Alice disambientata, ou les livres et le quotidien

lundi 24 mars 2014, par Matteo Martelli

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En 2007, la fondation « La Triennale di Milano » accueille dans les salles du Palazzo Dell’Arte l’exposition Annisettanta. Il decennio lungo del secolo breve. L’idée est de reparcourir les années soixante-dix, à trente ans de distance, d’un point de vue inédit, en mettant l’accent sur ce qui est appelé l’autre de la décennie : « le monde, les rêves, les fantasmes qu’il contient [1] ». Cette image de l’autre entend dépasser le schématisme culturel qui voudrait que ces années soient exclusivement définies comme les « années de plomb », renvoyant au trauma du terrorisme et de la lutte sociale et politique. De ce point de vue, la décennie représente de fait une question qui reste amplement ouverte et en suspens et dont la mise à jour, du point de vue historique, politique et culturel, se heurte à la difficulté de « se souvenir d’un passé qui est largement (et le plus souvent négativement) encore présent [2] ». La construction et la négociation d’une mémoire partagée ont constitué pendant longtemps l’un des principaux aspects des diverses mises en récit de ces années, aboutissant à une tentative d’élaboration et de redéfinition de l’espace du terrorisme par rapport à l’identité du pays, qui a récemment trouvé plusieurs représentations dans la littérature et le cinéma italiens [3].

Néanmoins, tout en suivant cette tendance qui consiste à réorienter et à redéfinir l’imaginaire de la période, le parcours de l’exposition pointe ce qui a été oublié de cet imaginaire, à partir de l’hétérogénéité des formes créatives, culturelles et artistiques. Le catalogue de l’exposition rend compte d’une tentative d’élaboration de la décennie plus ample, en prenant en charge la description et la représentation, sous forme d’abécédaire, des nombreux mots-clés qui, tant dans les domaines artistiques que politiques, sociaux, des modes et de manière plus général des idées, ont accompagné et constitué le quotidien de la période. Dans l’introduction, nommée « Avertissement pour la consultation », les éditeurs du volume, Marco Belpoliti, Gianni Canova et Stefano Chiodi, recourent à l’image du kaléidoscope pour expliquer leur travail et leur vision des années soixante-dix : l’instrument optique reflète, dans ce cas, la multiplicité d’une histoire fragmentaire, stratifiée et contradictoire, présentant « une complexité tout à fait inusuelle, en plus de contenir en elle les nœuds irrésolus des décennies précédentes, et peut-être de celles successives [4] ». Pour les éditeurs, parcourir la décennie, c’est s’engager dans une pratique descriptive qui nous interroge sur certaines spécificités culturelles en rapport avec l’actualité italienne et sur les valeurs qu’elle met en jeu, à partir d’un trait propre à ces années : constituer à la fois la conclusion, avec trente ans d’avance, du XXe siècle et le début de sensibilités et de paradigmes culturels encore présents aujourd’hui. De ce point de vue, les années soixante-dix peuvent être perçues comme réalisant une période charnière, au cours de laquelle se vérifient des processus et des courants profonds de la culture italienneF. La Polla, « Il laboratorio del futuro : narrativa e cinema negli anni Settanta », dans Gli anni Settanta. Tra crisi mondiale e movimenti collettivi (dir. A. De Bernardi, V. Romitelli et C. Cretella), Bologna, Archetipolibri, 2009, p. 165-169. .

Cette image du kaléidoscope peut être adoptée pour un autre texte, auquel nous consacrerons la présente étude. Il s’agit d’Alice disambientata, un livre écrit collectivement, sorti une première fois en 1978 et réédité par la maison d’édition « Le Lettere » en 2007. Cet ouvrage, cité plusieurs fois dans Annisettanta, nous présente, dans un style immédiat et quasi spontané, de nombreux parcours thématiques qui ont récemment été réévalués par la critique littéraire qui s’intéresse aux productions des années 1970. En suivant le parcours descriptif d’Alice disambientata, nous évoquerons quelques aspects liés à ce regard de la critique, notamment en ce qui concerne la représentation de la subjectivité, de l’expérience d’écriture et des relations entre espace du livre et culture des étudiants à la fin des années 1970.

Alice disambientata. Materiali collettivi (su Alice) per un manuale di sopravvivenza, dirigé par l’écrivain Gianni Celati [5], est un texte né au cours des évènements de la deuxième vague de protestation de la jeunesse italienne après mai 68, en 1977. Il s’agit des résultats d’un séminaire tenu par Celati, à l’époque professeur de littérature anglaise, pendant les mois de l’occupation de l’Université de Bologne. Dans l’introduction du livre, rédigée pour la réédition, l’auteur décrit son cours sur la littérature victorienne du nonsense comme fortement caractérisé par le climat de la période, en soulignant la relation étroite unissant les discours et les débats du séminaire à propos de la figure d’Alice de Lewis Carroll à l’expérience existentielle des étudiants d’alors [6]. Bologne était de fait cette année-là au centre d’évènements politiques et de protestations qui ont révélé la fracture profonde, et jusque-là inédite, entre la culture de la nouvelle génération des manifestants (qu’ils appartiennent à des groupes militaristes ou relèvent de mouvements plus créatifs et spontanés) et les formations politiques et les formes de pensée de la gauche italienne traditionnelle. 1977, vécu comme une année traumatique en raison de la violence de certaines manifestations, et qui est encore aujourd’hui un souvenir difficile pour la ville émilienne [7], constitue une année charnière, où se superposent des mouvements hétérogènes qui définissent l’espace d’une mutation profonde dans la sensibilité culturelle du pays [8].

