éléments matériels mentionnés ci-dessus ? En faisant porter l’accent sur ce point et en disant que la res publica devenait alors possible, ce qui aurait tout à fait convenu à César, le terme trouvait sa référence. Autrement dit, est-ce que l’on ne considérait pas généralement à ce moment-là que si une civitas comportait des rues et des bâtiments publics, et que ces rues et ces bâtiments étaient dotés par les soins d’un gouverneur d’un species praeclara, d’une apparence et d’une forme prestigieuse, alors une res publica était réellement advenue [85] ? Peut-être. Cicéron a toutefois cherché à lutter contre cette équivalence entre les « choses publiques » clairement observables de la civitas d’un côté, et la res publica de l’autre.

Son idée est que ni des enceintes ni des bâtiments ne suffisent à établir une res publica ; ils demeurent en réalité lors même qu’elle a disparu. Ainsi dans un passage célèbre du De officiis (II, 29), il est dit qu’après l’accession de César au pouvoir, « … seuls les murs de la cité (parietes modo urbis) tenaient encore et eux-mêmes tremblaient à l’idée des débordements criminels ; nous perdîmes bientôt la république (rem vero publicam penitus amisimus) ». Ailleurs, lorsque Cicéron examine le projet de Pompée de céder Rome au mois de janvier 49 avant J.-C. (Lettre à Atticus, 7, 11, 3), il s’accorde avec Pompée que non est in parietibus res publica, que les murailles (ou les maisons) ne font pas la res publica et ajoute : at in aris et focis, mais ce sont les autels et les foyers qui la font. Les commentateurs font remarquer les nombreux emplois par différents auteurs de cette expression connotée : les deux termes par lesquels se trouvent désignés l’autel et le foyer sont des éléments centraux du culte domestique. Cicéron use de l’expression « l’engouement patriotique » pour donner plus de force à sa rhétorique et atteindre le cœur des gens – notamment dans Les Philippiques, 2, 72 ou Contre Catilina, 4, 24 [86]. Sachant que la res publica a été distinguée d’autres formes de societas dans le De Officiis, I, 57, parce qu’elle est une communauté pour laquelle certains sont prêts à mourir, on comprend mieux la référence aux divinités. On ne meurt pas pour sauver des murailles, mais la patrie et ses autels.

Il y a un autre élément dans la définition cicéronienne de la res publica que propose Scipion à Lélius, Philus et tibère avant son examen des formae rei publicae. Le contexte ici est important. Comme on le sait, César envisage d’abord la lutte des factions armées et leur usage du terme de res publica, et juge ensuite que ce terme ne recouvre rien en lui-même. Cicéron au contraire laisse la définition au cercle étroit des individus semblables, qualifiés pour conduire les affaires de la République. Dans pareil cercle, on ne s’attend pas au dissensus et la définition commune de res publica qui sera établie donnera, à la fin du dialogue, une existence réelle à cet objet de pensée, conformément à ce que l’on trouve dans les Topiques en V, 26. Cicéron toutefois ne peut échapper entièrement à la démarche de César qui se construit autour des objets tels qu’ils sont. L’attention que Cicéron prête à la « choséité » de la res publica – on pourrait dire aux realitas – s’explique par le fait qu’il fait peu de cas de la corporéité, à l’instar de César et privilégie les connotations de ce terme, ce qui l’incite à énoncer une théorie tout à fait spécifique de ce qu’est une polis.

Malcom Schofield a souligné le caractère inédit de la définition cicéronienne [87]. Il réside dans le fait que res publica est compris comme une res, propriété du populus et de personne d’autre c’est-à-dire qu’elle ne saurait appartenir aux tyrans, aux oligarches ou aux foules enragées qui chercheraient à s’en emparer. L’innovation vient de ce que, par rapport à la notion de bien commun, et pour le dire en termes aristotéliciens, la liberté est définie comme capacité de disposer de la « chose publique » : le droit d’un peuple libre à détenir, à prêter, à transférer ou à placer son pouvoir est conçu sur le modèle de la propriété. Par conséquent, le populus n’est pas libre s’il ne peut agir ainsi et il est libre lorsqu’il est en mesure de in libertatem rem populi vindicare, lorsqu’il peut prétendre réclamer la part qui lui revient, la retirant des mains des rois ou des sénateurs (De la république, I, 48).

