La liberté de la presse, la vie privée et l’espace public

samedi 22 février 2014, par Simon Dawes

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Cet article est apparu originalement en anglais dans la revue Journalism Studies (fevrier 2013), disponible en ligne : http://www.tandfonline.com/eprint/J... Je tiens à remercier Des Freedman, Dean Hardman, Annabelle Lever, Ben Taylor et Couze Venn pour leurs commentaires sur la version originale, et Vanessa Dawes et Couze Venn (encore) pour leur aide avec cette traduction. Toute erreur et omission reste mienne.

En juillet 2011, au Royaume-Uni, l’attention des médias s’est portée sur la protection juridique croissante de la vie privée des célébrités, puis sur des cas d’intrusions clandestines de la presse dans la vie privée des individus. News of the World et son propriétaire, News International, ont d’abord déclaré que ces écoutes étaient le fait d’un seul journaliste indélicat. Mais les enjeux du scandale des « écoutes téléphoniques » vont en réalité bien au-delà. Ils portent sur des pratiques, allant de la surveillance technologique, jusqu’à la corruption et au « blagging », devenues monnaie courante au sein de l’hebdomadaire et dans le reste de la presse britannique, tout comme dans les activités multimédias et internationales de News International. Le scandale a démontré la généralisation, chez les journalistes, de pratiques destinées à obtenir illégalement des informations personnelles dans le but de publier des articles qui relèvent plus du domaine privée que d’un débat politique ou économique. Ce scandale a remis en cause le lobbying des médias et le conditionnement médiatique de la part du gouvernement, et a soulevé des questions sur le rôle de l’influence dans les relations entre les médias et les personnages politiques. Le scandale a aussi touché les autres activités de News International en démontrant l’ampleur multimédia des entreprises multinationales qui gèrent de telles organisations, ainsi que sur les problèmes que pose aux gouvernements nationaux la convergence de l’économie et de la technologie à l’ère de la mondialisation.

La frénésie médiatique causée par les révélations quasi quotidiennes démontrant l’ampleur des écoutes téléphoniques au News of the World, qui touchaient non seulement les « personnalités publiques » telles que les politiciens et les célébrités, mais aussi des « figures privées » comme les victimes de crimes et leurs familles, a eu pour conséquence directe la fermeture d’un journal vieux de 168 ans, l’avortement de la tentative de son propriétaire pour prendre le contrôle total du diffuseur par satellite BSkyB, ainsi que le lancement de plusieurs enquêtes policières, parlementaires et judiciaires sur les pratiques et l’éthique de la presse et, potentiellement, les médias dans leur ensemble. La pression publique résultante montre que la presse peut effectivement agir comme une forme d’opinion publique, une représentation de l’intérêt public, et une forme de pouvoir politique lui-même. Mais la diversité des couvertures médias du scandale et le comportement initial des journalistes du tabloïd en question rappellent aussi éloquemment combien la presse influence l’opinion publique et protège les intérêts privés des puissants.

L’attention s’est naturellement tournée vers le dispositif réglementaire qui encadre les journalistes, et, en particulier, la manière dont les codes d’autorégulation de la presse traitent les notions d’intérêt public et l’équilibre entre liberté de la presse et droit à la vie privée. Mais approcher le récent scandale comme un conflit entre vie privée et liberté de la presse n’est pas sans poser problème. La rhétorique de la liberté de la presse sert plus souvent les intérêts privés des propriétaires des médias que l’intérêt public, ce qui nuit à la fois à l’indépendance des journalistes et au droit d’information du public. De même, bien que cette liberté de la presse puisse affecter négativement le droit du public à la vie privée, l’individualisation de ce dernier droit, et sa réduction à un intérêt matériel ou moral plutôt qu’à quelque chose de plus fondamental, signifie que la rhétorique de la vie privée peut aussi servir des intérêts privés plutôt que des intérêts publics. Au-delà de la rhétorique, le problème qu’il y a à discuter du lien entre vie privée et presse tient à l’importance même que la théorie libérale accorde à ces droits. La liberté individuelle et l’intérêt public peuvent facilement être confondus avec les intérêts privés des puissants : c’est là une menace inhérente à la perspective libérale. Sous sa forme néolibérale, elle mine la légitimité de l’État et la capacité critique de l’opinion publique.

Cet article va d’abord examiner l’approche libérale des théories de la vie privée et de la liberté de la presse. Il va ensuite en présenter une critique inspirée de la perspective du républicanisme civique [1], qui souligne l’importance de la presse et des médias dans leur ensemble comme espace public [2], et l’importance politique de la vie privée pour cette sphère publique. Il s’agit donc de mettre en valeur la liberté non seulement par rapport à l’État mais aussi par rapport au marché, et de considérer le citoyen comme un acteur politique et non comme le membre passif d’une communauté, semblable au consommateur du marché. En outre, parce que la plupart des tentatives de réflexion sur la dichotomie entre liberté de la presse et vie privée se contentent tantôt de débats théoriques, tantôt de simples descriptions, cet article offrira une synthèse, traitant tour à tour des théories de la liberté de la presse et de la vie privée. L’objectif est de critiquer l’approche juridique dominante pour penser leur équilibre.

Cependant, avant d’examiner les théories qui fondent les droits, l’article présentera l’histoire de l’approche juridique et législative de la presse et de la vie privée au Royaume-Uni. Cette approche a tendance à favoriser la liberté de la presse par rapport à l’État, assimilée avec le droit fondamental de la liberté d’expression, tout en ne considérant la vie privée que comme un ensemble fragmenté de droits auxiliaires de l’individu.

La vie privée et la liberté de la presse d’après le droit des médias

La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 a reconnu le droit à la vie privée tout comme la liberté de la presse. Cependant, il n’existe toujours pas au Royaume-Uni de loi sur la protection de la vie privée en tant que telle. Le droit légal à la vie privée s’est établi progressivement à partir des lacunes de la législation [3], et le droit général à la vie privée n’est protégé qu’à travers le développement au coup par coup de la législation au travers d’amendements [4]. Les lacunes sur les lois des propriétés et des contrats en matière de protection des informations personnelles avaient déjà été traitées dans le cadre du procès Prince Albert v Strange [1849], qui avait conduit à la reconnaissance, par la « law of confidence », d’un droit de confidentialité au sein des relations non-contractuelles. Mais, au Royaume-Uni, les lacunes restantes de la législation, et l’étroitesse des interprétations juridiques des protections existantes, limitent fortement les voies de recours efficaces en cas de violation de la vie privée. Cette situation a été mise en évidence par le cas notable de Kaye v Robertson [1991], lorsque l’acteur Gorden Kaye avait été interviewé et photographié par un journaliste du Sunday Sport à sa sortie d’une opération du cerveau. Les lois existantes sur l’indiscrétion, le harcèlement, la confidentialité ou la diffamation n’ont pu remédier ni à l’intrusion ni à la publication ultérieure des renseignements personnels de l’acteur, et seul son « droit de publicité » a pu en partie remédier à cette intrusion par l’intermédiaire du délit de mensonge malveillant, interdisant le tabloïd de suggérer que l’acteur avait consenti à la publication. Ce recours limité a été fondé sur l’idée que la violation de la vie privée pouvait avoir un impact matériel, et non sur la reconnaissance d’une valeur plus fondamentale : on a considéré seulement le dommage matériel causé par la publication sur le droit à vendre sa propre histoire.