Cependant, nous ne retrouvons dans le livre qu’un vague écho des évènements politiques de cette annéé-là. Comme l’a souligné Marco Belpoliti, Alice disambientata, au-delà du témoignage, est surtout une aventure littéraire, un livre sur des hypothèses de lecture et des façons d’aborder la littérature, et un texte qui témoigne d’un changement d’horizons culturels.

Dans la réévocation actuelle de 1977, le livre de Celati a disparu, a été oublié, alors qu’il constitue un des rares documents de cette époque rédigés à chaud par un écrivain italien majeur [...]. Mais Alice disambientata est aussi un texte indispensable pour comprendre le début de cette nouvelle époque que nous connaissons sous le nom de « riflusso » [reflux]. Il s’agit en effet d’un récit, d’un texte de critique littéraire et d’un manuel à l’usage des nouvelles générations, et en même temps de l’annonce de la littérature de la nouvelle génération des années 80. Toute l’histoire de la Bologne du Dams a disparu des textes parus aujourd’hui qui traduisent les évènements du mouvement 77 en termes strictement politiques [...], alors que le vrai background de l’époque est lisible dans ce petit livre [9].

De ce point de vue, le livre est une tentative d’élaboration d’une possible utopie du quotidien à partir des matériaux de la littérature, des arts et de l’espace culturel qui s’était formé autour du Dams, le département de disciplines des arts, de la musique et du spectacle créé en 1970, bientôt devenu, du moins dans l’imaginaire collectif, « un laboratoire d’expérimentation, d’utopie, de culture critique [qui] a tenté de de lutter contre la séparation entre université et ville [10] ». La culture qui se développe dans le milieu de l’Université de Bologne, et du Dams en particulier, et auquel le mouvement créatif de 1977 doit certaines de ses spécificités, se caractérise de fait par des traits fortement innovants. Si autour d’Umberto Eco se rassemblent les spécialistes de la communication et de la sémiotique, d’autres professeurs, entre autres Piero Camporesi [11], Giuliano Scabia [12] mais aussi Celati lui-même, ont, dans la même période, commencé à s’intéresser aux récits issus des traditions mineures, dont ils soulignent la valeur anthropologique et culturelle. Tandis que l’animation théâtrale de Giuliano Scabia trouve une représentation dans l’un des livres qui dressent le portrait de l’époque, Boccalone d’Enrico Palandri [13], les recherches littéraires de Camporesi mettent en lumière une tradition de personnages vagabonds, grotesques et bouffons, qui ne représentent plus « l’utopie révolutionnaire [...] mais bien une humanité vaincue et désespérée : les laissés-pour-compte de la société [14] ». La conception du rire et la logique renversée dont ces textes procèdent deviennent partie intégrante des modèles culturels des étudiants : Bologne, comme l’indique le dernier chapitre de Settanta, connaît une longue période d’esprit carnavalesque [15].

Si ces traits culturels sont partagés par les différents acteurs du mouvement créatif de 1977, y compris le groupe d’étudiants qui participent à Alice disambientata, on assiste, pendant le séminaire de Gianni Celati à la superposition de deux perspectives : l’une se référant à une réflexion de niveau politique sur l’image du pouvoir ; l’autre à la dimension de l’interprétation des textes et de la lecture. L’intention du groupe, dès les premières lignes du livre, est de voir en Alice une figure représentant l’expression et la forme d’un désir, un personnage associé à l’idée du mouvement et du changement continus. Dans ce cadre, Alice est lue comme une figure hypothétique qui construit constamment des relations inattendues (à l’intérieur et hors de son texte d’origine) ; une figure, encore, qui ne peut pas être réduite à un schéma fixe ou traduite en termes de représentation symbolique [16]. Le problème soulevé par les étudiants, au-delà des références aux travaux de Gilles Deleuze et Félix Guattari [17], est celui du pouvoir : la tentative d’indiquer un espace d’action possible, fût-il un espace de fuite et de non conflit, au-delà des rapports de pouvoir constitués et des formes de la lutte politique [18]. Si le pouvoir est compris comme un système de séparation et d’ordre qui prévoit des parcours possibles et d’autres interdits, la réponse du séminaire est de ne pas y participer : ou, plus exactement, s’éloigner de la sphère du pouvoir en trouvant des parcours latéraux (spostamenti laterali [19]) qui déplacent continuellement ailleurs le rapport avec le texte. La figure d’Alice et son voyage dans le pays des merveilles reviennent donc comme un exemple de ce qui ne subit pas les rapports de pouvoir, non parce que le personnage y s’oppose, mais parce que les trajectoires de son histoire se situent dans un ailleurs par rapport à la norme.

Ceci comporte un régime de lecture insolite. De fait, le livre procède par figurations où l’analyse et le commentaire du livre de Carroll ne cherchent pas interpréter et expliquer des contenus textuels, mais à mettre en œuvre l’idée selon laquelle « une figure ne s’explique pas mais se suit [20] ». Les liaisons entre les parties du texte, et entre celui-ci et la multitude de références bibliographiques provenant de plusieurs champs de la culture (littéraire, cinématographique, musicale, philosophique, etc.), sont donc reconduits à un jeu (faussement ingénu) de lectures fragmentaires au terme duquel ce que nous avons « ce n’est pas le texte de Caroll traduit [...] en analyse littéraire, mais son mouvement qui passe à travers une autre chose [21] ».