La place centrale qu’occupe la notion de propriété par rapport à celle de corporéité est manifeste dans la description de Rome sous l’autorité des Decemvirs dans De la république, III, 44. Cicéron ne fait pas même mention des rues, des forums ou des monuments publics – tous ces éléments matériels auxquels se trouve rattachée la res publica dont il vient de débattre au sujet de Syracuse et d’Athènes, avant de leur dénier le statut de res publica, quand bien même elle offrirait toutes ces choses à l’usage du public. Au lieu de cela, il pose d’emblée : il n’y avait pas de res publica à Rome du temps des Decemvirs pour cette raison même qu’« il n’y avait rien “aux mains du peuple” (populi nulla res erat) ; et que celui-ci devait en réalité s’insurger pour recouvrer son dû (ut rem suam recuperaret) ».

Ainsi Cicéron ne s’oppose-t-il pas à César lorsqu’il cherche dans le terme res publica à utiliser la connotation propre à res, mais il diffère de celui-ci en ce sens qu’il ne conçoit pas cette res comme ayant corpus et species – même s’il recourt parfois aux mêmes expressions comme celle de corpus rei publicae ou species civitatis – il tend plutôt à présenter res sous les traits de la propriété, laquelle appartient à son dominus. Comme il le dit du gouvernement du peuple (tel qu’il est perçu par les membres du parti populaire) dans De la république, I, 48, lorsque le peuple nous tient ius suum, il devient domini legum, iudicorum, belli, pacis, foederum, capitis unius cuiusque, pecuniae, « maître des lois et des tribunaux, de la guerre et de la paix, des accords internationaux ainsi que de la vie et des biens de tous les citoyens ».

Nous savons, bien entendu, quelle est la vision qui s’est imposée à Rome. La faiblesse de Cicéron vient de ce qu’il lui fallait persuader ses pairs de s’accorder avec ses définitions, ce qui ne pouvait avoir lieu que dans l’espace fictif de ses dialogues dans lesquels Scipion et ses semblables offraient sans difficulté la qualité requise pour déterminer l’objet de la définition argumentée d’un phénomène intelligible. Dans les faits, César a vaincu parce qu’il pouvait régler au contraire les conflits, et non par la persuasion de ses (relatifs) semblables. Le fait qu’il ait voulu que la res publica ait un corps et une forme avérés – ce qu’il rejettera ensuite au motif que ce concept était inutile – s’explique par le fait qu’il traite la res publica comme si elle était un objet fabriqué par un artisan, comme on l’a vu chez Varron et Sénèque dans les exemples mentionnés plus haut. Arendt disait qu’avec César, un idéal d’homo faber – et par là une certaine vision du politique comme sphère ou forme pouvant être appliquée à une matière labile et dont les éléments rebelles finiraient par être informés – a triomphé contre le peuple, lequel savait ce qui était nécessaire à une authentique action politique, et qui était in re publica versati [88].

Cicéron, comme César, souhaitait mettre un terme aux controverses autour du terme res publica. D’où le fait qu’il va jusqu’à inventer dans l’ouvrage qui en porte le nom le cadre dans lequel se résoudraient ces querelles. En revanche, il lui est impossible de le faire réellement et dans son office public, parce qu’il n’en a pas les moyens et qu’il ne manque pas non plus de lucidité : les définitions portant sur des objets seulement intelligibles sont inévitablement sujets à controverse et c’est la raison pour laquelle cela ne fonctionne qu’à peu près avec la res publica, entendue au sens de république. Pour le dire d’une manière légèrement différente, la contestation portant sur les objets immatériels est constitutive de la res publica elle-même.

César, à l’instar de Cicéron, souhaiterait mettre fin aux controverses autour du terme res publica, et si c’est la violence qui chez l’un vient résoudre le problème, c’est la modélisation d’un débat politique qui, chez l’autre, vient informer la matière rebelle. On sait que César s’est débarrassé de ce concept au motif que celui-ci était inutile, mais à partir d’Auguste, les empereurs ont réussi à le réutiliser parce que les méthodes césaristes dénouaient les difficultés qu’il contenait. Dès les toutes premières lignes du res Gestae on sait qu’Auguste prétend avoir rem publicam in libertatem vindicavit avec succès, pratiquement à la manière de Cicéron dans De la république. Au terme d’un long développement, Justinien a su imposer à tous les citoyens la définition de l’empereur et expliquer en quoi consistaient les intérêts de la res publica et ce qu’était une res publica. Et Justinien n’omit pas de dire à l’instar d’Auguste dont il reprenait les termes de la définition de la république, que tous vivaient désormais dans la res publica nostra. Ces classifications occupent un chapitre entier du livre 50 du Digeste qui contient une liste des définitions établies des objets intelligibles. Plus important encore est le fait que ces catégories s’efforcent de souligner l’élément matériel auquel fait référence le terme res publica. Le concept de res publicae au sens de « choses publiques » est proche des choses communes et sacrées qui s’avèrent à tous indispensables et ce rapprochement n’est pas fortuit : il indique qu’il faut pouvoir voir et toucher du doigt les res publicae pour comprendre que le terme res publica n’est pas vain. tel était le but.

