Demandes d’ethos démocratique radicales, racines historiques et résistances à la globalisation

mercredi 30 avril 2014, par Sophie Wahnich

Thèmes : démocratie

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Réfléchissant à ce que l’éthos démocratique radical peut, à travers ses diverses manifestations contemporaines, avoir en propre, notre ambition est de saisir à la fois, dans sa nouveauté, ce qui apparaît comme un déplacement structurel du fonctionnement du politique, et ce qui, de racines historiques, subsiste ou fait retour, soit pour résister à ce déplacement, soit pour affirmer qu’un monde tout autre est possible [1]. C’est ainsi à la croisée d’une observation ethnographique de notre temps et d’une compréhension d’un historique qui ne cesse jamais d’habiter aussi le présent que nous tentons de réunir les indices de ce qui nous arrive, à nous, contemporains d’une situation monde soumise à la fois au « global politique » et à des demandes renouvelées d’ethos démocratique.

Le global politique, les espaces transnationaux de débats et de négociations, le rôle des organisations non gouvernementales, le rôle des organismes financiers internationaux, Banque mondiale, Fond monétaire international ont en effet marqué l’avènement d’une politique tout autre au regard de sa fondation grecque et des suites qu’elle a pu avoir dans la quête renouvelée d’une « démocratie » en particulier depuis le 18e siècle. Là où la politique était déterminée par la quête d’un ethos de la cité, elle est aujourd’hui souvent déterminée par la seule question de la survie (Marc Abélès, Politique de la survie, 2006). Le sauvetage des corps fournit la dimension première de ce qu’il serait encore permis d’attendre de la politique. Cette politique de la survie a même conduit à renflouer des banques fautives en 2008. Les laisser faire faillite nous a t-on dit, aurait été suicidaire pour l’ensemble du monde. Pour sa survie il fallait payer. Aujourd’hui la survie ne serait même plus celle des corps mais celle d’un monde cruel soumis au régime de la dette.

Les événements survenus en 2010-2012 autour des Révolutions arabes ont de fait remis empiriquement en question l’hégémonie de cette politique de la survie en se réclamant d’un ethos prenant souvent appui sur l’imaginaire des révolutions du 18e siècle occidental, en particulier en Tunisie. Mais la demande d’un nouvel ethos pour la cité est également apparue avec force sous d’autres formes : songeons aux mouvements d’indignés et d’occupy qui se sont déployés en Europe et aux États-Unis ; au mouvement étudiant chilien de l’été et de l’automne 2011, puis à celui des étudiants québécois, réclamant la gratuité des études universitaires ;pensons encore aux multiples révolutions discrètes, celles qui se font sans grande visibilité mais non sans inventivité politique ; toutes relèvent d’une même aspiration à un ethos démocratique radical qui se présente in fine comme la basse continue d’un monde qui n’en finit pas soit de disparaître, soit d’apparaître.

Explorer cette tension de fait entre demande d’ethos démocratique et global politique suppose de choisir des points d’observation car, s’il est possible de poser l’hypothèse d’une situation monde, il est impossible de l’appréhender empiriquement sans en passer par des localisations partielles, des scènes d’apparition. Ce que nous proposons ici, c’est une multiplicité de scènes d’apparition à l’échelle du monde : Turquie, Israël, Iran, Pérou, Italie, France, selon des échelles d’analyse qui varient au sein même de ces espaces. Ces scènes sont appréhendées dans un jeu de pratiques disciplinaires qui, chacune à sa manière, anthropologie, sociologie, géographie, études cinématographiques, théorie politique, sont happées par la nécessité de penser cette situation monde dans un prisme qui ne permet certes pas de fournir un tableau net du vaste monde, mais qui permet du moins de saisir comment cette tension travaille des mondes multiples et, en retour, les disciplines qui en font leurs objets. Chacun de ceux-ci éclaire avec intensité une partie du tableau. Le regard du lecteur pourra soit envisager ces halos comme autant d’éléments d’une cartographie exploratoire, soit tenter par l’imagination de les relier par les fils tenus qu’ils proposent entre eux.