Alice disambientata nous présente donc des conditions d’écriture très particulières où se mêlent plusieurs éléments : d’un côté, la situation matérielle dans laquelle s’est déroulé le séminaire de Gianni Celati consacré à certains aspects de la littérature « du nonsense, ce qui revient à dire des livres de bêtises, dépourvus de sens [22] », étroitement liée au contexte fortement politisé de Bologne en 1977 ; de l’autre, la référence dans l’espace extratextuel, plus particulièrement dans l’espace de la culture de la contestation, au personnage d’Alice en tant que figure d’une orientation différente par rapport à la logique quotidienne. En renouant avec une lecture du personnage de Lewis Carroll liée à « l’idée d’une sortie de la famille vers d’autres modes d’être au monde [23] », provenant de la contre-culture des Etats-Unis, et à celle « d’une nouvelle représentation du désir [24] », en relation avec les suggestions, entre autres, de la pensée de Gilles Deleuze et de Michel Foucault, le nom d’Alice devient l’une des références centrales des discours de la contestation bolognaise [25] et, en même temps, l’un des ponts entre l’expérience quotidienne et le rôle et l’usage de la littérature.

Le personnage d’Alice se change en figure de fuite de l’ordinaire que les participants veulent suivre pour délimiter une condition positive d’être au monde : c’est-à-dire que la valorisation des univers fictionnels a pour objectif de vérifier des « hypothèses sur certaines valeurs que l’on recherche ou que l’on attend de trouver dans le monde [26] ». Dans ce cadre, le corps mouvant et instable de la figure créée par Lewis Carroll devient, dans Alice disambientata, la représentation extérieure de la manière qu’a le personnage d’aborder le réel. Les modifications physiques que connaît Alice, ne correspondant jamais à la situation que le contexte lui demande, génèrent à chaque fois des réponses qui n’adhèrent pas au quotidien. Ce mouvement du corps dénote, pour le « Gruppo A/Dams [27] », un espace inachevé :

Quand Alice devient trop grande, il y a une fragmentation du corps en parties séparées : cou trop long, pieds autonomes. Alice au long cou est prise pour un serpent. Quand elle rapetisse, on assite à une animalisation du corps (les enfants sont des animaux). Symétrie inverse de devenir grand, adulte, où fonctionne une humanisation du corps vers le modèle harmonieux, perfection harmonieuse de l’humain. Le modèle du corps harmonieux est une image de fermeture et d’exclusion, d’élimination du non-harmonieux, qui envahit toute l’idéologie occidentale [28].

Selon Marco Antonio Bazzocchi, qui cite ce passage dans Corpi che parlano, l’attention portée au thème de la métamorphose met en lumière une tradition culturelle, celle des corps mineurs et grotesques, à partir de laquelle les étudiants élaborent une image de la subjectivité. L’instabilité du corps se traduit par un rapetissement identitaire, une réduction qui revient à l’infantilisation et libère les acteurs de la nécessité d’une identité stable et formée. L’une des conséquences de cette représentation est la valorisation des espaces marginaux : « la rencontre entre régression infantile et comique déplace l’attention sur des zones périphériques du corps : la centralité (spectre politique de ces années) est mise en crise [29] ».

Le thème de l’enfance et de la littérature pour l’enfance devient alors central pour délimiter le trajet d’action du groupe d’étudiants sur le livre de Lewis Carroll. Ce thème, en plus de suivre la condition d’Alice en tant qu’enfant, concentre deux questions qui traversent tout le séminaire : celle du rapport entre livres, éducation et individu ; et celle des figures identitaires de la culture des participants. Contre la conception d’une identité fondée sur la division en classes et sur la centralité de l’Histoire, exprimés dans le livre par les métaphores « du dur, du compact et discipliné [30] », les visions identitaires du séminaire s’ouvrent sur une « figure qui ne suggère pas des vols mais des chutes vers le bas, parcours de taupe. Alice comme figure du don entre les tribus [31] ». Le regard porté sur le récit est d’abord une observation qui prend en charge une lecture anthropologique de la littérature, à partir du rôle des personnages et de la manière qu’ont ceux-ci de construire et d’explorer leur culture de référence. Selon les étudiants, la littérature enfantine victorienne répertoriée dans Alice disambientata est une manière d’intégrer le lecteur dans la société adulte, dans ses valeurs et ses modèles dominants ; et de l’enfermer dans un parcours de croissance où l’adaptation est poursuivie par la négation et l’éloignement de ce qui est l’étrange et l’autre de la culture. En opposition à ce modèle, les étudiants proposent une lecture des contes populaires et traditionnels qui mette l’accent sur la division spatiale et culturelle entre le village (l’espace familial) et ce qui est dehors (l’espace autre), ainsi que la traversée positive de l’inconnu.

Quand le héros part pour l’extérieur, il va hors du village où n’existent plus les rapports d’alliance et de parenté qui lui fournissent des modèles de comportement. Le conte enseigne alors un modèle de comportement également pour les zones où l’individu n’est pas protégé par les rapports sociaux d’alliance et de parenté. [...] La technique culturelle des contes propose [...] un comportement positif : comment affronter la forêt, l’étrangeté, le danger, les zones de désadaptation [32].