Comme la trace rémanente d’une ère républicaine occupée à débattre de la définition des choses intelligibles, avec toutes ces tournures cicéroniennes – apellaverunt et dicebam qui apparaissent au lecteur moderne comme une relique spéculative vaine et mal digérée – Gaïus continue d’employer des verbes comme creduntur, habebatur ou videatur. Ainsi, pour citer encore une fois le Digeste en 1, 8 et l’une des classifications dont nous sommes partis : quae publicae sunt, nullius in bonis esse creduntur, ipsius enim universitatis esse creduntur. Le verbe creduntur – « … on pense que » – est ici encore un hommage à l’héritage républicain qui aurait pourtant non seulement inscrit creduntur, mais credo ainsi que toutes ses formes dérivées. À l’intérieur de ce travail de classification toutefois, la forme passive du verbe à l’impersonnel – à laquelle on recourt souvent dans des définitions – sert également à indiquer l’origine du pouvoir. La communauté dans son ensemble est censée reposer derrière ce genre de déclarations ; on sait ce qu’est une chose donnée et comment s’y conformer.

En outre, l’aversion de César pour les mots vides et vains est toujours présente. Sont donnés des mots qui ont seulement un référent clair et servent les desseins de l’empereur, et c’est encore aujourd’hui la règle. Aussi Justinien proclame dans le Codex, 7, 5, 1 qu’il supprime le statut de certains affranchis appelés les dediticii :

Ceux que l’on appelle les dediticii ne doivent pas, quelles que soient les circonstances, être autorisés ensuite à se mêler de la gestion de notre gouvernement (nostram rem publicam molestare), pour ce que nous pensons que ce terme est tombé en désuétude et que la liberté dont jouit la classe susdite n’existe qu’en mots (vanum nomen circumducitur) ; et que nous, qui nous efforçons d’entretenir la vérité ne désirons qu’une chose, à savoir que ces éléments figurent dans nos lois lesquelles peuvent entrer effectivement en vigueur.

On entend à la fin de la phrase latine volumus in nostris esse logibus, quae re ipsa obtinent : nous ne voudrions avoir dans nos vies que ceux qui tiennent (ou appartiennent) à la re ipsa. Comme César quelque cinq cents ans auparavant, le souhait impérial est le même. Les appellations qui ne se réfèrent à aucun corps existant et à leurs formes sont de vaines oraisons, bonnes à détourner les intérêts partisans et doivent être expurgées !

Nouvelles perspectives

Reprenons ce que nous avons appris jusque-là et essayons d’en tirer de nouvelles perspectives de recherche. Le concept de res est apparu dans le cadre des litiges alors que res publica semble être un terme plus positif et plus générique ayant à peine fait l’objet de litige, jusqu’à ce qu’il devienne un objet de contestation sous la République tardive. En même temps qu’émergeaient des débats sur ce qu’est la res publica et ce qui en constitue les intérêts, les notions d’affaires publiques et la sphère de la « chose publique » devenait possible. Ce qu’est la res publica à l’époque de Cicéron est l’objet de différentes définitions et c’est ce qui, comme on le voit maintenant, oppose la contestation républicaine à toutes les incantations apprises ou introduites de mos maiorum ou aux définitions accaparées par les empereurs de César à Justinien.

Tenter de nommer parfaitement cette chose qu’est la res publica ou d’énoncer ce qui serait dans son intérêt, consiste toujours d’abord à trouver dans le corpus ou l’élément auquel fait référence res publica : c’est la volonté de tous ceux qui conçoivent l’art politique sur le modèle de l’artisanat. On sait néanmoins que dans des situations plus complexes, d’autres techniques peuvent permettre de trouver ce qu’est la res publica et son intérêt. Dans De la république, on doit ainsi à Scipion, qui a participé à l’élaboration de la res publica et réuni autour de lui ses pairs pour tenter de trouver l’expérience commune fondatrice, d’avoir établi une res non pas en dégageant, comme le voulait César, son corpus et son species, mais à travers un accord produit au terme d’un processus de délibération commune.

