A propos de "Les soulèvements n’ont pas de plan, ils sont le plan" de Benjamin Arditi

mardi 29 avril 2014, par Catherine Neveu

Thèmes : démocratie

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L’article de Benjamin Arditi pour ce dossier de Raison Publique, s’il offre une analyse particulièrement stimulante des soulèvements récents dans de nombreux endroits du globe, fait également écho à certains des débats contemporains autour des processus de citoyenneté.

Son analyse n’est ainsi pas sans rappeler la réflexion proposée par Engin Isin autour de la notion d’« actes de citoyenneté » (acts of citizenship). En effet, pour B. Arditi, ces soulèvements « ne sont pas des pratiques politiques habituelles ou des exercices d’élaboration de politiques publiques, mais des opérateurs de différence » ; le propre de ces insurrections serait alors non pas « la conception d’un nouvel ordre mais plutôt l’ouverture des possibles, en mettant nos imaginaires politiques et nos cartes cognitives au défi ». La proximité de cette proposition avec celles d’Engin Isin mérite d’être soulignée.

En effet ce dernier distingue le « citoyen actif », engagé dans des pratiques, « des actions sociales routinisées déjà instituées » comme le paiement de l’impôt, le vote ou le service militaire ; et le « citoyen activiste » dont les actes « brisent les routines, les compréhensions et les pratiques » (Isin, 2009 : 379). Dans un autre ouvrage, il revient sur cette distinction en opposant « /…/ les “citoyens activistes” et les “citoyens actifs” qui agissent selon des scripts déjà écrits. Tandis que les citoyens activistes s’engagent dans l’écriture même des scripts et créent des scènes, les citoyens actifs suivent des scripts et participent à des scènes pré-existants. Alors que les citoyens activistes sont créatifs, les citoyens actifs ne le sont pas » (Isin, 2008 : 38). Les actes de citoyenneté peuvent alors être lus comme autant d’ouvertures des possibles, défiant, pour reprendre les mots de Benjamin Arditi, nos imaginaires et nos cartes cognitives. Si l’on peut discuter des limites d’une distinction trop nette entre actes et pratiques, et des risques d’une vision « héroïsante » des premiers (Neveu, 2014), il n’en reste pas moins que la prise en compte de ces actes qui font rupture et ouvrent des possibles est une des conditions d’un renouveau des réflexions sur les processus de citoyenneté. Elle permet en effet d’inclure dans le paysage un ensemble d’acteurs qui pour ne pas être des « citoyens légaux », statutaires, n’en sont pas moins citoyens par leur remise en cause et sur le métier de « ce qu’est être citoyen » (Isin, 2009) ; et de ne pas limiter l’analyse des processus de citoyenneté à certains moments ou conduites pré-établis, voire à des conduites ne se déployant que dans le seul espace déterminé par la loi.

En effet, et c’est là le second point de rencontre entre la réflexion proposée par Benjamin Arditi et certains travaux actuels sur les processus de citoyenneté, ces derniers s’appuient avant tout sur une conception de la citoyenneté qui prend en compte ses dimensions profondément relationnelles et processuelles, son caractère imparfait, fluide et toujours « en chantier » (Balibar, 2001) : « Si la citoyenneté est dorénavant reconnue comme une idée débattue (contested), cette diversité ne reflète cependant pas une simple multiplicité des points de vue ; elle implique des désaccords (disputes) entre des significations distinctes, divergentes, voire antagoniques. On retrouve certes dans des contextes spécifiques de telles conceptions opposées de la citoyenneté, et les tentatives corollaires de les ériger au rang de forme institutionnalisée, légitimée ou reconnue. De tels conflits se perpétuent, même quand une conception de la citoyenneté a été institutionnalisée, car celle-ci demeure le point focal de nouveaux efforts pour la remettre en cause, l’infléchir ou la transformer » (Clarke et al., 2014). La citoyenneté, comme la démocratie pour Benjamin Arditi, est dès lors « toujours à venir au sens où elle ne cessera jamais d’arriver (elle n’a pas de forme ou de destination finale), mais elle commence déjà à exister quand nous nous efforçons de la faire advenir ». Processus relationnelle de subjectivation, institution contingente et débattue constamment recréée par des sujets politiques diversement positionnés (y compris hors du champ de la « loi »), la citoyenneté conçue de cette manière a donc beaucoup à voir avec les processus de soulèvements analysés par Benjamin Arditi dans ce numéro de Raison Publique.

Références

Balibar, Etienne ; 2001. « Une citoyenneté sans communauté ? » in E. Balibar, Nous, citoyens d’Europe ? Les frontières, l’Etat, le peuple, Paris, La découverte.

Clarke, John ; Coll, Kathleen ; Dagnino, Evelina et Neveu Catherine ; 2014. Disputing citizenship, Londres Policy Press.

Isin, Engin ; 2009. « Citizenship in flux : the figure of the activist citizen », Subjectivity, n° 29.

Isin, Engin ; 2008 « Theorizing acts of citizenship », in E. Isin et G. Nielsen (dirs.) Acts of citizenship, London, UK : Palgrave Macmillan, pp. 15–43 Neveu, Catherine ; 2014. « Practising citizenship from the ordinary to the activist », in E. Isin et P. Nyers (dirs.) The Routledge Handbook of Global Citizenship Studies, à paraître.

par Catherine Neveu

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