Ce n’est pourtant pas seulement une question d’éducation et d’intégration de corps jeunes dans les corps sociaux adultes, par rapport auxquels Alice est un mouvement de disambientamento. Comme Alice, une autre figure de la littérature pour l’enfance est citée dans le livre. Il s’agit de Pinocchio, le célèbre pantin du livre de Carlo Collodi. Alice et Pinocchio sont des figures de voyage : ils parcourent un itinéraire qui n’est pas immédiatement visible et reconnaissable ; un itinéraire dans lequel sont prévues l’erreur et la chute par rapport à l’expérience de la société et à l’image du sens commun, mais grâce auquel les personnages s’ouvrent sur un ailleurs de la réalité. Dans la même année du séminaire, un autre auteur, Giorgio Manganelli, réécrivant les aventures du Pinocchio [33], avait centré l’attention du lecteur sur le corps contradictoire du personnage le plus connu de la littérature jeunesse italienne. En redoublant le texte de Collodi, Manganelli décrit l’identité de Pinocchio comme prise dans un rêve hallucinatoire, celui de l’enfance et de la fantaisie enfantine, un rêve en vertu duquel ce qui est représenté dans le livre n’est que l’expression extériorisée de son désir. Le résultat est une subjectivité qui s’exprime dans la métamorphose continue, étant en tension entre l’idéalité du pantin (la possibilité d’assumer n’importe quelle forme dans la fiction du théâtre) et la compromission avec l’histoire et la réalité. Mais, comme Alice, Pinocchio, tel du moins que le comprend Manganelli, choisit volontairement la figure de l’imperfection et de l’erreur par rapport aux mondes sociaux, traversant la réalité du point de vue du théâtre, parce que « tout ce qui est en rapport avec le voyage [...] tôt ou tard rencontre la figure de l’erreur. L’erreur est nécessaire et inévitable. [...] Il faut s’abandonner à l’erreur et y rester [34] ».

Ce qui est souligné plusieurs fois dans le texte, c’est que l’erreur ne représente pas une opposition entre personnage et réalité extérieure. Au contraire, la figure de l’imperfection est une manière de participer et de traverser le monde social, ressenti comme négatif, sans ni s’y opposer ni l’accepter, mais en créant un « parcours souterrain au sein de la norme [35] ». Ne correspondant pas aux demandes de la réalité, Alice est aussi un personnage qui se soustrait au problème de se fixer dans une identité localisable :

Alice se demande : Qui suis-je ? Puis-je être une autre, Ada, Mabel ? Réponse : “Vous êtes vous et je suis moi”. Dénouement du drame : l’identité n’est qu’une formule linguistique. On dit “je” face à quelqu’un ; autrement, si on veut se rassurer en se disant “je suis moi”, ce n’est qu’une tautologie bizarre. [...] Dans cette suspension de l’identité apparaît un sujet différent. [...] C’est ici que la désadaptation d’Alice apparaît comme mouvement positif : ce n’est pas une progression vers un objectif, mais plutôt la suspension de tout objectif ou signifié, qui fait évoluer des intensités de fugue. [...] La positivité de l’aventure peut procéder seulement en zig-zag, non en ligne droite comme le progrès vers une société harmonieuse, idéale, des réformes. Elle peut procéder seulement par suspension et dénouements successifs qui relancent les envies, et par perte de l’itinéraire à travers des actions qui relancent l’aventure [36].

L’aventure du sujet commence par la dédramatisation d’une identité manquante qui se reflète sur la superficie corporelle du personnage contestant l’intégralité et les justes proportions. Plus particulièrement, dans Alice disambientata, l’individu est un sujet qui s’identifie constamment à l’espace du désir et des parcours personnels et existentiels présentés dans le cadre des mouvements collectifs des années soixante-dix. L’image de l’individu marginal qui sort du séminaire est celle du carnavalesque, où l’attention pour le personnel et pour il come ci si sente [37] s’intègre avec la tradition du rire et du comique (telle qu’elle ressort des analyses de Michail Bakhtine) auxquels Gianni Celati s’était fortement intéressé durant la décennie [38]. Les parcours interprétatifs des mondes du carnaval fournissent une hypothèse culturelle pour sortir des schématismes de la société ordinaire, une tentative de déplacer les formes et les discours de la culture officielle :

Il existe une fascination pour les ménestrels qui doit être associée aux trois fascinations que l’individu civilisé et savant nourrit pour le primitif, le fou et l’enfant, c’est-à-dire pour les figures de l’étrangeté dans lesquelles il projette les insuffisances de son propre rationalisme [39].

Selon Celati, le comique et l’inversion carnavalesque étudiés par Bakhtine montrent un sujet qui est immédiatement un corps social [40], où la profondeur de l’individu et sa parole dialogique, se renversant et se confondant dans l’espace public (la place), consentent un « déplacement de notre logique [en faveur de l’apparition des] divers critères de vérité [qui] se reflètent l’un dans l’autre grâce à [...] une réorientation réciproque de deux énonciations et donc deux critères de vérité [41] ».