Chacun des articles dessine une ligne de front qui peut être théorique, politique, esthétique. Chacun permet d’affirmer que ce ne sont ni les mêmes outillages théoriques, ni les mêmes aspirations politiques, ni les mêmes formes esthétiques – que ce soit celle de l’action ou de la culture – qui conduisent des acteurs à se ranger sous la bannière des politiques raisonnables de la survie d’un monde fut-il cruel et injuste, ou dans le sillage d’une nécessité d’invention. Ces articles montrent aussi que cette invention puise ses ressources dans un passé parfois lointain, plus ou moins consciemment, pour faire advenir une autre bifurcation. Nous voulons ainsi montrer que ces scènes de visibilité éclairées par l’enquête sont des scènes travaillées par l’histoire, dans ce que nous pouvons appeler un désordre des temps mais qui fonde la possibilité de le réinventer. Face à la politique de la survie, des hommes réinventent des pratiques de la vie bonne en prenant position face à leur histoire.

Ainsi, pour ne donner qu’un exemple, si nombre d’indignés ont jugé fautif l’héritage historique des démocraties représentatives et l’ont rejeté, c’est pourtant sans récuser la notion même de démocratie, inventée au Ve siècle et dont ils demandent qu’elle devienne réalité maintenant. L’utopie porte des noms ancestraux. Gestes perdus et retrouvés font la matière de l’invention. Le monde tout autre ne renonce pas au passé, il le reconfigure, tel le héros de V pour vendetta qui retourne la figure de Guy Fawkes brulé jusque-là dans la bien pensance en Grande Bretagne chaque 5 novembre, pour en faire le visage de celui qui, l’ayant perdu, porte son masque et incarne pourtant la capacité à résister à la tyrannie. On sait le succès du symbole ainsi retourné, il circule dans toutes les manifestations comme masque d’une foule puissante et anonyme, sur le net bien sûr avec les anonymous mais pas seulement. Il a ainsi permis de relier les lieux à une échelle globale au-delà des singularités locales nationales. La figure de V, figure surhumaine échappant aux flammes, a ainsi circulé en Tunisie pour évoquer la figure du « calciné » qui a lui même donné le signal, à son corps défendant, des rassemblements qui ont conduit au 14 janvier 2011. Cette circulation des signes est une circulation souvent hors temps. Comme si l’histoire était devenue signalétique plus que modèle ou conscience claire, une manière d’invoquer des fantômes pour s’emparer avec eux du présent.

Le rapport à l’histoire comme usage de signes qui font sens sémantiquement sans plus produire de références à une expérience spécifique mais plutôt à une notion, nous vient d’abord d’artistes contemporains aux prises avec une histoire catastrophique. Ainsi des artistes de Sarajevo ont parlé très tôt de post-histoire. Braco Dimitrijević affirme ainsi : « Il est très probable qu’un moment de la post-histoire soit plus riche et plus différencié que l’histoire dans son ensemble ». L’histoire pourrait devenir un grenier où puiser une multitude de signes et de sens donnés à ces signes plusieurs fois retournés. Pour Lorand Hegyi, « ce n’est plus le développement historique linéaire ni les structures logiques, nécessaires, fatalistes et mécanistes qui déterminent la direction et la fin de l’histoire [2] ». De fait, l’histoire est remise en question, quand la juxtaposition des connotations et des niveaux de référents différents devient tout à fait légitime, mais elle n’est pas oblitérée. « L’ars poetica de Dimitrijević n’annonce pas uniquement l’acceptation du pluralisme et de la coexistence de conceptions et de stratégies esthétiques contradictoires. (…) La confusion volontaire des différents niveaux de référence et le mélange des signes et symboles artistiques et non artistiques est source d’un éclectisme saisissable et évident, qui ne renvoie pas uniquement à l’art mais plutôt à l’expérience historique de la crise de l’histoire et de la conscience historique [3] ».

Et, effectivement, utiliser des signes historiques déshistoricisés, cela revient un peu à subvertir les serments de la conscience historique du Risorgimento pour fonder la ligue du nord. Les signes fabriquent ainsi de la confusion, de l’antipolitique ou de l’illusionnisme, de la radicalité ambivalente, chacun prenant dans sa besace ce qui l’arrange, à la faveur de retournements qui peuvent produire un grand désordre de la temporalité et du sens. Les signes ne donnent plus de script, l’incertitude est bien le lot commun.