Entre les années 1970 et 1990, de tels exemples d’atteintes à la vie privée de personnes publiques, ainsi que la frustration liée à la baisse de la qualité des normes de la presse, ont suscité un débat sur la manière dont la vie privée pourrait être protégée tout en conservant la qualité des normes de la presse et sa liberté. Bien que les rapports Younger (1972) et Lindop (1978) sur l’effet de l’évolution technologique sur la vie privée et la protection des données n’aient pas abordé le sujet de la presse, le rapport McGregor (1977) sur la loi de la presse a mis a nu des preuves « accablantes » de violations de la vie privée par la presse, et a recommandé la réforme du Press Council (le régulateur de la presse de l’époque). Bien que le rapport Calcutt (1990) sur la vie privée au cours des vingt années précédentes n’ait trouvé aucune preuve d’augmentation des violations de la vie privée, il a quand même fait ressortir la tendance croissante des tabloïds à s’intéresser à la vie privée des personnages publics, et a recommandé le remplacement du Press Council (qui a eu les responsabilités contradictoires de gérer les plaintes contre la presse et de protéger la liberté de la presse) par la Press Complaints Commission [5]. Critiquant à la fois les harcèlements médiatiques continus et l’absence d’indépendance du PCC par rapport à la presse, le deuxième rapport Calcutt (1993) sur l’autorégulation de la presse recommande non seulement le renforcement du droit à la vie privée mais aussi la création d’un régulateur de presse statutaire [6]. Ces propositions ont été rejetées par un gouvernement conservateur craignant les conséquences sur la liberté de la presse.

Heureusement, les discussions académiques et juridiques ont depuis abandonné l’idée que le débat entre vie privée et liberté de la presse serait un jeu à somme nulle. Depuis 1998 et l’incorporation par le gouvernement New Labour de la Convention européenne des droits de l’homme (adoptée en 1950, entrée en vigueur en 1953) dans les lois domestiques à travers le Human Rights Act (appliqué en 2000), la relation entre vie privée et presse a été pensée dans les termes d’un équilibre entre ces libertés jumelles mais souvent contradictoires [7], et qui tient compte de « l’intérêt public ». En recherchant l’équilibre entre la liberté de la presse et le droit à la vie privée, en référence à l’article 8 (droit au respect de la vie privée et familiale) et l’article 10 (liberté d’expression) de la Convention, les juges et la PCC sont tenus de se rapporter à l’article 12 de la HRA 1998, et au code de conduite de l’industrie de la presse (voir également l’article 55 (2)(d) de la Data Protection Act 1998). Bien que la portée de l’article 8 ne s’applique pas à un droit à la vie privée à part entière, qui n’est ni obligatoire ni interdit par la Convention [8], le HRA fournit un mécanisme pour faire appliquer et pour obtenir réparation en cas de violation de ces droits.

Néanmoins, les intrusions continuent, à l’instar du scandale des « écoutes téléphoniques » [9]. Comme le piratage téléphonique est toujours illégal, et parce que l’obtention illégale d’informations personnelles est difficile à justifier en terme d’intérêt public, l’article 8 offre une moyen de réparation beaucoup plus efficace pour les victimes. Cela étant dit, si la liberté de la presse continue d’être assimilée à la liberté d’expression, ni les compensations rétrospectives, ni les mesures préventives - telles que des injonctions et super-injonctions – ne seront assez efficace pour prévenir les intrusions et le harcèlement de la presse. Si bien qu’un changement de réglementation est une fois de plus sur l’agenda politique. Comme cela a été souligné lors de la Leveson Inquiry il y a une différence de portée et d’échelle entre la liberté d’expression relativement illimitée d’un individu (qui se termine là où une autre commence) et la liberté d’une institution capable de diffuser un discours commercial auprès d’un large public par l’intermédiaire de médias [10]. Reconnaître un tel droit inconditionnel à un journal lui permet d’« ... influencer les capacités des individus à juger par eux-mêmes et à bien placer leur confiance, ce qui revient en fait au droit d’influencer la démocratie » [11]. Mettre en place davantage d’obligations et de limites sur la liberté d’expression de la presse que sur celle des individus aiderait à rendre la presse responsable, sans entrer nécessairement en conflit avec la liberté d’expression, ou avec la liberté de la presse, parce que « les arguments classiques pour la liberté de la presse ne cautionnent ni n’exigent une presse sans limite » [12].

La question de la régulation est cependant compliquée par l’existence d’Internet et la convergence technologique, ainsi que par la convergence économique et l’existence d’entreprises multinationales. Même si les publications sont disponibles au niveau international, les médias sont régulés différemment d’un pays à l’autre. Et même à l’intérieur des États, chaque médium a son propre cadre réglementaire. Alors que la télévision et la radio au Royaume-Uni ont, par exemple, toujours été régulées en termes « d’organisation des médias », (c’est-à-dire en termes de financement et de propriété), l’approche de l’autorégulation de la presse s’est alignée, depuis plus de 150 ans, sur les « lois sur les médias ».

Liberté de la presse et intérêt public

La liberté de la presse

L’histoire de la presse varie d’un pays à l’autre et selon qu’un journal est défini par son « apparence, sa périodicité, son contenu ou son format » [13]. Mais il s’agit en général de l’histoire d’une indépendance progressive de la presse par rapport à l’État et à l’autorité publique, avec le marché dans le rôle de garant de son potentiel démocratique. En 1855, les dernières taxes imposées par l’État sur les journaux en Angleterre ont été supprimées [14] dans un contexte où l’alphabétisation croissante et le l’instauration du suffrage universel ont permis un débat public plus inclusif. La théorie de la liberté de la presse, que ce soit en termes d’idéal éducatif ou représentatif, d’influence sur l’opinion publique, ou de reflet de l’opinion publique et fournisseur d’information [15], découle du milieu de l’ère victorienne, au moment où les journaux ont fait de la politique une affaire publique. D’abord instrument de lutte contre la politique de l’État absolu, la presse libre est devenue la garante d’une politique plus ouverte, prohibant les abus du pouvoir dans une société où l’opinion publique avait ce pouvoir de contrôle. Cette foi libérale dans l’opinion publique et la transparence de la vie politique est devenue une valeur absolue du libéralisme [16], mais la théorie de la liberté de la presse suppose également que la presse ait un droit de propriété exercé par les éditeurs pour le compte de la société, leurs actions (régulées par le marché libre) étant compatibles avec l’opinion publique et l’intérêt public, qui, à son tour, devient synonyme d’autorégulation et de marché [17].