L’expérience de la lecture du livre de Carroll est donc définie par la recherche d’une subjectivité alternative, comique, bizarre et imparfaite, qui met en scène une culture de place. Néanmoins, l’objectif du livre ne serait pas atteint si l’expérience de cette culture était définie uniquement par les fictions, autrement ce qui ne relève pas du monde réel. La question du séminaire étant le refus soit de la transgression, soit de la norme pour les dépasser par des parcours latéraux, il est nécessaire que le monde de la fiction artistique ne soit pas conçu comme une autre forme de suspension du quotidien, un divertissement ultérieur pour nier la réalité. De fait, comme l’a remarqué Andrea Cortellessa, la nouveauté du livre tient au fait que « l’identité collective que l’on tente de créer est à la fois la référence et l’auteur d’Alice disambientata [42] ». La perspective avancée par Cortellessa, et soulignée par Celati dans l’introduction, montre une orientation de la lecture qui veut dépasser l’espace du livre pour revenir au quotidien. Alice disambientata est donc aussi une expérience existentielle à partir de laquelle les participants cherchent à définir leur ancrage dans le monde extratextuel à partir de la figure de Carroll. Pour aborder cet aspect, le livre opère un déplacement de focalisation, du personnage à l’auteur de l’œuvre. Il s’agit d’élaborer une position d’imperfection en relation à la vie, mais aussi d’identifier des relations entre monde du livre et monde réel. Pour poursuivre cette liaison, l’analyse se concentre sur deux aspects : le style d’écriture de Carroll dans sa correspondance (donc hors fiction) et la naissance du livre.

L’observation des lettres attire l’attention sur les stratégies d’écriture. Selon les étudiants, les mots utilisés par Carroll n’adhèrent pas à une situation concrète et ne s’adressent pas de manière directe aux destinataires, mais ils circulent apparemment sans objectif précis, en suivant le même mouvement qu’Alice dans le livre. Cette dépense d’énergie orientée pour ne pas parvenir aux discours que les lettres annoncent mais éludent constamment est interprétée comme l’incapacité de parler à partir d’un rôle défini, celui de la parole « directe, affirmative de l’homme adulte [43] ». Désorientant le régime de la signification, ce qui est valorisé est l’envoi, le don de la lettre, comme, par rapport à Alice, le don du roman.

Ce don représente une tentative différente de construire une correspondance avec le destinataire, privilégiant, aussi dans l’écriture, la dimension de la relation au détriment du message.

Le récit était déjà celui d’Alice, et c’est celui-ci que Caroll lui rend, transcrit dans la fiction de ses aventures. [...] Le don du récit : ton vécu passe à travers moi ; ta désadaptation récupère le sens d’une intensité positive, passant à travers la figure-image que je te rends. [...] les aventures d’Alice ne sont qu’une longue allusion à des situations qu’Alice reconnaît comme une partie de son vécu [44].

L’écriture de la fiction, en parallèle à l’écriture collective d’Alice disambientata, devient une manière de revisiter le quotidien pour le proposer à nouveaux frais sous forme de don hypothétique qui comporte une « fluidification de la situation à travers la parole-fiction [...] qui rend fluide le rapport entre réel et imaginaire [45] ». Les fictions et les livres de fiction constituent alors une possibilité de saisir le quotidien à partir de la logique du don. De cette manière, la spontanéité que les participants au séminaire recherchent dans la figure d’Alice se reflète finalement sur les mécanismes d’écriture et sur les façons de traverser les livres (et plus généralement la dimension de la culture). Si la prévalence de la relation sur le message dans Alice disambientata « constitue une sorte de répétition générale de cette écriture fausse-ingénue, lyrico-sentimentale [46] » qui marquera les passages de la littérature juvénile entre les années soixante-dix et quatre-vingts, l’écriture se place déjà à côté de la réalité historique. Ainsi, les dernières pages du livre réorientent les mois de la contestation bolognaise selon une écriture intermittente pour la porter « vers un espace ouvert, même si celui-ci est un livre et non un pré vert [47] » où la prise indirecte sur la quotidienneté se transforme en une écriture marginale :

Enrico a parlé de l’écriture comme marge, résidu, reste de la pratique réelle ; reste des discours jamais terminés, des rencontres et activités qui se concluent laissant encore envie de parler. Les mots avancent entiers ou en morceaux (je ne sais pas bien !) de tout le reste, elles sont le déchet de ce qui s’est fait et est en train de se faire, de comment on se meut [48].

Selon une déclaration récente de Gianni Celati [49], cette écriture résiduelle apparaît comme une opération d’archéologie du quotidien : une écriture effectuée alors que le travail du séminaire s’était déjà développé et qui par conséquent est née de l’intention de ne pas perdre ni oublier la multiplicité d’impressions du moment, c’est-à-dire ces restes des pratiques réelles et des discours jamais terminés. Si cette intention, par laquelle Celati justifie son rôle de (ré)écrivain des matériaux et des notes élaborés pendant les séances du séminaire, favorise l’effet de témoignage présent dans Alice disambientata, les procédés d’écriture auxquels elle donne lieu ont un impact sur notre perception contemporaine des mouvements de la fin des années soixante-dix. La dimension littéraire du livre devient alors un moyen d’observer la complexité de la période selon un point de vue inhabituel où les mots sont le résultat et le reste des aventures du réel, le bruissement des faits et l’amplification sentimentale d’une expérience qui revient sur la page à travers ses écarts. Ainsi, le livre ne constitue pas seulement un témoignage sur les événements de 1977, mais nous offre une perspective qui, traduisant continuellement les manifestations extériorisées dans une plus ample et parfois chaotique tentative d’exprimer le vécu, nous permet d’accéder à certains fantasmes culturels à partir desquels, comme l’ont suggéré les éditeurs de l’exposition Annisettata, il est aujourd’hui envisageable de retraverser, de manière renouvelée, la décennie.

par Matteo Martelli

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Annisettanta. Il decennio lungo del secolo breve (dir. M. Belpoliti, G. Canova et S. Chiodi), Milano, Skira, 2007, p. 533 : « il mondo, i sogni, i fantasmi che esso contiene ».