Nous traverserons, portés par cette incertitude, une série de textes hétérogènes mais qui, une fois rassemblés, font pourtant sens. Dans ce dossier de la revue Raison publique, nous proposons ainsi la traduction d’un texte de Benjamin Arditi qui porte sur les soulèvements actuels qui relèvent de la performance politique (dans une note publiée séparément Catherine Neveu inscrit cette réflexion dans le contexte théorique d’ensemble qui lui semble être le sien). Savoir se passer de script permet bien alors d’inventer un devenir autre. Lui fait suite une autre traduction, celle d’un texte de Ugo Mattei qui soutient que la culture théâtrale relève de la notion de bien commun – ce qui a donné des ressources argumentatives fortes pour mener les luttes qui ont conduit à l’occupation du théâtre Valle, devenu lieu de pratiques d’assemblées quotidiennes. Eléonore Merza revient en anthropologue du politique sur le mouvement des indignés israéliens et Gulcin Lelandais sur le mouvement du parc Gezi à Istanbul. Marie Ladier Fouladi analyse une démocratie tenue à distance même dans le cadre électoral en Iran, tant elle demeure inquiétante pour les religieux au pouvoir. Lynda Dematteo montre comment le mouvement cinq étoiles trouve dans l’histoire italienne des ressources du côté des masques d’un populisme aussi classique que récurrent. Ronald Bustamante et Aurélie Volle montrent en géographes comment la résistance démocratique dans les mondes amazonien et andin plonge ses racines dans une longue histoire de spoliation des terres. Maxime Vanhoenecker prend au sérieux les références que les scouts font à l’histoire, tandis qu’une note de recherche nous permet de faire connaissance avec « Grrrnd Zero » (Lyon) et Avataria (Saint-Etienne), deux collectifs dont les pratiques « contre-culturelles » ont pour ambition de « réinventer des formes, des lieux, des manières de faire ajustés aux activités artistiques et musicales qu’ils produisent et diffusent ». Marion Froger montre comment un film, Les Chants de Mandrin (2011), peut jouer avec l’imaginaire de l’histoire pour mettre en scène un désir de collectif. Enfin, je reviens sur les deux derniers films de Quentin Tarantino pour souligner comment une certaine idée de la résistance à l’oppression y est reconfigurée dans une traversée post-historique de l’histoire.

Sommaire du dossier

- Benjamin Arditi, « Les soulèvements n’ont pas de plan, ils sont le plan : politiques performatives et médiateurs fugaces en 2011 »

- Ugo Mattei, « La lutte pour les « biens communs » en Italie. Bilan et perspectives »

- Eléonore Merza, « "Vivre ensemble" » et "vivre mieux" sont-ils (in)compatibles ? Retour sur "J14", le premier mouvement social israélien »

- Gulcin Erdi Lelandais, « Résistance du parc de Gezi. La réclamation d’un éthos démocratique ? »

- Marie Ladier Fouladi, « L’illusion électorale en Iran post-révolutionnaire »

- Lynda Dematteo, « Les masques du populisme italien »

- Ronald Bustamante et Aurélie Volle, « L’État péruvien contre la Nation, spoliations néolibérales et résistances démocratiques dans les mondes andin et amazonien du Pérou contemporain »

- Maxime Vanhoenecker, « Des histoires de citoyens exemplaires chez les scouts laïques »

- Rémi Elicabe, Amandine Guilbert et Laetitia Overney (Groupe Recherche Action), « Pratiques contre-culturelles et critique immanente de la métropolisation. Les cas de GRRRND Zéro à Lyon et Avataria à Saint-Etienne ».

- Marion Froger, « D’un imaginaire l’autre : retour sur le désir (de) collectif dans Les chants de Mandrin (Rabah Ameur-Zaimèche, 2011) »

- Sophie Wahnich, « Shosanna, Django, Siegfried, Quentin Tarantino : une histoire de vengeance »

par Sophie Wahnich

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Ce dossier est proposé par une nouvelle équipe de recherche intitulée Transformations radicales des mondes contemporains, correspondant à une orientation de recherche de l’axe "Anthropologie politique des mondes contemporains" au sein de l’Institut interdisciplinaire d’anthropologie du contemporain (EHESS) : site web.

[2] Lorand Hegyi, « Braco Dimitrijević : un artiste de l’ère post historique », Passages d’Europe, réalités références, un certain regard sur l’art d’Europe Centrale et Orientale, musée d’art moderne de Saint-Etienne, 5 continents, 2004 : 139-140.

[3] Lorand Hegyi, ibid.

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