Si l’on veut comprendre par conséquent comment les choses et les gens tenaient ensemble dans la res publica, et comment ont pu être isolées par la suite les choses, il faut étudier les aspects performatifs et dynamiques des dénominations à Rome. Les éléments qui ont émergé suite à la volonté de César de trouver le corps matérialisant le nom – on pourrait dire l’élément référentiel concret – différent de ceux qui sont apparus à l’issue des querelles portant sur les noms des objets intelligibles, impossibles à montrer ou à toucher du doigt. Et ils diffèrent également des éléments envisagés presque dans leur dimension physique dans la perspective de Lucrèce, du point de vue de laquelle res publica est contournée et les objets envisagés uniquement sur le modèle des corpora.

Minyard a montré que les dernières analyses de Cicéron étaient la réponse d’un loyaliste républicain classique face à l’émergence d’un puissant dévoiement intellectuel – la philosophie épicurienne habillée par la belle versification latine de Lucrèce – conduisant à l’abnégation politique. Cicéron était donc également soucieux du rerum natura, mais considérait que l’effet majeur de la connaissance des choses était la connaissance de la nature des « choses publiques ». Comme il l’écrit dans De la république, II, 57, vincit rerum publicarum natura saepe rationem, la nature des choses publiques défie souvent la raison, ou encore en iii, 7 : quoniam id est in rerum natura longe maximi consili, constituere eam rem publicam quae possit esse diuturna, l’établissement d’une res publica suffisamment stable pour traverser les siècles, exige de loin les capacités intellectuelles les plus hautes appliquées à la nature des choses. Lucrèce a suggéré de laisser de côté le délitement de la politique républicaine pour se consacrer entièrement à la contemplation des res, aux choses parfaites, épurées de leurs attaches antérieures avec la res compris comme contentieux ou la res publica comme nom constamment mis en question.

On sait évidemment aujourd’hui que Cicéron et Lucrèce ont tous deux échoué dans leur tâche : la res publica ne s’est pas construite d’un côté sur la res prise comme objet immatériel, et les objets purement physiques ne sont pas parvenus d’un autre côté à être entièrement isolés dans une sphère autonome libérée de la politique et de ses appellations propres. C’est grâce à la façon dont Justinien s’est emparé du terme que le projet de Cicéron et de Lucrèce a pu renaître à l’époque de la révolution et de la science modernes. Mais c’est en étudiant leurs stratégies premières pour nommer leurs objets respectifs, et en les comparant, que nous pourrons comprendre comme les choses se mêlent, puis cherchent à se distinguer ou se détacher de la confusion des pratiques conflictuelles des hommes.

Traduit de l’anglais par Pauline Colonna d’Istria et Jean Nestor.

par Oleg Kharkhordin

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Voir par exemple John Law & John Hassard (dir.), Actor Network Theory and After, Oxford, Blackwell, 1999. Bruno Latour, Reassembling the Social : An Introduction to Actor-Network-Theory, Oxford, Oxford University Press, 2005.

[2] Thomas P. Hughes, Networks of Power. Electrification in Western Society, 1880-1930, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1983.

[3] Nelly Oudshoorn & Trevor Pinch (dir.), How Users Matter : The Co-Construction of Users and Technology, Cambridge, MIT Press, 2005. Karin Knorr Cetina & Alex Preda (dir.), The Sociology of Financial Markets, Oxford, Oxford University Press, 2005.

[4] John Vogler, The Global Commons : Environmental and Technological Governance, New York, Wiley & Sons, 2000. Paul Rabinow, Anthropos Today : Reflections on Modern Equipment, Princeton, Princeton University Press, 2003. Michael J. Sandel, « Embryo Ethics – The Moral Logic of Stem-Cell Research », The New England Journal of Medicine, 2004, vol. 351, n° 3.

[5] Bruno Latour, Pandora’s Hope : Essays on the Reality of Science Studies, Cambridge, Harvard University Press, 1999, p. 132.

[6] Ibid., p. 186.

[7] Gilles Deleuze, Le Pli. Leibniz et le baroque, Paris, Éditions de Minuit, 1998.

[8] Voir par exemple, Bruno Latour, The Politics of Nature, Cambridge, Harvard University Press, 2005, p. 58.

[9] On peut lire dans l’introduction : « De façon surprenante, la science politique est muette au moment précis où les objets considérés devraient être amenés et présentés à voix haute. Contrairement à ce que la puissante étymologie de ces mots emblématiques suggérerait, cette res publica ne semble pas chargée de trop de choses » (Bruno Latour, « From Realpolitik to Dingpolitik or How to Make Things Public », dans Bruno Latour & Peter Weibel (dir.), Making Things Public : Atmospheres of Democracy, Cambridge, MIT Press, 2005, p. 16).