[2] G. Moro, Anni Settanta, Torino, Einaudi, 2007, p. 4 : « ricordare un passato che è largamente (e per lo più negativamente) ancora presente »

[3] Sur cette tendance voir Imagining Terrorism : The Rhetoric and Representation of Political Violence in Italy 1969-2009 (dir. P. Antonello et A. O’Leary), London, Legenda, 2009 ; D. Paolin, Una tragedia negata. Il racconto degli anni di piombo nella narrativa italiana, Nuoro, Il Maestrale, 2009 ; A. O’Leary, Tragedia all’italiana. Cinema e terrorismo tra Moro e Memoria, Tissi, Angelica Editore, 2007.

[4] M. Belpoliti, G. Canova et S. Chiodi, « Avvertenza per la consultazione », dans Annisettanta, op. cit., p. 11 : « una complessità davvero inusuale, oltre a contenere dentro di sé i nodi irrisolti dei decenni precedenti, e forse di quelli successivi ».

[5] Alice disambientata. Materiali collettivi (su Alice) per un manuale di sopravvivenza [1978] (dir. G. Celati), Firenze, Le Lettere, 2007.

[6] G. Celati, « Sull’epoca di questo libro », dans Alice disambientata, op. cit., p. 5-11.

[7] A. Hajek, « Bologna and the trauma of March 1977 : the "intellettuali contro" and their "resistance" to the local Communist Party », Carte italiane, 7, 2011, p. 81-100

[8] Sur ces aspects du Mouvement 1977 voir M. Graspini, Il Settantasette, Milano, Il Saggiatore, 1997 ; 1977. L’anno in cui il futuro incominciò (dir. F. Berardi et V. Birdi), Roma, Fandango Libri, 2002 et S. Casilio, « Lavorare con lentezza. “Garantiti” e “non garantiti” nell’Italia degli anni Settanta », Bollettino ‘900, 1-2, 2009.

[9] M. Belpoliti, « 1977. Alice in cantina battezza il riflusso », La stampa, 20.02.2007, p. 37 : « Nella rievocazione attuale del ’77, il libro di Celati è scomparso, rimosso, mentre costituisce uno dei pochi documenti a caldo di quella stagione steso da uno dei maggiori scrittori italiani […]. Ma Alice disambientata è anche un testo indispensabile per capire l’avvio della nuova stagione che conosciamo col nome di « riflusso ». Si tratta infatti di un racconto, un testo di critica letteraria e un manuale a uso delle nuove generazioni, e insieme è l’annuncio della nuova letteratura giovanile degli anni ’80. Tutta la storia della Bologna del Dams è sparita dai testi apparsi oggi che traducono la vicenda del movimento ’77 in termini strettamente politici […], mentre il vero background dell’epoca è leggibile in questo libretto ». Voir aussi G. Montesano, « Nel fiume del 77. Il professor Celati e i suoi studenti alle prese con Alice », Diario, 13.04.2007, p. 50.

[10] M. Marino, « Dams », dans Annistettanta, op. cit., p. 189 : « un laboratorio di sperimentazione, di utopia, di cultura critica [che] ha provato a rompere la separazione dell’università dalla città. »

[11] Voir Piero Camporesi (dir. M. Belpoliti), Milano, Marcos y Marcos, 2008.

[12] Voir Il teatro Vagante di Giuliano Scabia (dir. F. Marchiori), Milano, Ubulibri, 2005.

[13] E. Palandri, Boccalone. Storia vera piena di bugie [1979], Milano, Bompiani, 2010. Palandri rend compte dans son roman de nombreuses positions culturelles exprimées dans le séminaire de Celati, auquel il a du reste participé. On remarque notamment que, à l’instar de ce qui advient dans Alice disambientata, la représentation des évènements historiques de 77 dans Boccalone ne constitue pas qu’un aspect mineur, souvent implicite, du récit : il s’agit bien plutôt pour le narrateur de décrire le climat de la période par un style littéraire très marqué (registre linguistique populaire, tendant à l’oralité) et l’organisation structurelle et thématique du récit. Bart Van den Bossche, soulignant ce paradoxe, écrit : « The result is a narrative that reproduces the confusion in the testa, a narrative that tries to put order in the chaos, but more often than not simply adds another level of chaos to what seems to be a tale senza capo nè coda », B. Van den Bossche «  Voci dal Settantasette : Orality and Historical Experience in Enrico Palandri’s Boccalone and Pier Vittorio Tondelli’s Altri libertini », dans The Value of Literature in and After the Seventies : The Case of Italy and Portugal (dir. Monica Jansen et Paula Jordão), Utrecht Publishing & Archiving Services (University Library Utrecht), 2006, http://congress70.library.uu.nl, p. 442-443.