Bien que la presse ait acquis son indépendance par rapport à l’État au cours du XIXème siècle, et qu’elle ait joué un rôle positif en faisant de la politique une affaire publique, la récente montée en puissance des barons de la presse et la baisse des normes de contenu avaient déjà affaibli la liberté de la presse par rapport au marché, et a commencé à jeter le doute sur son potentiel démocratique et sa légitimité comme forme d’opinion publique. Bien que des institutions comme la presse aient été originalement « protégées contre l’ingérence de l’autorité publique parce qu’elles étaient aux mains de personnes privées », leurs fonctions critiques ont depuis été menacées précisément par ce fait [18]. La commercialisation et la concentration en ont fait « ... la porte par laquelle les intérêts privés des privilégiés ont envahi la sphère publique » [19]. Alors que des conflits, jusque-là considérées comme privés, sont apparus en public, la sphère publique est devenue une arène de compétition entre les intérêts privés, et le consensus rationnel est devenu un compromis [20], de sorte que le scepticisme quant à l’importance d’une presse libre et le rôle politique de l’opinion publique a augmenté. L’histoire habermassienne de la presse comme déclin de la sphère publique, en particulier, n’est pas seulement une critique de la réalité du contenu de la presse et du comportement des journalistes, mais de la théorie de la liberté de la presse elle-même.

Comme James Curran [21] et d’autres [22] l’ont souligné, la théorie libérale de la liberté de la presse repose sur plusieurs hypothèses discutables. L’idée de la presse comme forme d’opinion publique suppose qu’une démocratie de marché est représentative de la volonté du peuple. Celle-ci ignore les effets du capital sur le marché, et la réalité politique du milieu de l’édition britannique : malgré son indépendance théorique par rapport à la politique, les journaux sont tendanciellement biaisés, partisans et plus sensibles à l’influence des hommes politiques et des groupes de pression qu’ils ne le prétendent. L’idée de la presse en tant qu’agence d’information repose sur sa capacité à contraindre les autorités à rendre compte de leurs actes. De nouveau, c’est sans tenir compte du contenu des journaux et du rôle de la presse comme industrie du divertissement, sans même mentionner le flou croissant entre information, divertissement et publicité. La vision de la presse comme organisme de contrôle indépendant suppose qu’elle est indépendante des intérêts économiques. C’est faire fi de la taille des entreprises multinationales qui possèdent les journaux, qui sont souvent une filiale d’un réseau d’entreprises multimédia et d’autres industries beaucoup plus larges. Leur indépendance réelle est donc limitée. Cela suppose également une indépendance politique, ignorant les intérêts croisés et l’absence de transparence dans la relation entre la presse et les partis politiques, le rôle opaque du lobbying et l’influence des médias sur la politique du gouvernement et les résultats électoraux, qui menacent l’indépendance réciproque des médias et du gouvernement.

Parce que la théorie libérale confond la liberté de la presse avec celle des propriétaires des médias, il néglige les droits sociaux des journalistes, les protège mal contre la contrainte et les caprices de leurs employeurs, et ne reconnaît pas les incitations et contraintes qui pèsent sur le comportement des journalistes en raison de l’environnement concurrentiel de leur pratique. Par conséquent, confondre absence de régulation et liberté de la presse ne permet pas de protéger la presse contre les effets pervers de la concurrence et de la recherche du profit. Cela permet également aux propriétaires de médias de poursuivre leurs propres intérêts privés, en utilisant leur pouvoir pour influencer les agendas politiques qui, à leur tour, dérégulent encore davantage les médias : on leur confère toujours plus de puissance au nom de la liberté de la presse. Ces manifestations de « censure du marché » [23] fragilisent la théorie libérale de la liberté de la presse, et suggèrent qu’un certain degré d’intervention de l’État permettrait à la presse de conserver sa liberté d’expression, tout en respectant les obligations qui accompagnent cette liberté [24].

Intérêt public et service public

L’enjeu du débat est la légitimité d’une théorie de la liberté de la presse fondée sur le marché. Cette théorie est déjà discutable en raison de l’incapacité de la presse à se prémunir contre le pouvoir économique et de l’absence de claire chaîne de responsabilité entre la presse et la politique. Parce que l’approche juridique de la régulation de la presse présuppose un marché et formule le débat comme une opposition entre paternalisme et libéralisme, vie privée et la liberté d’expression, « l’intérêt public » n’est rien de plus qu’un moyen de défense pour les activités particulières menées dans le cadre du marché. Inversement, la radiodiffusion et la télédiffusion au Royaume-Uni ont toujours été régulées du point de vue de « l’organisation des médias » et encadrées par un débat entre missions du service public (« public service broadcasting » (PSB)) et main invisible du marché libre [25]. En conséquence, tandis que l’autorégulation de la presse, assortie de « l’intérêt public », considère d’abord les lecteurs des journaux comme des consommateurs, les institutions de « service public » comme la BBC considèrent traditionnellement le public comme des citoyens plutôt que des consommateurs.

Le modèle américain de l’audiovisuel répond à une vocation commerciale, qui suit au plus près l’approche du marché libre de la régulation de la presse. Au contraire, la diffusion au Royaume-Uni a été, depuis sa création, protégée contre les pouvoirs du marché, tandis que son indépendance par rapport à toute influence politique est théoriquement garantie par un principe de « régulation à distance » [26]. A cause de la position unique du PSB entre public et privé, isolé du contrôle de l’État ainsi que du marché, et présupposant des rapports sociaux de nature plutôt politique qu’économique [27], la régulation britannique de la radiodiffusion publique, ainsi que de la radiodiffusion commerciale au sein du cadre du service public, a fait figure de traduction imparfaite mais efficace de l’idéal de la sphère publique [28].

Cependant, au cours du XXème siècle, cette dichotomie entre service public et liberté de la presse s’est adoucie. Les efforts pour répondre aux intérêts des groupes populaires, minoritaires ou marginalisés ont coïncidé avec l’accentuation de la logique commerciale [29]. Depuis les années 1990, la convergence économique et technologique rend plus difficile de plaider pour une régulation spécifique du secteur [30]. L’attention au choix des consommateurs et aux objectifs du marché, assimilé à « l’intérêt public » [31], présuppose que la radiodiffusion est un marché. L’objectif de l’Ofcom (le régulateur des communications et des médias, à part la presse et la BBC, au Royaume-Uni) est d’équilibrer les intérêts des citoyens et des consommateurs [32], et voit le service public comme un aspect parmi d’autres de l’intérêt public, aux côtés de la concurrence et d’un marché sain [33].