[10] Connue également sous le nom de « Code de Justinien », cette compilation publiée en 529 à l’instigation de l’empereur romain Justinien Ier est composé de quatre éléments : le Codex Iustiniani, le Digeste, les Institutes et les Novelles (NdT).

[11] Philip Pettit, Républicanisme [1997], trad. Patrick Savidan et Jean-Fabien Spitz, Paris, Gallimard, 2004, p. 375 (« une version du républicanisme qui se préoccupe des conduites de gaz et de l’adduction d’eau (gas-and-water versions of republicanism) »).

[12] Rudolf Stark, res publica, Goettingen, Dietrichsche Universitaets-Buchdruckerei, 1937. Réédité avec des additions dans Hans Opperman (dir.), Romische Wertbegriffe, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1967

[13] Le seul cas où res publica est distingué de populus comme agent d’une action se trouve, selon Stark, dans les formules au moyen desquelles les censeurs appelaient les citoyens à se rendre aux champs de Mars : res publica populi Romani Quiritium (par exemple, Varron, De la langue latine, VI, 86) étaient deux agents distincts au nom desquels l’appel était émis.

[14] *En français dans le texte (NdT).

[15] Richard Perruso, « The Development of the Doctrine of Res Communes in Medieval and Early Modern Europe », The Legal History Review, 2002, vol. 70, n° 1-2, p. 76.

[16] Voir par exemple une présentation de ce type dans Carol M. Rose, « Romans, Roads and Romantic Creators : Traditions of Public Property in the Information Age », Law and Contemporary Problems, 2003, vol. 66, n° 1-2. Elle utilise beaucoup des introductions classiques au droit romain analysées plus bas.

[17] J. A. C. Thomas, Textbook of Roman Law, Amsterdam et New-York, North-Holland Pub., 1976, p. 125.

[18] The Digest of Justinian, traduction éditée par Alan Watson, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1998, 2 vols. Par la suite, j’utilise cette édition uniquement pour citer des traductions du Digeste.

[19] Thomas, Textbook of Roman Law, op. cit., p. 129.

[20] Voir aussi Codex 8, 11, 11 et 8.-, 11.-, 17 pour des nuances.

[21] Robert Warden Lee, Elements of Roman Law, with a translation of the Institutes of Justinian, London, Sweet & Maxwell, 1956, p. 109-110.

[22] Les dictionnaires latins distinguent les loci, simples lieux, des loca, lieux reliés entre eux, régions (voir les entrées dans Lewis & Short par exemple).

[23] William W. Buckland, A Textbook of Roman Law from Augustus to Justinian, Cambridge, Cambridge University Press, 1963, p. 183.

[24] Voir L. L. Kofanov, « Gosudarstvennaia sobstvennost’ i chastnyi interes v drevnerimskom prave [Propriété publique et intérêt privé dans le droit romain] », Ius Antiquum, 2005, n° 15, note 21 ( dernière visite le 5 mai 2007).

[25] Ibid.

[26] Andrew Borkowski, Textbook on Roman Law, London, Blackstone, 2001, p. 153.

[27] Ibid., p. 154.

[28] Alan Watson, The Law of Property in the Later Roman Republic, Oxford, Clarendon Press, 1967, p. 10-12.

[29] Ibid., p. 62.

[30] La seule exception se trouve dans Tite-Live 30, 14, 8 à propos de la victoire sur Syphax : lui, sa femme, son peuple, les villes, les terres et tout ce qui appartenait à Syphax devint praeda populi Romani. En général, la pratique consistait à transformer la terre conquise en ager publicus et les esclaves en propriétés communales, voir Plaute, Les Captifs, 110, sur quaestores vendant les prisonniers capturés et Cicéron (Lettre à Atticus, 5, 20, 5, sur comment il divisa le butin entre les soldats, à l’exception des prisonniers). Ibid., p. 68.

[31] Mais pas dans le Codex, bien qu’il concerne le droit public plutôt que le droit privé : les municipalités étaient considérées par beaucoup comme étant d’une nature proche de celle des personnes privées, comme le suggère Gaïus dans le Digeste 50, 16, 16 : nam « publica » apellatio in compluribus causis ad populum Romanum respicit : civitates enim privatorum loco habentur, l’appellation « public » se réfère dans de nombreux cas au peuple de Rome car les communautés sont considérées comme étant dans la position de personnes privées.

[32] François Jacques, Le Privilège de liberté. Politique impériale et autonomie municipale dans les cités de l’Occident romain (161-244), Rome, École francaise de Rome, 1984, p. 124.