[14] M. Belpoliti, « Vagabondi », dans Annisettanta, op. cit., p. 487 : l’utopia rivoluzionaria […] bensì un’umanità sconfitta e disperata : i reietti della società.

[15] M. Belpoliti, « Carnevale a Bologna », dans Settanta, Torino, Einaudi, 2001, p. 235-271. Stefano Magni livre une interprétation différente de cet anti-académisme présent dans le milieu universitaire de Bologne, lorsqu’il souligne le rôle du mouvement du 77 : « Cela revient à dire que c’est l’esprit du Movimento, plus que tout autre discours académique, qui donne un véritable renouveau à la littérature, en partant de l’anti-académisme. C’est pour cela que les années soixante-dix ne doivent pas laisser le seul souvenir des années de plomb, mais peuvent apparaître aussi comme un atelier d’expérimentation et de créativité », S. Magni, « L’imagination au pouvoir : Paris et Palandri, manifestants et romanciers », dans Littérature et « temps des révoltes » (Italie, 1967-1980), 27, 28 et 29 novembre 2009, Lyon, ENS LSH, 2009, http://colloque-temps-revoltes.ens-..., p. 4.

[16] G. Celati, Alice disambientata, op. cit., p. 13-18.

[17] a composition d’Alice disambientata est fortement influencée par la pensée de ces auteurs, cités de manière directe ou indirecte (comme c’est le cas ici à propos de la notion du désir et de celle du mouvement) plusieurs fois dans le livre. Les références principales sont Logique du sens, L’Anti-Œdipe et Kafka. Pour une littérature mineure. Cet intérêt de Gianni Celati pour l’œuvre de Deleuze, et pour la réélaboration de sa pensée, a suggéré à Giulio Iacoli de voir dans l’écrivain une véritable figure de médiateur, parmi les auteurs italiens de sa génération, des théories du philosophe français (G. Iacoli, La dignità di un mondo buffo. Intorno all’opera di Gianni Celati, Macerata, Quodlibet, 2011, p. 101).

[18] Commentant la réédition d’Alice disambientata, E. Palandi souligne cet aspect du livre, en insistant sur « le sens de libération » présent dans la lecture et l’interprétation de la figure d’Alice en 1977 (E. Palandri, « Con Alice correvamo tutti dietro il coniglio bianco », L’Unità, 27.02.2007, p. 24.)

[19] G. Celati, Alice disambientata, op. cit., p. 24.

[20] Ibid., p. 23 : « una figura non si spiega, si segue ».

[21] Ibid. : « non è il testo di Carroll tradotto […] in analisi letteraria, ma il suo movimento che passa per un’altra cosa » ce n’est pas le texte de Caroll traduit [...] en analyse littéraire, mais son mouvement qui passe à travers une autre chose).

[22] G. Celati, « Sull’epoca di questo libro », dans Alice disambientata, op. cit., p. 5 : « del nonsense, che è come dire libri di sciocchezze e insensatezze ».

[23] G. Celati, « Alice », dans Annisettanta, op. cit., p. 33 : « l’idea d’una uscita della famiglia verso nuovi modi di stare al mondo ».

[24] M. A. Bazzocchi, Corpi che parlano, Milano, Bruno Mondadori, 2005, p. 186 : « una nuova rappresentazione del desiderio ».

[25] Dans le cadre de la ville de Bologne de la seconde moitié des années soixante-dix, le nom d’Alice était en effet un point d’orientation de plusieurs manifestations culturelles comme la radio du Mouvement, « Radio Alice », ou le livre du « collettivo A/traverso », Alice è il diavolo, Milano, L’erba voglio, 1976.

[26] G. Celati, Alice disambientata, op. cit., p. 101 : « ipotesi su certi valori che andiamo cercando o che stiamo aspettando di trovare nel mondo ».

[27] « Gruppo A/Dams » est la signature de l’auteur collectif qui apparaît dans la première édition du livre, en relation ironique avec le groupe et le journal « A/traverso » : voir F. Berardi, « A/traverso » dans Annisettanta, op. cit., p. 26-28.

[28] G. Celati, Alice disambientata, op. cit., p. 71-72 : « Nel diventare troppo grande di Alice c’è una frammentazione del corpo in parti separate : collo troppo lungo, piedi che vanno per conto loro. Alice con il collo lunghissimo è scambiata per un serpente. Nel diventare minori interviene un’animalizzazione del corpo (i bambini sono animali). Simmetrico inverso del diventare grandi, adulti, dove funziona una umanizzazione del corpo verso il modello armonico, perfezione armonica dell’umano. Il modello del corpo armonico è un’immagine di chiusura e di esclusione, di eliminazione del disarmonico, che pervade tutta l’ideologia occidentale. »

[29] M.A. Bazzocchi, op. cit., p. 190 : « l’incrocio tra regressione infantile e comico sposta l’attenzione su zone periferiche del corpo : la centralità (spettro politico di questi anni) viene messa in crisi ».

[30] G. Celati, Alice disambientata, op. cit., p. 129 : « del ferro, del duro, del compatto e disciplinato ».

[31] Ibid. : « figura che non suggerisce voli ma cadute nel basso, percorsi da talpa. Alice come figura del dono tra le tribù ».