Ce passage de la rhétorique du « service public » à celle de l’« intérêt public » s’accompagne d’un changement dans l’approche de la réglementation de la radiodiffusion, abandonnant l’idée de la réglementation des services publics pour la concurrence du marché libre. Alors que la presse britannique a réussi à rester indépendante par rapport à l’État, libre de toute obligation de service public, spécifique dans sa régulation, elle a été sans défense contre le marché et, du même coup, contre les conflits d’intérêts publics et privés. Le PSB au Royaume-Uni a été protégé par rapport à l’État et au marché grâce à sa régulation indépendante et son financement public, et grâce aussi à ses obligations de service public et son statut de propriété publique. Mais les tendances régulatrices contemporaines qui confondent le service public avec une redéfinition étroite de l’intérêt public, et le récit (familier dans l’histoire de la presse) du contenu commercialisée et de la corporatisation de la vie publique, laissent penser que sa protection par rapport au marché est actuellement aussi compromise que dans le cas de la presse.

L’opinion publique

La légitimité du média comme forme d’opinion publique est donc très discutable, tout comme la légitimité de l’approche libérale de l’opinion publique elle-même. Cette approche est enracinée dans la formulation classique proposée au XIXème siècle par François Guizot du « règne de l’opinion publique ». Dans ce cadre, la légitimité de l’ensemble du système démocratique représentatif est garantie par la recherche incessante de la raison, de la justice et de la vérité, qui régule la puissance en trois manières : par la discussion parlementaire, la transparence ou « publicité » (très différent du droit juridique à la « publicité ») de ces discussions afin qu’elles soient toujours sous contrôle citoyen ; et la liberté de la presse comme un stimulant pour les citoyens [34].

Mais la foi en l’importance de l’opinion publique suppose un public plus rationnel et mieux informé qu’il ne l’est en réalité. Elle suppose que l’individu sait faire la distinction entre le substantif et le particulier [35], ne confond pas opinions publiques et privées [36]. Pour Marx, cependant, en raison de l’enracinement contradictoire de la sphère publique dans le royaume privé de la société civile, ces distinctions sont impossibles, et l’opinion publique n’est rien de plus qu’une fausse conscience. La naissance d’une presse libre a donc représenté simultanément l’émancipation de la société civile par rapport au pouvoir de l’État et l’introduction de nouvelles relations de force dans le marché [37]. La menace que ces relations font peser sur la distinction entre intérêts publics et privés, exprimée en tant qu’« opinion publique », suggère qu’une presse enracinée dans le marché libre n’est pas une forme de médiation entre les citoyens et l’État plus appropriée ou légitime qu’une presse régulé par l’État [38].

Certains chercheurs se sont penchés sur la question de la nécessité d’une presse libre pour promouvoir la liberté et la démocratie [39], faisant valoir que même si peu de gens sont prêts à renoncer à la liberté libérale de la presse, il y a tout aussi peu de gens qui continuent à croire que la presse a conservé sa raison d’être et sa capacité à remettre en cause les autorités [40]. Pour restaurer l’efficacité de la presse en tant que sphère publique, et la libérer de l’influence du marché ainsi que de l’État, certaines contraintes doivent être imposées au pouvoir commercial ainsi qu’au pouvoir gouvernemental sur l’opinion publique.

La triade libérale de Guizot cherche à légitimer à la fois la souveraineté parlementaire et une presse libre. Mais sa conception rousseauiste de l’opinion publique la voit comme une assemblée permanente et consensuelle de citoyens passifs, et ne tient pas compte de l’idée de débat critique. Ce fut Jeremy Bentham qui le premier explicita le lien entre opinion publique et publicité, en soulignant non seulement l’importance de la transparence parlementaire pour le public, mais en soulignant que celle-ci n’est qu’une partie seulement de la délibération du public en général. Ce qui suggère qu’un débat politique et critique ne peut être assuré que par la publicité à l’intérieur et à l’extérieur du Parlement [41]. Pour Kant, c’était précisément le débat public critique et rationnel d’un public éclairé qui pouvait former la base de l’opinion publique [42], l’usage public de la raison étant important non seulement pour l’autonomie personnelle (garanti par le droit de l’individu à la vie privée), mais aussi comme une validation de la légitimité politique [43].

Le droit à la vie privée (dimensions individuelle, sociale et politique)

Depuis l’Antiquité classique, la distinction entre public et privé travaille la pensée occidentale. Noberto Bobbio y voit même la plus signifiante de toutes les « grandes dichotomies », son utilité résidant dans sa capacité à subsumer globalement un large éventail d’autres distinctions importantes au sein d’une opposition binaire [44]. Contrairement à une vision totalitaire qui nierait la vie privée et confondrait le domaine publique et politique [45], la pensée libérale s’est appliquée à délimiter le domaine « public » de l’État et le domaine « privé » du marché et de la société civile [46], pour encadrer, dans le libéralisme classique, le pouvoir d’intervention de l’État. Dans ce cadre politique et philosophique libéral, le droit à la vie privée (comme la liberté de la presse) a donc traditionnellement été abordé en termes d’absence d’ingérence de l’État [47].

L’histoire du libéralisme et de ses critiques montre, cependant, que la distinction public-privé est fondamentalement contradictoire, souvent controversée, constamment ouverte à la renégociation, et tout sauf évidente [48]. Une tension essentielle dans l’approche libérale de la vie privée concerne, d’un côté, une conception juridique conventionnelle de la frontière entre intérêts publics et privés, fondée sur des droits et libertés hypothétiquement égales pour tous, et, d’un autre côté, une conception quasi-naturelle qui assimile la sphère privée avec la domesticité et semble écarter les femmes de la plupart des droits et libertés adoptés dans la première conception [49]. Tandis que l’idée spatiale de la vie privée en tant que liberté passive de l’individu par rapport à l’État vaut aussi bien pour les hommes et que pour les femmes, la conception plus active de l’autonomie de l’individu et de sa liberté par rapport à « tout ce qui [les] empêche de faire ce qu’ils veulent, ou qui les oblige à faire ce qu’ils ne veulent pas » [50], a tendance à être limitée aux hommes seulement. Cette contradiction entre la protection de tous les individus par rapport à l’État, et la protection des hommes seuls par rapport aux autres acteurs a, par exemple, été accusée d’avoir légitimé les violences faites aux femmes dans le domicile conjugal [51]. Parce que cette inégalité entre les droits et libertés des individus offerts dans la théorie libérale opère au détriment des femmes, de nombreuses féministes ont eu tendance à critiquer et à rejeter le droit à la vie privée comme anti-démocratique. La manière dont l’inégalité de la conception quasi-naturelle porte atteinte aux aspirations égalitaires de la conception juridique conventionnelle est cependant un point important dans une autre perspective, celle de la relation entre la vie privée et la presse.