[33] Étant donné que res publicae est ici juxtaposé à societates, compagnonages et corporations, la traduction semble correcte. Il y a cependant une petite possibilité que alicius se réfère à rei publicae et pas seulement à municipii (et ici, le traducteur anglais ne voit pas de « ou »). Nous pourrions alors rendre tabulas instrumentorum rei publicae municipii alicuius par quelque chose comme « documentation sur quelques affaires publiques d’une municipalité » ou « documents relatifs à quelques choses publiques d’une municipalité », traduction encore plus littérale.

[34] Edward A. Sonnenschein, « The Plural of res publica », The Classical Review, 1904, vol. 18, n° 1, p. 37.

[35] Ibid., p. 38.

[36] Yan Thomas, « Res, chose et patrimoine (Note sur le rapport sujet-objet en droit romain) », Archives de philosophie du droit, 1980, vol. 25, p. 414-415.

[37] Ibid., p. 415. La traduction standard, par Roberts, du Canon (consultée le 5 Mai 2007 sur ) donne : « concernant les matières, suites et causes, desquelles le Pater Patratus d’était plaint … », alors que la traduction conventionnelle de J. Bayet en français rend rerum par choses* (comme Thomas lui-même le note) et n’y voit pas non plus de réparations.

[38] Roberts traduit ici res par « matières » : « ces matières qu’ils étaient sévèrement obligés de préserver, décharger et bonifier… ». Thomas donne l’explication suivante de toute la scène en français : les Romains se tournaient vers les cités ennemies pour demander reparation, a propos de choses qu’elles – les cités – n’ont ni donné, ni payé, et que pourtant elles devaient donner et payer*… (p. 415).

[39] Thomas, « Res, chose et patrimoine », art. cit., p. 415-416.

[40] « Ils appelaient cas une affaire mise en contestation de choses/affaires et en dispute ». Les tenants de la vieille traduction allemande pouvaient, bien sûr, proposer une interprétation qui, dans cette phrase, aurait rendu res par « choses ».

[41] À la page 420 de « Res, chose et patrimoine », Thomas doit contester la solidité de l’assimilation germanique entre pecunia et res dans la lecture habituelle de la Loi des Douze Tables (V, 3), en prétendant que nous devrions abandonner cette rédaction, préférée par Ulpien, Gaïus et Pomponius, et lui préférer celle retenue dans des textes réthoriques (Cicéron et Rhetorica ad Herrennium), qui n’utilisent pas le terme res. Ici, le terme central est familia pecuniaque.

[42] Ibid., p. 421.

[43] Ibid., p. 424.

[44] Ibid., p. 425.

[45] Malcolm Schofield, « Cicero’s Definition of res publica », dans J.G.F. Powell (dir.), Cicero the Philosopher, Oxford, Clarendon Press, 1995.

[46] Thomas, « Res, chose et patrimoine », art. cit., p. 425.

[47] Cicéron, Topiques, trad. C.D. Yonge, consulté le 9 mai 2007 sur .

[48] Voir par exemple Lewis et Short, entrée animus, où Cicéron est cité sur pourquoi les Grecs ont fondu animus et anima dans le concept de psyché, alors qu’elles devaient être distinguées.

[49] Thomas, « Res, chose et patrimoine », art. cit., p. 418.

[50] Dans cette section, nous considérons les Institutes de Justinien comme le dernier manuel écrit au vie siècle de notre ère, mais d’une importance secondaire puisque se fondant largement sur Gaïus.

[51] 51 T. Corey Brennan, « Power and Process Under the Republican “Constitution” », dans Harriet I. Flower (dir.), The Cambridge Companion to the Roman Republic, Cambridge, Cambridge University Press, 2004, p. 34-35.

[52] Digeste, 26, 1, 12 ; 26, 5, 15 ; 26, 10, 3, 10 ; 27, 1, 41, 2 ; 27, 1, 44, 2 ; 27, 1, 45 ; 27, 1, 45, 1 ; 27, 3, 9 ; 29, 2, 30.

[53] 53 Le Codex, tout comme le Digeste, édicte ce genre de réglementation dans une section spéciale, Codex, 2, 50, 0, intitulée : « Sur la réintégration des soldats et de ceux qui rei publicae causa afuerunt » et dans une autre qui traite spécifiquement des veuves de ceux qui viennent d’être mentionnés (2, 51, 0).

[54] Les traductions du Codex en anglais correspondent à celles de S. P. Scott, The Civil Law, New York, AMS Press, 1973, 17 vol. On les trouve également sur le site , consulté dernièrement le 21 mai 2007. Je signalerai les moments où la traduction a été modifiée, par exemple ici, le terme ordinum n’était pas traduit par Scott, j’ai donc inséré « corporations », mais cela aurait tout aussi bien pu être « états ».