[32] Ibid., p. 39 : « Quando l’eroe parte per il fuori, va fuori dal villaggio dove non esistono più i rapporti di alleanza e parentela che gli forniscono modelli di comportamento. La fiaba insegna allora un modello di comportamento anche per le zone dove l’individuo non è protetto dai rapporti sociali di alleanza e parentela. […] La tecnica culturale delle fiabe propone […] un comportamento positivo : come affrontare la foresta, l’estraneità, il pericolo, le zone di disambientamento. »

[33] G. Manganelli, Pinocchio : un libro parallelo [1977], Milano, Adelphi, 1990.

[34] G. Pulce, Giorgio Manganelli. Figure e sistema, Firenze, Le Monnier Università, 2004, p. 37 : « tutto ciò che ha a che fare con il viaggio […] prima o poi incontra la figura dell’errore. L’errore è necessario e inevitabile. […] Bisogna consegnarsi all’errore e stare saldi in esso ».

[35] G. Celati, Alice disambientata, op. cit., p. 117 : « percorso sotterraneo dentro la norma ».

[36] Ibid., pp. 74-76 : « Alice si chiede : chi sono io ? Posso essere un’altra, Ada, Mabel ? Risposta : « Lei è lei e io sono io ». Scioglimento del dramma : l’identità è solo una formula linguistica. Si dice « io » di fronte ad un altro ; altrimenti se uno vuole rassicurarsi dicendosi « io sono io », quella è solo una buffa tautologia. […] E in questa sospensione dell’identità compare un soggetto diverso. […] È qui che il disambientamento di Alice compare come movimento positivo : non è una progressione verso una meta, ma piuttosto la sospensione di ogni meta o significato, che fa andare avanti delle intensità di fuga […] La positività dell’avventura più procedere solo a zig zag, non in linea retta come il progresso verso una società armonica ideale delle riforme. Può procedere solo per sospensione e snodi successivi che rilancino le voglie, e perdite dell’itinerario attraverso deviazioni che rilancino l’avventura ».

[37] A. Cortellessa, « What a curious feeling », dans Alice disambientata, op. cit., p. 137.

[38] A. M. Chierici, « La multiforme comicità celatiana tra satira, caricatura e novella », dans Il comico come strategia in Gianni Celati & Co. (dir. N. Palmieri et P. Scharwz Lausten), Nuova prosa, 59, 2012, pp. 79-97.

[39] G. Celati, « Theatrum ioculatorum », Periodo ipotetico, 8-9, 1974, p. 3, cité par A. M. Chierici, op. cit., p.93 : « C’è una fascinazione per il giullarismo che va messa assieme alle tre fascinazioni che l’individuo civilizzato e sapiente nutre per il primitivo, il pazzo e il fanciullo, cioè per quelle figure dell’estraneità in cui proietta le insufficienze del proprio razionalismo ».

[40] G. Celati, « Dai giganti buffoni alla coscienza infelice », dans Finzioni occidentali [1975], Torino, Einaudi, 2001 (troisième édition revue), p. 102-103.

[41] G. Celati, « Il tema del doppio parodico », dans Finzioni occidentali, op. cit., p. 116-117 un spostamento della nostra logica » en faveur de l’apparition de « diversi criteri di verità [che] si riflettono l’uno nell’altro per mezzo […] d’un ri-orientamento reciproco di due enunciazioni e quindi due criteri di verità.

[42] A. Cortellessa, « What a curious feeling », dans Alice disambientata, op. cit., p. 138 : « l’identità collettiva che si tenta di creare è il referente e insieme l’artefice di Alice disambientata ».

[43] G. Celati, Alice disambientata, op. cit., p. 110 : « diretta, affermativa dell’uomo adulto ».

[44] Ibid., p. 120-121 : « Il racconto era già di Alice, ed è questo che Carroll le ridà, trascritto nella finzione delle sue avventure. […] Il dono del racconto : il tuo vissuto passa attraverso di me ; il tuo disambientamento riacquista il senso d’una intensità positiva, passando attraverso la figura-immagine che io ti ridò. […] le avventure di Alice non sono che una lunga allusione a situazioni che Alice riconosce come parte del suo vissuto ».

[45] Ibid., p. 122 : « fluidificazione della situazione attraverso la parola-finzione […] che rende fluido il rapporto tra reale/immaginario ». C’est dansune perspective analogue que, la même année où est rédigée Alice disambientata, Celati conclut son roman Lunario del paradiso par une adresse au lecteur : « faites-vous des histoires » (G. Celati, Lunario del paradiso, Torino, Einaudi, 1978, p. 185).

[46] M. Belpoliti, Settanta, op. cit., p. 269 : « costituisce una sorta di prova generale di quella scrittura falso-ingenua, lirico-sentimentale ».

[47] G. Celati, Alice disambientata, op. cit., p. 128 : « verso uno spazio aperto, anche se questo è un libro e non un prato verde ».

[48] Ibid., p. 125 : « Enrico [Palandri ?] ha parlato della scrittura come margine, residuo, resto della pratica reale ; resto di discorsi mai finiti, di incontri e attività che si concludono lasciando indietro ancora una voglia di parlare. Le parole avanzano intere o a pezzi (non so bene !) da tutto il resto, sono lo scarto materiale di quello che si è fatto e si sta facendo, di come uno si muove ».

[49] Voir P. Di Stefano, « Alice nel ’77 », Corriere della Sera, 17.02.2007, p. 33.

 

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