La vie privée individuelle

L’accent mis sur l’intimité des relations personnelles de l’individu moralement autonome et politiquement libre que cette conception individualiste de la société présuppose [52] est trop souvent accusé « de rationaliser un individualisme économique égoïste » plus approprié au marché [53], de sorte que la vie privée du citoyen libre est indiscernable de la souveraineté du consommateur autonome. La distinction libérale entre la liberté privée et la régulation publique met l’accent sur un aspect individualiste et privatisée de la vie privée qui est fondamentalement associée avec le marché et qui déconnecte les individus de leurs fonctions publiques, en réduisant les dimensions sociales et politiques de la vie privée à une question de la participation politique via le vote électoral [54]. Bien que la délimitation libérale de l’État par rapport au marché et la société civile, légitime et limite simultanément l’État [55], il légitime et libère aussi simultanément le marché, légitimant les inégalités de pouvoir dans la sphère privée, pas seulement entre les hommes et les femmes, mais aussi entre les individus et les multinationales.

Cette individualisation de la vie privée est évidente dans l’inefficacité de la loi à la protéger, et a été souvent observé dans la jurisprudence américaine. Bien qu’il n’y ait pas eu de grand débat philosophique sur la vie privée avant la fin des années 1960, et aucune discussion juridique explicite ou prolongée du droit à la vie privée jusqu’à la fin du 19eme siècle, de nombreux aspects de la vie privée sont reconnu depuis longtemps, que ce soit en termes de contrôle ou d’accès, et protégés sous d’autres noms, par les lois de propriété, droit d’auteur, contrat et abus de confiance [56]. Toutefois, l’absence d’une loi spécifique sur la vie privée est démonstrative de sa perception limitée à un droit instrumental, essentiel seulement comme la garantie de droits plus fondamentaux, mais dépourvu elle-même de qualités intrinsèques. En outre, ce catalogue de lois échoue non seulement à reconnaître la vie privée comme un droit fondamental en soi, mais aussi, comme nous l’avons vu, à la voir comme ni plus ni moins un intérêt matériel, et par conséquent échoue aussi à protéger le public contre l’intrusion de la presse. Préoccupé par la correction de ces lacunes dans le système juridique américain il y a plus d’un siècle, Warren et Brandeis [57] ont souligné l’importance de reconnaître la vie privée comme un droit fondamental qui garantit l’identité d’un individu ou sa « personnalité inviolable ». Mais en réduisant la vie privée a une question de dignité et de « droit d’être laissé en paix », eux aussi ont privilégié seulement un aspect spécifique de la vie privée, au lieu de la reconnaître comme un ensemble de droits (Prosser, 1984), certains ayant des connotations plus actives et moins individualiste que le « droit d’être laissé en paix » ne le suggère. Et en limitant leur critique des violations de la vie privée à la publication de faits embarrassants, ils n’ont réussi à s’engager ni avec l’effet d’un délit de confidentialité sur la liberté de la presse, ni avec les subtilités de la distinction entre l’intérêt médiatique et l’intérêt public.

Les efforts pour développer un droit à la vie privée aux États-Unis ont, par conséquent, été largement préoccupés par l’élaboration d’un type de vie privée très limitée qui est à la fois individualiste et impuissant à l’égard des intrusions par la presse et les acteurs privés. Bien que la plupart des protections de la vie privée viennent indirectement des amendements à la Constitution et le Bill of Rights, celles-ci ont eu tendance à être le résultat d’une lecture rudimentaire de la distinction entre public et privé, protégeant le public du gouvernement, mais pas des multinationales [58]. Par exemple, parce que la législation de 1974 (Privacy Act) sur la vie privée, a omis de prendre en compte les demandes d’inclure le secteur privé dans les lois restreignant l’utilisation des numéros de sécurité sociale, ces lois ne s’appliquent que pour le gouvernement [59]. La loi sur la vie privée est aussi appliquée rétrospectivement aux États-Unis lors de procès individuels, faisant peser la responsabilité sur les personnes affecté de prouver qu’une infraction a été commise, plutôt que de réclamer aux multinationales ou départements d’états qui exerce des pratiques potentiellement problématiques de démontrer les précautions qu’ils ont prise pour empêcher de telles violations [60]. De ce fait, pareillement à l’utilisation de la rhétorique sur « l’intérêt public » de la régulation des médias, la protection juridique accordée au droit de l’individu à la vie privée a tendance à compléter un cadre juridique basé sur le marché privilégiant les droits des sociétés plus que ceux du public, et concevant le public plus en tant que consommateurs que citoyens.

La vie privée sociale

La lecture de la dichotomie public-privé dans le discours juridique est largement réductrice, en particulier, la jurisprudence américaine, qui considère que le droit à la vie privée protège l’individu de l’État et non du marché. Certains spécialistes ont donc souligné qu’il était nécessaire de protéger la vie privée individuelle contre la société autant que contre le gouvernement, au moyen de mesures plus sévères que ce que prévoit le droit privé. Puisque la vie privée est souvent mise en balance avec d’autres valeurs, comme la sécurité ou la liberté de la presse, qui sont invariablement construites devant les tribunaux comme des valeurs sociales dominantes, ces mêmes chercheurs soulignent l’importance sociale de la vie privée : ils soulignent ses effets sur la vie sociale, certains allant même jusqu’à dire qu’elle est tellement entrelacée avec d’autres valeurs sociales [61] qu’il est impossible de contrebalancer une valeur par une autre. Sans nier la valeur de la vie privée pour l’intégrité individuelle, cette critique de la tendance individualiste soutient qu’il n’y a pas nécessairement de lien entre la protection de la vie privée et l’individu atomiste : loin de séparer l’individu de la société, la protection de la vie privée fournit les conditions de l’interaction avec autrui [62]. L’isolement de l’individu, ou le droit d’être laissé en paix, est un aspect inhabituel, incomplet et trompeur de la vie privée : car ce droit met en réalité l’accent sur nos relations avec autrui, et facilite l’association [63]. La vie privée est donc aussi importante pour la formation de la personnalité sociale [64], que pour l’intégrité individuelle. Elle est essentielle à la régulation de la vie individuelle aussi bien que sociale [65].