[55] 55 Je suis la définition proposée par Ulpien dans le Digeste 50, 1, 1. Voir également John Pinsent, « Municipes II », The Classical Quaterly, 1957, vol. 7, n° 1/2. Le présent énoncé évite les difficultés liées à la différence des statuts entre les nombreuses foederatae civitates de Rome. En outre, il se peut que cette différence ait bien moins, voire pas du tout compté à l’époque impériale.

[56] 56 Cari sunt parentes, cari liberi, propinqui, familiares, sed omnes omnium caritates patria una complexa est, pro qua quis bonus dubitet mortem oppetere, si ei sit profuturus ? Traduit en anglais par Andrew B. Peabody, Ethical Writings of Cicero, Boston, Little, Brown and Co, 1887, consulté pour la dernière fois le 16 mai 2007, .

[57] Voir néanmoins le titre du Codex, 2, 17, 0 : Ne fiscus vel res publica procurationem alicui patrocinii causa in lite praestet, « Ni la trésorerie ni la res publica ne peuvent bénéficier d’un avocat pour défendre qui que ce soit dans un tribunal ».

[58] Fergus Millar, « The Fiscus in the First Two Centuries », Journal of Roman Studies, 1963, vol. 53, n° 1-2, p. 41 (notes 171 et 172).

[59] P. A. Brunt, « The “Fiscus”and Its Development », Journal of Roman Studies, 1966, vol. 56, n° 1-2, p. 82

[60] Ibid., p. 85, note 65, mentionnant opera publica et fiscalia. À l’appui de cette thèse, Brunt se réfère également au Codex, 7, 49, 1, lorsque l’Empeureur Caracalla oppose causa privata à causa publica sive fiscalis, et au Digeste, 49, 14, 35 lorsque publica causa et ius fisci se trouvent assimilés (note 67).

[61] Une autre clause peut-être montre l’interaction des obligations entre les différents niveaux, municipal, provincial et impérial. Digeste, 49, 10, 1 : « Tous les individus désignés pour les obligations publiques (munera) qui font appel sans véritable justification, doivent savoir que tout ce que la res publica aura pu perdre dans le temps de leur appel est de leur responsabilité. En revanche, s’il s’avère que leur demande d’appel était inévitable, le gouverneur ou l’empereur (praeses vel princeps) évaluera à qui revient la responsabilité de cette perte ».

[62] J. H. Hexter, « The Predatory Vision : Niccolo Machiavelli. Il principe and lo stato », dans Hexter, The Vision of Politics on the Eve of the Reformation, New York, Basic Books, 1973.

[63] Quentin Skinner, « The State », dans Terence Ball et al. (dir.), Political Innovation and Conceptual Change, Cambridge, Cambridge University Press, 1989.

[64] La res publica de la littérature de l’époque républicaine n’est pas seulement passive au sens d’un objet capable d’être saisi, mais également au sens où il peut être perdu ou détruit. On cite généralement Hans Drexler comme l’érudit qui a réuni une liste particulièrement longue de citations décourageantes sur la destruction, la perte ou la détérioration de la république. Hans Drexler, « res publica », Maia, 1957, vol. 9, p. 247-281 et 1958, vol. 10, p. 3-37.

[65] 65 N.S. Suvorov, Ob iuridicheskikh litsakh po rimskomu pravu [Des personnes juridiques dans le droit romain], Moscou, Statut, 2000. Bien sûr, on trouve la notion de pro re publica intervenire, mais cela ne veut pas exactement dire que lorsqu’un magistrat fait quelque chose, c’est en réalité la res publica qui agit. Ainsi dans le Digeste, 4, 3, 2 : « Si les membres d’une municipalité ou de n’importe quel corps collectif (municipes vel aliqua universitas) désignent un avocat lors de poursuites, on ne doit pas dire que celui-ci est investi de la position d’un homme désigné par plusieurs personnes dans la mesure où il se présente au nom d’une autorité publique ou d’une corporation (hic enim pro re publica vel universitate intervenit) et non pas au nom d’individus ». Même s’il est vrai que ce sont des citoyens qui désignent un avocat, et non pas un agent fictif nommé res publica.

[66] Traduit en anglais par C.D. Yonge, de The Orations of Marcus Tullius Cicero, vol. II, London,BellandSons,1917,vérifiéladernièrefoisle16mai2007, .