Si le diagnostic de l’individualisme du discours juridique sur la vie privée est fondé, le remède qui consiste à socialiser la notion de vie privée n’est pas à la hauteur de l’importance politique de la vie privée pour le domaine public. En effet, les tentatives récentes [66] pour détourner l’attention des droits individuels et la porter plutôt vers des droits sociaux plus fondamentaux, passent par l’abandon du terme « privacy/vie privée », comme s’il était incapable de répondre aux valeurs socialement importantes auxquelles nous pensons lorsque nous ressentons la violation de notre vie privée. Mais les détracteurs de l’approche dominante du droit à la vie privée comprennent mal la différence entre l’interprétation libérale et individualiste particulière de la vie privée si typique de l’approche juridique aux États-Unis, et la vie privée comme concept multidimensionnel qui intègre les éléments individuels, sociaux et politiques. En refusant la référence à la vie privée ou à la dichotomie public-privé [67], ils négligent la fonction politique de la vie privée et le lien entre les domaines public et privé. Sans le vouloir, ils prolongent donc le processus de dépolitisation qu’ils prétendent critiquer.

En effet, la socialisation de la vie privée n’est pas incompatible avec le néolibéralisme « gouvernemental » et la dépolitisation de la société civile, qui suppose un environnement de marché [68] et aborde les problèmes du droit à la vie privée depuis cette perspective. Même si le libéralisme classique, en limitant la portée de son pouvoir, a individualisé la vie privée et confondu le citoyen autonome avec le consommateur atomiste et égoïste, l’approche néolibérale a reconfiguré la relation entre l’individu et la société. Elle s’est préoccupée des droits sociaux et de la compensation a posteriori des excès du marché, mais seulement à titre de complément d’une perspective modélisée sur les principes de l’économie de marché [69].

Lorsque le droit privé protège les conditions de constitution de l’identité personnelle, la question ne revêt donc pas seulement une importance individuelle ou sociale. Au contraire, parce que les capacités politiques des individus se nourrissent de leurs activités non-politiques [70]), les violations de ces besoins constitutifs de l’identité affectent la capacité d’un individu à participer dans les espaces publics de la société civile et politique [71]. Au-delà de la marginalisation libérale et néolibérale de cette dimension politique de la vie privée, l’accent que le républicanisme civique place sur l’importance mutuelle des domaines public et privé propose une approche alternative à la protection de la vie privée.

La vie privée politique

La différence entre l’approche libérale et celle du républicanise civique peut être retracée jusqu’à leurs racines romaines. La conception du domaine public comme polis autonome composée de citoyens actifs vient de la République romaine. Quant au modèle du pouvoir souverain exercé sur une société d’individus privés et passifs, qui détiennent des droits accordés par le souverain, nous l’héritons de l’Empire Romain [72]. La tendance dans d’autres civilisations et à certaines périodes de l’histoire occidentale a été d’aborder la politique dans la perspective définie par l’Empire et d’assumer une séparation entre les gouvernants et les gouvernés. Cependant, la philosophie morale et politique classique a plutôt abordé la politique dans la perspective de la République, en mettant l’accent sur la participation, et la définition du citoyen comme celui qui est (selon les mots d’Aristote) capable à la fois « de gouverner et d’être gouverné » [73]. Si l’approche libérale confond la citoyenneté avec l’adhésion communautaire, dans l’approche républicaine, la citoyenneté implique la participation active et des décisions collectives pris par les membres égaux d’une « communauté voulue » [74].

En remontant encore plus loin, le domaine privé dans la pensée grecque était considéré comme le royaume de la nécessité et de la « privation », alors que la liberté et l’excellence individuelles étaient considérées comme des valeurs politiques appartenant au domaine public. Bien que le libéralisme ait le mérite d’avoir enrichi le domaine privé, l’importance accordée à l’intimité et à la liberté individuelle est diamétralement opposée à cette perspective aristotélicienne [75]. Il s’agit, aux yeux de Hannah Arendt, simultanément d’une surestimation de la valeur réelle de la vie privée [76] et d’une réduction de sa fonction véritable [77]. Parce que, pour Arendt, même si la vie privée n’était rien de plus qu’un refuge temporaire de la polis ou de la res publica, dans laquelle trop de temps passé serait la privation, assimiler la vie privée avec l’intimité et la liberté aboutit à ses yeux à ignorer sa fonction politique et son importance pour le domaine public. De même, pour Hegel, la liberté libérale n’était rien de plus qu’une abstraction qui séparait les individus de leurs communautés et qui les empêchait de distinguer entre leurs rôles public et privé ; être complètement libre, par contre, exige que les individus mènent également leur vie en tant que citoyens actifs de l’État. C’est cette « publicité » ou la liberté de faire « usage public de sa raison dans tous les domaines » [78] qui garantit non seulement l’autonomie individuelle, mais aussi le débat public rationnel et critique d’un public éclairé qui constitue la base de l’opinion publique [79]. Dans la perspective du républicanisme civique, par conséquent, la légitimité politique de l’État est garantie par la sphère publique, qui à son tour dépend de la vie privée.

Cela ne veut pas dire que la vie privée ne doive être appréciée que pour sa fonction politique, ou que tous les aspects de la vie privée doivent toujours avoir un objectif social ou politique [80] ; la liberté individuelle doit être moralement reconnue. La reconnaissance et la protection des dimensions personnelles et collectives de la vie privée – ainsi que leur valeur pour les individus, pour la société et pour la politique – sont indispensables pour une conception démocratique de la vie privée [81]. Mais une conception individualiste de la vie privée qui supporte le consumérisme égoïste au détriment de la citoyenneté active, et qui voit la vie privée uniquement en termes de la liberté par rapport au gouvernement et à l’État, tout en ignorant la menace des entreprises et du marché, devrait être évitée. De même, une socialisation de la vie privée qui légitime l’équilibre futile des droits tels que la vie privée et la liberté de la presse qui ne tient pas compte de la distinction entre public et privé en matière de politique, est une alternative inefficace.

Conclusion

Bien que le libéralisme du XVIIIème siècle ait créé un espace libre de marché au sein d’une société politique déjà existante [82], comprenant la liberté de la presse comme un « laisser-faire », et l’intimité de la personne comme le droit d’« être laissé en paix » [83], le néolibéralisme suppose un marché déjà existant sur lequel l’État interviendra selon le modèle de l’économie de marché lui-même [84]. En conséquence, alors que l’État libéral a été légitimé par une presse libre et l’individu à l’intérieur du marché, l’État néolibéral est légitimé par sa capacité à assurer la propagation du marché sur l’ensemble de la société civile, et à compenser les excès du marché omniprésent.

Lorsque les réalités de l’histoire du libéralisme freinent la puissance démocratique, appliquent la logique du marché à tous les domaines de la vie quotidienne, individualisent la société et dépolitisent la sphère publique, alors, la liberté de la presse ou le droit de l’individu à la vie privée n’ont qu’une capacité limitée à redresser les torts causés par le marché lui-même. En outre, lorsque nous révélons comment ces deux droits sont lus de façon réductive dans la perspective de la théorie libérale, l’approche pré-2000 qui les voyait comme antagonistes, enfermés dans un jeu à somme nulle [85], et l’approche post-2000 qui cherchait un équilibre approprié entre les deux, semblent tout aussi inefficaces l’une que l’autre. C’est parce que les théories libérales de la liberté de la presse et de la vie privée sont dépendantes du marché qui garantit la liberté par rapport au pouvoir de l’État. En tant que tel, ni les efforts pour équilibrer la vie privée avec la liberté de la presse (en ayant recours à l’intérêt public), ni les propositions pour une régulation indépendante des médias ou la socialisation de la vie privée qui ne parviennent pas à affaiblir le marché, ne s’attaquent à la cause profonde de la crise de la communication publique illustré par le scandale des écoutes téléphoniques. Une autre approche est nécessaire, qui ne présuppose pas un marché libre, mais qui traite des excès de marché en termes d’équilibre entre la liberté par rapport à l’Etat et par rapport au marché.

Une fois qu’on a reconnu que la puissance du marché elle-même est responsable des torts que subissent la vie privée et la liberté de la presse, ainsi que les torts commis au nom de la vie privée et de la liberté de la presse, les théories libérales doivent être remaniées, en tenant compte de l’approche du républicanisme civique qui reconnaît l’importance politique de la vie privée pour la sphère publique. Cette approche, davantage que le libéralisme, permet d’assurer la liberté politique du royaume public par rapport aux intérêts privés du marché. Elle est également capable de découpler la rhétorique de la liberté de la presse des intérêts des propriétaires de médias, ainsi que la rhétorique de l’intimité de l’individualisme qui constitue les citoyens en consommateurs, et qui promeut les intérêts privés plutôt que les intérêts public.

Pour que la presse et le public soient véritablement libres, il faut une approche qui respecte deux conditions. Elle doit, d’abord, considérer la liberté de la presse et de l’individu non seulement par rapport à l’État mais également par rapport au marché. Elle doit, ensuite, insister sur la liberté active à remettre en question les pouvoir politique et économique, et sur la liberté passive par rapport à l’intervention politique et économique.

par Simon Dawes

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Nancy Fraser, « Rethinking the Public Sphere : A Contribution to the Critique of Actually Existing Democracy », dans Craig Calhoun (dir.),Habermas and the Public Sphere, London, MIT Press, 1992, p. 129.

[2] Jürgen Habermas, The Structural Transformation of the Public Sphere, Cambridge, Polity Press,1992.

[3] Joshua Rozenberg, Privacy and the Press, Oxford, Oxford University Press, 2004, p. 227.

[4] Mark Warby, Iain Christie & Adam Wolanski, “Context and Background”, dans Michael Tugendhat & Iain Christie (dir.), The Law of Privacy and the Media, Oxford, 2002, p. 8-9.

[5] Adrian Bingham, “Drinking in the Last Chance Saloon : The British Press and the Crisis of Self-Regulation, 1989-1995”, Media History, 2007, vol. 13, nº 1, p. 79-92 ; Warby et al, art. cit, p. 25-27.

[6] Warby et al, art. cit, p. 28.

[7] Rozenberg, op. cit., p. 252.

[8] Warby et al, art. cit., p. 37.

[9] Pour une discussion illustrative d’autres exemples, voir Simon Dawes, Privacy and the Freedom of the Press : A False Dichotomy”, dans Julian Petley & I.B. Taurus (dir.), Media and Public Shaming : The Boundaries of Disclosure, à paraître.

[10] Onora O’Neill, “The Rights of Journalism and the Needs of Audiences”, Reuters Memorial Lecture, Reuters Institute, University of Oxford, 2011. Voir en lignehttp://reutersinstitute.politics.ox... ; Julian Petley, ‘‘Press Freedom : A Democratic Rubric”, 2012. Rapport écrit pour la Leveson Inquiry. Voir en ligne : http://www.levesoninquiry.org.uk/wp..., p. 72-73.

[11] O’Neill, art. cit., 2002.

[12] Ibid.

[13] Hannah Barker & Simon Burrows, Press, Politics and the Public Sphere in Europe and North America, 1760-1820, Cambridge University Press, 2002.

[14] Pour un aperçu complet, voir John Thompson, The Media and Modernity : A Social Theory of the Media, Cambridge, Polity Press,1995.

[15] Mark Hampton, ‘‘Understanding Media : Theories of the Press in Britain, 1850-1914”, Media, Culture & Society, 2001, vol. 23, nº 2, p. 213-223.

[16] Carl Schmitt, ‘‘Excerpt from The Crisis of Parliamentary Democracy”, dans Jostein Gripsrud, Hallvard Moe, Anders Molander & Graham Murdock (dir.), The Idea of the Public Sphere : A Reader, Plymouth, Lexington Books, 2010, p. 76-77.

[17] James Curran & Jean Seaton, Power Without Responsibility : The Press, Broadcasting and New Media in Britain,, London, Routledge, 2003, p. 346-347.

[18] Habermas, op. cit., p. 188.

[19] Ibid., p. 185.

[20] Ibid., p. 132.

[21] James Curran, ‘‘Press Freedom as a Property Right : The Crisis of Press Legitimacy”, Media, Culture & Society, 1979, vol. 1, p. 59-82 ; James Curran, ‘‘Rethinking the Media as a Public Sphere”, dans Peter Dahlgren & Colin Sparks (dir.), Communication and Citizenship, London, Routledge, 1991 ; Curran & Seaton, op. cit., 2003-

[22] John Keane, The Media and Democracy, Cambridge, Polity Press, 1991 ; Thompson, art. cit., 1995.

[23] Sue C. Jansen, Censorship : The Knot that Ties Power and Knowledge, Oxford, Oxford University Press, 1991 ; Keane, op. cit.

[24] Petley, op. cit., p. 19.

[25] Curran ¬& Seaton, op. cit..

[26] Ibid.

[27] Nicholas Garnham, ‘‘The Media and the Public Sphere”, dans Graham Murdock, Peter Golding & Philip Schlesinger (dir.), Communicating Politics, Leicester, Leicester University Press, 1986, p. 45-47.

[28] Curran, art. cit. ; Garnham, art. cit ; Paddy Scannell, ‘‘Public Service Broadcasting and Modern Public Life”, Media, Culture & Society, 1989, vol. 11, p. 135-166.