[67] Les auspices ne constituent pas seulement l’un des deux firmamenta ; on dit qu’ils sont à la base même, les principium de la res publica. Aussi, De la République, II, 16 dit de Romulus qu’il principium rei publicae fuit, urbem condidit auspicato.

[68] For Plancius, trad. C. D.Yonge, , vérifié la dernière fois le 16 mai 2007.

[69] Une autre citation de Paul au sujet des statues et des images : « Si aucune limite de temps n’est déterminée par ceux qui lèguent des statues ou des portraits pour les ériger (statuas vel images), le gouvernement doit fixer une limite, et si les héritiers ne les dressent pas eux-mêmes, ils en sont redevables à la res publica sous la forme d’intérêts (usuras rei publicae) équivalents à 4 % » (Digeste, 22, 1, 17, 8).

[70] Llewelyn Morgan, « Levi Quidem de re… : Julius Caesar as Tyrant and Pedant », The Journal of Roman Studies, 1997, vol. 87, n° 1, p. 23.

[71] Ibid., p. 24

[72] Quintilien, L’Institution oratoire, 1856, trad. John Selby Watson, , consulté le 17 mai 2007.

[73] Morgan, « Julius Caesar », art. cit., p. 27.

[74] Sur les incantations politiques et l’apprentissage de formulations langagières stables dans les cultures premières, voir Eric Havelock, Preface to Plato, Cambridge, Harvard University Press, 1962.

[75] Salluste, Bellum Catilinae, trad. anglaise de P. McGushin (1980), citée par Morgan, « Julius Caesar », art. cit., p. 31. Dans le dictionnaire Lewis & Short, les noms communs (vocabula) sont distingués des noms propres (nomen).

[76] Thelatinlibrary.com donne la version avec verborum qui autorise une telle lecture, mais il y a des recensions où apparaît virorum, ce qui exclut la phrase sur le poids des mots (Morgan, « Julius Caesar », art. cit., p. 32).

[77] J. D. Minyard, Lucretius and the Late Republic. An Essay in Roman Intellectual History (Mnemosyne #90), Leiden, Brill, 1985, p. 14-15.

[78] Morgan, « Julius Caesar », art. cit., p. 35.

[79] Ibid., p. 37. Cicéron utilise la même expression pour dénoter le manque de connaissance de la grammaire, litteras nesciebat (Brutus, 259).

[80] Ou, comme le traduit C. W. Keyes « des hommes qui se sont illustrés sur le terrain et en privé, dans l’administration des États les plus importants » ; l’expression latine complète étant homines et in maxima re publica summa cum gloria belli domique versatos (De la République, I, 38).

[81] Généralement très réservé lorsqu’il s’agit de joindre des notes d’édition, Keyes s’est senti obligé de préciser : « Cela semble vouloir dire » : « étant donné que la communauté est presque aussi avertie que mes auditeurs présents, je ne dois pas obscurcir le sujet avec des définitions absconses et confuses » (Ibid., p. 62).

[82] Salluste, Conjuration de Catilina.

[83] J. E. G. Zetzel, Cicero, De re publica, Selections, trad. C. W. Keyes, Cambridge, Cambridge University Press, 1995, p. 99.

[84] Traduction Keyes corrigée.

[85] 85 En 1370 dans une ville française appelée Rodez, un constructeur du nom de Huc del Cayro a été sommé par le tribunal de définir res publica. « Je n’en suis pas certain, répondit-il, mais je pense que la res publica est ce dont l’usage appartient à tous ceux qui résident en un lieu ». Joan Gasc, un autre bâtisseur, mais également un entrepreneur répondit à la même question avec d’avantage d’aplomb : « je sais que les églises, les places, les parcs, les fontaines publiques et les rues forment les res publicae, et sont ainsi nommées parce qu’elles permettent à quiconque voudrait se rendre ou prier dans une église, qu’il soit ou non étranger de tirer et de boire l’eau des fontaines, de séjourner sur les places, de déambuler dans les rues ou dans les foires et que cela peut se faire librement pour quiconque le désire » (Cité dans Ann Wroe, A Fool and His Money, New York, Hill & Wang, 1995, p. 48 et 51).

[86] Morgan, « Julius Caesar », art. cit., p. 32, note 61. R.M. Ogilvie, A Commentary on Livy Books 1-5. Oxford, Clarendon Press, 1965, p. 692, commentant Tite-Live, V, 30, 1.

[87] Malcolm Schofield, « Cicero’s Definition of res publica », dans Powell (dir.), Cicero the Philosopher, op. cit., p. 76 et 82.

[88] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne [1958], trad. G. Fradier, Paris, Presses Pocket, 1993.

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