[29] Curran & Seaton, art. cit. 2003 ; Graham Murdock, ‘‘Communications and the Constitution of Modernity”, Media, Culture and Society, 1993, vol. 15, p. 521-539 ; Graham Murdock, ‘‘Corporate Dynamics and Broadcasting Futures”, dans Hugh Mackay & Tim O’Sullivan (dir.), The Media Reader : Continuity and Transformation, London, Sage, 1999.

[30] Steven Barnett, ‘‘Which End of the Telescope ? From Market Failure to Cultural Value”, dans Jamie Cowling ¬& Damian Tambini (dir.), From Public Service Broadcasting to Public Service Communications, 2002, Institute for Public Policy Research, www.ippr.org, p. 36.

[31] Ian Goodwin & Steve Spittle, ‘‘The European Union and the Information Society : Discourse, Power and Policy”, New Media & Society, 2002, vol. 4, nº 2, p. 225-249 ; Pertti Naranen, ‘‘European Digital Television : Future Regulatory Dilemmas”, Javnost : The Public, 2002, vol. 9, nº 4, p. 19-34.

[32] Peter Lunt & Sonia Livingstone, Media Regulation : Governance and the Interests of Citizens and Consumers, London, Sage, 2012.

[33] Simon Dawes, ‘‘Reducing the Difference between Citizens and Consumers : A Critical Discourse Analysis of the Communications White Paper 2000”, Networking Knowledge, 2007, vol. 1, nº 2, p. 12.

[34] Habermas, op. cit., p. 101.

[35] Georg Hegel, ‘‘Excerpt from Philosophy of Right”, Jostein Gripsrud, Hallvard Moe, Anders Molander & Graham Murdock (dir.),The Idea of the Public Sphere : A Reader, Plymouth, Lexington Books, 2010, p. 10.

[36] Walter Lipmann, ‘‘Excerpt from The Phantom Public”, dans Jostein Gripsrud, Hallvard Moe, Anders Molander & Graham Murdock (dir.), The Idea of the Public Sphere : A Reader, Plymouth, Lexington Books, 2010, p. 34-35.

[37] Habermas, op. cit., p. 124-125.

[38] Ibid., p. 121.

[39] Schmitt, art. cit., p. 76-77 ; Joseph Schumpeter, ‘‘Excerpt from Capitalism, Socialism and Democracy”, dans Jostein Gripsrud, Hallvard Moe, Anders Molander & Graham Murdock (dir.), The Idea of the Public Sphere : A Reader, Plymouth, Lexington Books, 2010, p. 69.

[40] Schmitt, art. cit., p. 83-84.

[41] Habermas, op. cit., p. 99-100.

[42] Ibid., p. 99.

[43] Ibid., p. 106.

[44] Jeff Weintraub, ‘‘The Theory and Politics of the Public/Private Distinction”, dans Jeff Weintraub & Krishan Kumar (dir.), Public and Private in Thought and Practice : Perspectives on a Grand Dichotomy, Chicago & London, The University of Chicago Press, 1997, p. 1.

[45] Stanley Benn, ‘‘Privacy, Freedom and Respect for Persons”, dans Ferdinand D. Schoeman (dir.), Philosophical Dimensions of Privacy : An Anthology, Cambridge, Cambridge University Press, 1984, p. 239-240.

[46] Jeff Weintraub & Krishan Kumar, ‘‘Preface”, dans Public and Private in Thought and Practice : Perspectives on a Grand Dichotomy, Chicago & London, The University of Chicago Press, 1997, p. xiii.

[47] Beate Rössler, The Value of Privacy, Cambridge, Polity Press, 2005, p. 10.

[48] Rössler, op. cit., p. 20.

[49] Ibid., p. 20-21.

[50] Benn, op. cit., p. 226.

[51] Catherine MacKinnon, ‘‘Privacy v. Equality”, Feminism Unmodified, Cambridge, Harvard University Press, 1987.

[52] Benn, op. cit., p. 234.

[53] Ibid., p. 240.

[54] Rössler, op. cit., p. 12.

[55] Michel Foucault, The Birth of Biopolitics, trad. Graham Burchell, Basingstoke, Palgrave MacMillan, 2010.

[56] Ferdinand Schoeman, ‘‘Privacy : Philosophical Dimensions of the Literature”, dans Philosophical Dimensions of Privacy : An Anthology, Cambridge, Cambridge University Press, 1984, p. 1-15.

[57] Samuel Warren & Louis D. Brandeis, ‘‘The Right to Privacy”, Harvard Law Review, 1890, vol. 4.

[58] Helen Nissenbaum, Privacy in Context : Technology, Policy, and the Integrity of Social Life, Stanford, Stanford University Press, 2010, p. 92-93.

[59] Daniel Solove, Understanding Privacy, Cambridge & London, Harvard University Press, 2008, p. 122.

[60] Rössler, op. cit., p. 125.

[61] Nissenbaum, op. cit..

[62] Jean Cohen, ‘‘Rethinking Privacy : Autonomy, Identity and the Abortion Controversy”, dans Weintraub & Kumar, op. cit..

[63] Schoeman, art. cit., p. 8.

[64] Charles Fried, ‘‘Privacy (A Moral Analysis)”, dans Schoeman, op. cit..

[65] Schoeman, art. cit., p. 4.

[66] Nissenbaum, art. cit. ; Solove, op. cit..

[67] Simon Dawes, ‘‘Privacy and the Public/Private Dichotomy”, Thesis Eleven, 2011, vol. 107, p. 115-124.

[68] Foucault, op. cit., p. 14.

[69] Ibid., p. 131.

[70] Annabelle Lever, On Privacy, Oxon, Routledge, 2012, p. 142-143.

[71] Cohen, art. cit., p. 153.

[72] Weintraub, art. cit., p. 11.

[73] Ibid., p. 12.

[74] Ibid., p. 13.

[75] Rössler, op. cit., p. 22.

[76] Hannah Arendt, ‘‘The Public and the Private Realm”, The Portable Hannah Arendt, London, Penguin Books, 2003, p. 193.

[77] Ibid., p. 208.

[78] Immanuel Kant, ‘‘An Answer to the Question, ‘What is Enlightenment ?’”, dans Jostein Gripsrud, Hallvard Moe, Anders Molander & Graham Murdock (dir.), The Idea of the Public Sphere : A Reader, Plymouth, Lexington Books, 2010.

[79] Habermas, op. cit., p. 99.

[80] Ferdinand Schoeman, ‘‘Privacy and Intimate Information”, dans Schoeman, op. cit., p. 413.

[81] Lever, op. cit., p. 68.

[82] Foucault, op. cit., p. 131.

[83] Ibid., p. 270.

[84] Ibid., p. 131.

[85] Lever, op. cit., p. 41.

 

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